T1 L'ombre de saganami

JOSE · Chapitre 20 sur 30

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T1 L'ombre de saganami

Chapitre Dix-Neuf

Abigail Hearns occupait le siège du copilote sur le pont de vol de la pinasse reliée au bâtiment d'assaut léger de la force spatiale nuncienne. Quoique le NNS Glouton — portant le nom d'une espèce de Pontifex qui présentait bien peu de points communs avec le prédateur terrien du même nom, beaucoup plus petit — fût un géant par rapport à la pinasse, il était minuscule comparé à n'importe quel vrai vaisseau spatial. Ses quinze mille tonnes représentaient en fait moins de cinq pour cent de la masse de l'Hexapuma. C'était pourtant l'une des unités les plus puissantes de la flotte de Nuncio.

Et il n'est pas tellement plus petit que les BAL dont nous disposions quand Lady Harrington a affronté le Tonnerre, songea Abigail en se rappelant un ciel nocturne moucheté de brèves étoiles mourantes dues à des explosions nucléaires dans l'espace profond. Il y a là une certaine symétrie, j'imagine... Si ça marche.

Le Glouton demeurait immobile dans l'espace par rapport à Nuncio-B, conservant sa position tandis que Pontifex — et le HMS Hexapuma — s'en écartaient à une vélocité orbitale d'un peu plus de trente-deux kilomètres par seconde. Cinq autres BAL l'accompagnaient, tous ceux qui avaient pu gagner sa position présente avant qu'il ne s'immobilise, gardant sa position en ne dépensant qu'un minimum d'énergie, et ne laisse son monde d'origine s'écarter de lui. S'y entassaient, jusqu'aux limites des capacités de leurs systèmes de régulation vitale, deux compagnies de l'armée nuncienne qui, le commodore Karlberg l'avait assuré au capitaine Terekhov, étaient pleinement qualifiées pour les abordages et manœuvres dans le vide spatial. La jeune femme espérait qu'il ne se trompait pas, quoique, si tout se passait bien, cela n'aurait aucune importance.

Les véritables crocs de la force d'abordage étaient formés par les fusiliers du capitaine Kaczmarczyk répartis — tels Abigail Hearns, Matéo Gutierrez, Aïkawa Kagiyama et Ragnhilde Pavletic — entre les deux pinasses qu'elle commandait. Ayant envoyé Aïkawa sur Hôtel-Papa-Trois en compagnie du lieutenant Bill Mann, le commandant de la troisième section, et gardé Ragnhilde avec elle à bord d'Hôtel-Papa-Deux, elle observait à présent le profil au nez retroussé de l'aspirante. Laquelle paraissait tendue mais, si elle était nerveuse, le montrait remarquablement peu. Elle occupait le siège du pilote, son casque posé sur ses genoux et sa main gantée par-dessus, détendue, les doigts écartés. Plutôt que l'horloge, elle regardait les vaisseaux nunciens par la verrière du cockpit.

Sans doute parce qu'elle n'a jamais rien vu d'aussi antique hors d'une holodramatique historique, songea Abigail, malicieuse.

Son sourire disparut lorsqu'elle aperçut son reflet fantomatique dans le plastoblinde, derrière Ragnhilde. Elle était globalement égale à elle-même... hormis l'insigne de grade modifié à la hâte sur sa combinaison souple. Si ses manches portaient toujours l'anneau d'or d'un enseigne de vaisseau de première classe, l'unique clou doré du même grade avait été remplacé sur son col par les deux clous d'un lieutenant. Elle fut tentée d'y porter la main mais elle réprima fermement cette impulsion et s'intéressa aux instruments.

On ne me permettra jamais de les conserver, quoi qu'il arrive, mais c'était un beau geste de la part du pacha. Et pratique également, je suppose.

Terekhov lui avait fait la surprise de cette promotion provisoire juste avant qu'elle ne quitte l'Hexapuma. En théorie, il avait le pouvoir de la rendre permanente, mais seulement après l'accord de PersNav. Compte tenu du fait qu'Abigail avait obtenu le grade d'enseigne moins de huit mois avant cette affectation, elle doutait assez de l'obtenir. Du reste, son statut particulier de Graysonienne au sein de la Flotte de Manticore — et d'unique fille de seigneur servant dans l'une ou l'autre flotte —rendrait le comité des promotions encore moins malléable qu'à l'ordinaire. Pour le moment, toutefois, cela faisait d'elle la supérieure de Mann, ce qui était bien pratique puisque Terekhov avait précisé que ce serait elle et non le fusilier qui commanderait. Cela lui donnerait aussi plus de poids face au capitaine Einarsson, le commandant du Glouton et officier de la FSN le plus gradé de la petite escadre rassemblée à la hâte.

Le capitaine Magnus Einarsson faisait sans conteste partie des Nunciens peinant à admettre que, grâce au prolong, les Manticoriens étaient uniformément plus âgés qu'ils ne le paraissaient à leurs yeux. En Abigail, il voyait une adolescente, sans doute pas même âgée de seize ans, et non une jeune femme de presque dix ans T de plus. Pire, le culte de Nuncio reposait sur de strictes bases patriarcales. Des siècles amers de malnutrition et de soins médicaux déficients avaient créé une société stoïquement contrainte de supporter un taux de mortalité infantile atroce. Durant toute l'histoire de leur planète, les femmes nunciennes avaient été trop occupées à porter des enfants — et à mourir en couches une fois sur deux, jusqu'à ce que la médecine locale redécouvre enfin les microbes — pour faire quoi que ce fût d'autre. Ce n'était que depuis deux ou trois générations qu'une lente amélioration du niveau technologique avait rendu possible un changement à cet égard. Or, les sociétés humaines étant ce qu'elles étaient, une transformation culturelle de pareille amplitude ne se produisait pas d'un jour à l'autre.

Encore un parallèle avec chez moi, songea Abigail, sardonique. Quoique, au moins, ces athées ne cherchent pas à justifier cela par la volonté divine! Mais, sans Lady Harrington, le Protecteur et le révérend Hanks pour leur botter le cul, ils seront encore moins pressés d'accepter le changement — et encore plus obstinés dans leur refus.

Einarsson, en tout cas, entretenait à l'évidence de sérieuses réserves (qu'il estimait sans doute dissimuler admirablement) à accepter des « recommandations » d'une femme, même lieutenant. Elle ne voulait pas imaginer la réaction qu'il aurait eue si elle était arrivée avec son grade normal.

Abigail baissa à nouveau les yeux vers le chrono et hocha la tête en le voyant marquer cinq heures après la détection des intrus par ses. capteurs passifs. Cinq heures durant lesquelles Pontifex s'était déplacé de plus d'un demi-million de kilomètres, entraînant l'Hexapuma à sa suite. Si les pirates avaient repéré le croiseur et envoyé dans l'espace un drone de reconnaissance destiné à intercepter la planète au moment où eux-mêmes approcheraient de l'hyperlimite, sa trajectoire l'emporterait assez loin de la position actuelle du Glouton pour qu'une signature énergétique aussi faible que celle d'un BAL lui soit invisible. Et puisque Rival Un et Deux étaient, eux, bien au-delà de la portée de détection de la planète...

« Paré à accélérer dans trois minutes », dit la voix du capitaine Einarsson dans son oreillette.

Les trois minutes s'écoulèrent lentement, puis les BAL et leurs pinasses parasites passèrent instantanément à une accélération de cinq cents gravités.

Eh bien, d'ici à peu près dix heures et demie, nous saurons si le pacha est un génie tactique ou pas.

Naomi Kaplan s'installa au poste tactique, accrocha son casque sur le côté de son fauteuil et accorda à sa console l'examen rapide mais complet qu'elle lui accordait toujours, ce qui lui prit plusieurs secondes. Elle émit ensuite un petit grognement satisfait et se laissa aller au fond de son siège.

« Je reprends les commandes », dit-elle à l'aspirante assise près d'elle, qui avait gardé la boutique pendant qu'elle prenait un petit-déjeuner tardif. Le vaisseau était en condition Bravo –pas encore le branle-bas de combat, même si tout l'équipage portait déjà une combinaison souple – et la FRM avait coutume de bien nourrir ses matelots avant les batailles. Kaplan, après s'être assurée que tous ses subordonnés étaient nourris, avait été informée ostensiblement par Ansten FitzGerald que la règle valait aussi pour elle.

« À vos ordres, je vous rends les commandes, dit Hélène Zilwicki.

— Nerveuse ? lui demanda sa supérieure en se tournant vers elle, trop bas pour que quiconque pût l'entendre sur la passerelle.

— Pas vraiment, madame », répondit Hélène. Elle marqua une pause. « Enfin, pas au sens d'effrayée, reprit-elle avec une franchise forcée. Mais je pense que je m'inquiète un peu, oui. Surtout de ne pas être à la hauteur.

— C'est parfaitement normal. Toutefois, vous devriez aussi vous rappeler que nous croire plus gros et plus puissant qu'eux ne signifie pas que nous ayons fatalement raison. Et que, même si c'est le cas, nous ne sommes pas invulnérables. On peut tuer quelqu'un tout aussi bien en lui tapant sur la tête avec un caillou qu'en lui tirant dessus avec un fusil à trois canons, pour peu qu'on approche assez et qu'on ait de la chance.

— Oui, madame, admit l'aspirante en se rappelant le bruit de baguettes brisées qu'avaient émis les cous humains dans les antiques et sombres égouts de la Vieille Chicago.

— Mais vous avez raison de vous concentrer sur la mission, continua Kaplan, inconsciente de ces souvenirs. C'est votre responsabilité actuelle, et les responsabilités sont le meilleur antidote que je connaisse aux peurs plus vulgaires, comme celle de se voir éparpillé en petits morceaux. » Elle sourit devant l'involontaire grognement amusé d'Hélène. « Bien sûr, s'il s'avère que vous n'êtes pas à la hauteur, je vous assure que vous regretterez de ne pas avoir été éparpillée en petits morceaux avant que j'en aie fini avec vous. »

Elle eut un féroce froncement de sourcils, le front baissé, et sa compagne hocha la tête.

« Je m'en souviendrai, madame.

— Très bien », conclut Naomi Kaplan avant de s'intéresser à son répétiteur.

Zilwicki était une brave gosse, songea-t-elle, bien qu'elle eût quelques réserves du fait des liens de l'aspirante avec Catherine Montaigne et la Ligue contre l'esclavage. Sans parler des rapports professionnels qu'entretenait son super-barbouze de père avec le Théâtre Audubon, officiellement proscrit. Au contraire de bien trop d'officiers, selon elle, Kaplan estimait que les idées politiques – les siennes ou celles des autres – n'avaient pas leur place dans la flotte de la Reine. Quoique détentrice d'une carte du parti centriste et ravie que William Alexander eût remplacé ce connard incompétent et corrompu de Haute-Crête, elle se mêlait peu des conversations politiques qui passionnaient les autres officiers. En tant que centriste, elle n'était pas très favorable à la politique musclée de Montaigne, et elle n'avait jamais tellement aimé le parti libéral, même avant que La Nouvelle-Kiev ne se vende à Haute-Crête. Elle devait toutefois admettre, quels que fussent ses défauts, que la fidélité absolue de Montaigne à ses principes, aussi extrémistes fussent-ils, ne faisait aucun doute.

Toutefois, elle s'était demandé si une femme provenant d'un milieu aussi politisé serait capable de mettre tout cela de côté, surtout du fait que sa sœur était devenue reine. Si les convictions politiques d'Hélène Zilwicki contrecarraient l'accomplissement de ses devoirs, toutefois, Kaplan ne s'en était pas rendu compte. Et cette fille était une tacticienne de grande classe.

Pas aussi bonne qu'Abigail mais talentueuse. Si quelqu'un devait se substituer à la Graysonienne, il s'agirait d'un excellent choix.

Mais je ne veux pas qu'on se substitue à elle, songea l'officier tactique, qui éprouva une pointe de surprise devant sa propre attitude. Abigail Hearns savait inspirer confiance, aussi bien d'un point de vue personnel que professionnel, sans jamais franchir la ligne de la familiarité excessive avec ses supérieurs comme avec ses subordonnés. C'était un talent rare, et Kaplan admit enfin en elle-même qu'elle était inquiète. Qu'elle détestait laisser la jeune femme sortir de son champ de vision, surtout pour plonger au milieu de tous ces Nunciens primitifs et sexistes.

Bien sûr, elle a beaucoup plus que moi l'expérience des rapports avec les primitifs sexistes, songea-t-elle, malicieuse. Il doit y en avoir un bon paquet jusque dans sa propre famille.

Comme ces réflexions la faisaient soupirer, elle vérifia l'heure.

Neuf heures depuis que les capteurs passifs avaient détecté les intrus et, jusqu'ici, tout se passait comme prévu.

« Je crois que vous devriez regarder ça, madame », dit Hélène après avoir vérifié deux fois ses données avec soin. Aussi absurdes qu'elles parussent, elles avaient opiniâtrement conserve les mêmes valeurs.

— Qu'y a-t-il ? demanda sa supérieure.

— Les capteurs alpha vingt viennent de repérer Rival Un. J'y ai jeté un bon coup d'œil et je ne crois pas que ce soit vraiment ce que tout le monde croit. »

Kaplan leva les yeux du plan d'attaque par missiles qu'elle étudiait et se tourna vers le répétiteur d'Hélène, à qui elle avait demandé de surveiller les systèmes de capteurs = en grande partie pour l'occuper, soupçonnait l'intéressée. Lorsqu'elle découvrit les signaux de données et la barre d'article de bibliothèque qu'avait projetée le CO sur le visuel à la requête de la jeune Femme, ses sourcils se haussèrent.

« Eh bien, mademoiselle Zilwicki, fit-elle, je vois que vous avez un don authentiquement gryphonien pour la litote. »

Tandis qu'elle étudiait encore l'affichage, Hélène l'observa avec autant de discrétion que possible.

Les données étaient arrivées par laser, pas en supraluminique, afin de s'assurer que l'ennemi ne détecte rien. Elles retardaient donc de quelques minutes. Ce qui n'avait aucune importance en matière d'identification. Au bout d'un moment, l'officier tactique secoua la tête et appuya sur sa touche de com. Au bout de deux ou trois secondes, une voix retentit dans son oreillette.

— Ici le commandant.

— Ici Kaplan, commandant. On vient de retrouver la localisation de Rival Un. Il est juste là où on l'attendait, et les capteurs en ont eu une assez bonne vue. Mademoiselle Zilwicki... (elle combla de joie l'intéressée en lui adressant un bref sourire et un clin d'œil) a envoyé les données au CO, et nous avons une tentative d'identification.

— Alors ? interrogea Terekhov comme elle s'interrompait.

— Il s'agirait d'un croiseur lourd de classe Mars, pacha.

— Un Havrien ? »

Il y avait quelque chose dans la voix du commandant. Une dureté ou une hésitation. Un flottement, peut-être. Kaplan ne parvint pas tout à fait à mettre le doigt dessus. En outre, pour peu qu'elle l'eût bel et bien entendu, cela avait disparu lorsqu'il reprit la parole.

— Est-ce une certitude pour le CO ? demanda-t-il.

— Raisonnable, monsieur. Il parle toujours d'une hypothèse mais je crois que c'est par prudence. Toutefois, il y a quelque chose de bizarre. Les capteurs sont passés derrière Rival Un, juste dans l'angle mort de son camouflage, et ont pu lire ses émissions. Voilà comment on a réussi à l'identifier. Cependant, d'après l'analyse des données neutrino du CO, ce vaisseau semble équipé de vieux réacteurs à fusion goshawk-trois.

— Goshawk-trois ?

— Oui, commandant. Or, d'après la DGSN, les chantiers havriens sont passés aux goshawk-quatre au stade de la construction dès le troisième déploiement de la classe et, depuis l'armistice, ils ont systématiquement remplacé les réacteurs sur les anciens appareils – il n'y en a plus beaucoup. Il y avait quelques graves erreurs de conception dans les goshawk-trois. Les quatre les corrigeaient et, en plus, augmentaient la puissance de plus de cinquante pour cent, aussi a-t-on fait d'énormes efforts pour en généraliser l'emploi à toute la flotte. D'après la DGSN, il ne devrait plus rester un seul des vieux trois.

— C'est... très intéressant, canonnier. » Terekhov s'exprimait avec lenteur, pensif. Il demeura silencieux quelques instants puis reprit : « Y a-t-il un indice prouvant qu'ils ont repéré les capteurs au passage ?

— Rien de visible. Ils continuent de filer droit devant eux, exactement comme avant. Nos capteurs sont très discrets, pacha, et nous avons verrouillé les émetteurs d'impulsions gravitiques sur toutes les plates-formes. J'estime très improbable qu'ils aient déjà vu quoi que ce soit.

— D'accord, dit-il. Très bien, canonnier. Merci de ce rapport.

— Le client est roi. » Kaplan l'entendit rire doucement tandis qu'elle coupait la communication, et elle-même sourit avant de se retourner vers Hélène. « C'était du bon travail, mademoiselle Ziiwicki. De l'excellent travail. » Raison pour laquelle, songea-t-elle, je me suis assurée de faire savoir au commandant à qui il était dû.

« Merci, capitaine », dit Hélène. Et merci d'avoir dit au commandant que j'en étais responsable, ajouta-t-elle in petto.

Le rire forcé d'Aivars Terekhov disparut. Il reporta son regard sur un liseur qu'il ne voyait pas vraiment. Son esprit – et ses souvenirs – étaient trop occupés. Trop... chaotiques.

Un Havrien. Il se rappela un commentaire récent de FitzGerald et secoua la tête. Aucun vaisseau de guerre havrien n'aurait dû se trouver si loin de chez lui, à presque un millier d'années-lumière du système de Havre.

Il ferma les yeux et les frotta vigoureusement, tentant de forcer son cerveau à fonctionner, mais il se heurta à un refus obstiné. Ses facultés étaient piégées, emprisonnées dans un hideux fragment de souvenir, l'image de croiseurs de classe Mars qui roulaient pour présenter leurs flancs, celle d'un ouragan meurtrier qui se dirigeait vers le HMS Défi. Tandis que ses narines se rappelaient la puanteur des matériaux isolants enflammés et de la chair grillée, ses oreilles les hurlements des blessés et des mourants, le souvenir d'une atroce mutilation – un souvenir de l'âme, plus que de la chair et des os – roula en lui. Et les visages. Ces visages qu'il avait si bien connus puis condamnés à une mort que lui-même s'était débrouillé pour éviter.

Il prit une profonde inspiration, luttant pour se maîtriser, et une douce voix de soprano s'éleva soudain.

« C'est fini, dit Sinead. Fini. »

Il souffla bruyamment l'air contenu dans ses poumons, tandis que ses yeux bleus s'ouvraient pour contempler le portrait accroché à la cloison, de l'autre côté de la cabine. Il sentit la tête de son épouse sur son épaule, son souffle dans son oreille, et le souvenir-démon se retira, banni par cette présence.

Comme une pointe de honte faisait naître une brûlure sourde sur son visage, sa main droite se crispa sur le liseur. Il ne s'était pas avisé que sa carapace était si fine, n'avait pas pensé que le remords pourrait le frapper aussi rudement, aussi soudainement. Un trait de peur glacé fendit la chaleur de sa honte à la manière d'une lame de rasoir givrée lorsqu'il songea à ce qui aurait pu se produire s'il avait été ainsi affecté au beau milieu d'une bataille.

Mais ça n'a pas été le cas, se dit-il, farouche. Et ça n'arrivera pas. C'était la surprise, l'imprévu. À présent que je sais ce que j'affronte, je pourrai m'en accommoder.

Il se leva, posa le liseur sur le siège du fauteuil confortable que Sinead avait choisi pour lui et alla se poster devant le portrait, qu'il regarda dans les yeux.

« je ne permettrai pas que ça se produise à nouveau, lui assura-t-il.

« Je sais, dirent les yeux verts de son épouse. Il lui adressa un signe de tête puis se détourna et observa sa main droite — sa main droite régénérée — tandis qu'il se versait une tasse du café frais que Joanna avait laissé sur son bureau. À sa grande surprise, il la trouva ferme, sans le moindre tremblement susceptible de trahir le choc intense qu'il venait de subir.

Il apporta le café vers son fauteuil, poussa le liseur et s'assit.

Son esprit recommençait à fonctionner. Tout en sirotant le fort et revigorant breuvage, il se repassa mentalement le rapport de Naomi Kaplan. Elle avait raison, c'était bel et bien bizarre. Il aurait déjà été étrange de trouver ici, au diable, un bâtiment havrien quelconque. Mais équipé de réacteurs à fusion goshawk-trois ?

Son expérience en Hyacinthe lui avait laissé le besoin brûlant, farouche, d'apprendre tout ce qu'il y avait à savoir sur les vaisseaux qui avaient massacré sa division et son convoi. Il avait hanté la DGSN, jouant sans vergogne de son statut de « héros de guerre », jusqu'à connaître les noms du commandant de la force d'intervention et de chacun des commandants de son escadre. Il avait appris l'ordre de bataille de l'ennemi, quels vaisseaux avaient été détruits par les siens, lesquels endommagés. Et, durant ce processus, il avait acquis encore plus de connaissances sur le matériel utilisé par l'ennemi qu'il n'en possédait avant la bataille. Y compris la raison pour laquelle on avait mis les goshawk-trois à la réforme avec une hâte aussi indécente quand la génération de réacteurs à fusion suivante avait été disponible.

Le goshawk-trois, tels les croiseurs lourds et croiseurs de combat qu'il équipait à l'origine, était un produit typique de la technologie havrienne : volumineux, puissant, grossier. Incapable d'égaler le raffinement du Royaume stellaire, la République populaire s'était rabattue sur du matériel conçu pour la force brutale et des intervalles bien plus longs entre les révisions, mais le goshawk-trois était exceptionnellement grossier, même selon les critères locaux. Il représentait une phase de transition entre le matériel havrien d'avant-guerre et les modèles plus sophistiqués produits depuis, grâce à des techniciens solariens. Notablement plus puissant que ses prédécesseurs, il en produisait presque deux fois la propulsion pour une augmentation de taille d'à peine dix pour cent. Toutefois, cette économie de masse s'était faite aux dépens des sécurités intégrées... si bien qu'il s'était retrouvé avec un défaut terriblement dangereux dans le vase de contention. Au moins deux vaisseaux avaient subi des pannes catastrophiques alors qu'ils tournaient au ralenti sur une orbite de garage. Nul, pas même les Havriens, ne savait combien d'autres bâtiments avaient été détruits par la combinaison de ce même défaut et d'avaries subies au combat, mais le chiffre était sans aucun doute bien plus élevé.

Or donc pourquoi les Havriens enverraient-ils un bâtiment obsolète, muni de réacteurs notoirement peu fiables, à mille années-lumière de chez eux ? De toutes les nations susceptibles de vouloir du mal au Royaume stellaire, c'était la République de Havre qui avait le moins à gagner en déstabilisant l'annexion du Talbot. Bien sûr, ce seul fait pouvait expliquer l'envoi d'une unité à laquelle ses performances interdisaient de combattre au front et dont la perte ne serait qu'à peine ressentie par l'ordre de bataille. Mais pourquoi prendre la peine de l'envoyer quand même ? Et quitte à suspendre quelque pauvre commandant au bout d'une ligne aussi longue, l'aurait-on affligé de réacteurs à fusion goshawk-trois pour tout arranger ?

Pourtant, il semblait qu'on eût fait précisément cela et, autant qu'il y réfléchît, Aivars Terekhov ne voyait pas d'explication raisonnable à cette décision.

Alors même qu'il en cherchait une, toutefois, une autre pensée courait en lui, au fond, tout au fond, dans les recoins les plus secrets de son esprit.

Un classe Mars. Encore un classe Mars. Et pas de croiseur léger pour le démolir, cette fois-ci.

Oh non, pas cette fois-ci.