Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Mia Vincy · Chapitre 10 sur 33

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Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Chapitre 6

6

 

 

Un rire convulsif montait en elle. Pressant une main sur sa bouche pour l’étouffer, elle poussa sur la table la soucoupe sur laquelle la tasse oscillait dangereusement.

Son intuition l’égarait parfois, mais là… c’était le pompon ! Dire qu’elle s’était imaginé que Léo voulait la séduire, alors qu’il songeait uniquement à se marier.

Elle avait la tête qui tournait, la bouche sèche et les jambes flageolantes, comme si elle venait d’éviter de justesse un accident. Dieu merci, elle n’avait pas trahi ses pensées lubriques. Sinon, elle serait morte de honte.

— Tristan, articula Léo en posant, d’une main qui ne tremblait pas, sa tasse sur la table. Laisse-nous, et tu auras cinq livres.

— Tu désires être seul avec Mlle Bell ? Hmm… Mauvaise idée, je devrais rester pour te chaperonner.

— Dix livres.

— Vingt.

— Accordé.

St Blaise sauta sur ses pieds, fit un clin d’œil à Juno et sortit tranquillement. Elle le suivit jusqu’à la porte pour s’assurer qu’il descendait l’escalier.

Quand elle se retourna, Léo était debout et fixait sur elle un regard indéchiffrable.

Elle oubliait parfois à quel point ses yeux étaient fascinants – bleus comme le ciel d’été, comme les myosotis au printemps, les sommets des Alpes en hiver, et autres merveilles de la nature qui lui dilataient l’âme.

Sa haute silhouette se découpait dans la lumière qui baignait la pièce, et Juno sentit soudain une sorte de pétillement dans sa chair, comme si un vent frais s’engouffrait sous sa robe.

Elle ne s’expliquait pas sa réaction. Les fiançailles de Léo n’avaient rien de surprenant. Il avait à peine divorcé de sa première épouse que les gens émettaient déjà des suppositions sur l’identité de la suivante.

Deux années s’étaient cependant écoulées depuis le divorce et, dans l’esprit de Juno, la certitude qu’il se remarierait s’était estompée comme une peinture insipide accrochée au mur, que plus personne ne remarque. Mais, soudain, ce tableau devenait extraordinairement intéressant : le portrait de la femme qu’il comptait épouser, la future duchesse de Dammerton.

Elle détourna les yeux pour étudier les tasses à moitié vides. Léo avait raison : son service à thé était ébréché. Et alors ? Tous ses meubles et ses objets étaient usés et mal assortis. Elle s’en moquait.

— Tu plais à St Blaise, dit-il tout à trac. Il t’importune ?

— Tu me protégeras de ses assiduités ? Toi, mon chevalier à la brillante armure !

Encore du badinage, avec toutefois une pointe de défi. Elle ne devait pas le provoquer de cette façon, ou il s’enfuirait à toutes jambes. Elle n’avait pas le droit de badiner avec lui, puisqu’il allait se marier.

— J’ignore pourquoi il est venu aujourd’hui, ajouta-t-elle. Pour moi, il n’est guère qu’un accessoire. Je sais que tu ne l’aimes pas beaucoup, mais je pensais que cela ne t’ennuierait pas.

— Cela ne m’ennuie pas.

— En plus, il ne correspond pas à mes critères.

— Tes critères ? Pour… – il fronça les sourcils – … tes amants ?

Mal à l’aise, elle haussa les épaules. Décidément, elle parlait à tort et à travers. Faire allusion à ses aventures, franchement ! Cela dit… elle n’avait pas à se justifier, surtout pas devant Léopold Halton.

— Je t’ai choqué ? lança-t-elle.

— Cela ne me regarde pas.

Il saisit sa redingote et l’enfila, dissimulant de nouveau ses épaules et ses bras. Cela lui ressemblait bien : il vous agitait une friandise sous le nez pour l’escamoter aussitôt.

Ne tenant plus en place, elle se mit à aller et venir dans la pièce.

— Le bal d’hier soir était plus palpitant que tu ne le prétendais, puisque tu es fiancé. Félicitations. Ou peut-être faut-il dire : tous mes vœux de bonheur ? Ma tante a essayé de m’apprendre les formules de rigueur, mais je n’ai jamais réussi à les mémoriser.

— Je ne suis pas fiancé. Pas encore.

— Mais tu comptes te fiancer bientôt. Tu as choisi la dame et tu penses qu’elle t’accordera sa main.

— En effet.

Elle s’arrêta net, plus près de Léo qu’elle ne le voulait.

— Ce n’est tout de même pas une surprise, dit-il.

— Bien sûr que non. Tout le monde en parle.

Il prit une inspiration, passa la main dans ses cheveux… et se tut. Il semblait batailler contre lui-même, comme s’il voulait dire quelque chose et se l’interdisait. Lui qui, d’ordinaire, ne se laissait jamais démonter ! Elle ne l’avait jamais vu aussi perturbé, sauf… Oui, sauf une fois, dix ans auparavant, dans la clairière, quand sa déclaration d’amour l’avait fait bégayer gauchement, parce qu’il ne voulait pas la blesser, mais tenait à ce qu’elle comprenne qu’il n’avait pas de place pour elle dans sa vie.

Un poil de chat gris s’était piqué dans le revers de sa redingote. Il ne l’avait pas remarqué, et Juno en éprouva une jubilation mauvaise et l’envie féroce d’agripper ces revers par ailleurs impeccables et de le secouer comme un prunier. Puis de déchirer ses vêtements tellement élégants, de les lui arracher.

Au sens figuré, bien sûr. Surtout pas au sens propre.

Enfin… peut-être un peu au sens propre. Mais essentiellement au sens figuré.

Ses vêtements et son attitude étaient une véritable armure. Si seulement elle pouvait fracasser cette carapace de tissu, de phrases creuses et de dérobades qui cachait la vérité. La nature, les sens, le corps… c’était cela, la vérité. Si elle était libre de toucher le corps de Léo, de troubler ses sens, alors elle aurait une chance de l’atteindre.

Métaphoriquement parlant, bien sûr.

Mais toutes ces réflexions ne menaient à rien, au propre comme au figuré. Léo était duc, bientôt marié à une créature bien née, convenable et richement dotée, ainsi que devait l’être une duchesse.

Dans la clairière, autrefois, elle avait parfaitement compris qu’elle n’était pas assez bien pour lui.

— Pourquoi tant de mystères, Léo ? se moqua-t-elle. Tu es duc, tu as le devoir de te remarier et d’engendrer de petits ducs. Qu’y a-t-il à ajouter ? Je ne saisis pas pourquoi tu as éprouvé le besoin de me l’annoncer en personne. J’aurais pu lire l’avis de mariage dans les journaux, comme tout le monde.

— Tu ne lis pas les journaux.

— C’est vrai, mais mon entourage le fait, et quelqu’un m’en aurait informée à un moment ou un autre.

De nouveau, il passa une main nerveuse dans ses cheveux et, de nouveau, s’empêcha de prononcer les mots qu’il avait manifestement sur le bout de la langue. Il lâcha un juron avec une véhémence qui surprit Juno.

À cet instant, elle entendit la porte se refermer au rez-de-chaussée, des voix saluer Mme Kegworth. Elle maugréa à son tour. En principe, elle aimait bien que les gens se sentent libres d’aller et venir dans sa maison, sauf quand elle ordonnait à Mme Kegworth de leur barrer l’entrée. Mais là, c’était exaspérant, car Léo avait repris son air imperturbable.

Des pas résonnèrent dans l’escalier, puis, dans un froufrou de soie jaune et de bouclettes tressautant autour de son visage, Béatrice Prescott – l’une des clientes de Juno – surgit dans la pièce.

— Ma chère, j’ai d’excellentes nouvelles ! s’exclama-t-elle en serrant les mains de Juno dans les siennes. Je vous amène…

Elle s’interrompit brusquement en voyant Léo, lâcha Juno et plongea dans une profonde révérence.

— Bonjour, Votre Grâce.

Elle se redressa vivement et lança un regard ébloui à Juno.

— C’est le duc de Dammerton, chuchota-t-elle.

— Oui, je sais.

Apparut alors M. Prescott, le critique d’art connu de tous à Londres. Vêtu de noir, il affichait une gravité et une retenue qui contrastaient avec l’exubérance de sa jeune épouse. Lui aussi s’arrêta net en découvrant Léo.

— Dammerton, dit-il.

— Prescott, répondit Dammerton.

S’étant ainsi mutuellement remémoré leurs noms, ils se réfugièrent dans le silence de deux hommes qui étaient en désaccord sur quasiment tous les sujets et préféraient se taire plutôt que de risquer de se quereller.

Avec un bref hochement de tête, Prescott s’écarta pour aller se poster devant le mur couvert de tableaux qu’il soumit à son redoutable examen.

Juno n’avait plus qu’à présenter Béatrice au duc.

— M. Prescott vient voir le portrait de Pandore, déclara la jeune femme, les yeux brillants d’excitation. Je lui ai dit que c’était un magnifique tableau, et s’il partage mon opinion, il pourrait même trouver un acheteur.

Juno était sur des charbons ardents. Prescott braquait son lorgnon sur le portrait, la mine sévère. Tous les artistes de Londres cherchaient à attirer son attention, tous les collectionneurs lui demandaient conseil. Il ne s’intéressait généralement pas au cercle restreint des femmes peintres, mais Juno s’était concilié le soutien de son épouse, un joli coup qui portait ses fruits aujourd’hui.

— Le grand critique d’art lui-même, murmura Léo, sarcastique.

— Tiens-toi bien, s’il te plaît.

Un sourire complice joua sur les lèvres de Léo. Dieu qu’elle aimait ses sourires, la lueur malicieuse qui s’allumait dans ses yeux ! Sa future épouse en était-elle émue, elle aussi ? Savait-elle faire naître cette étincelle dans son regard ?

Quelle question absurde ! Évidemment qu’elle savait le faire, Juno n’avait rien de spécial.

— Je me suis donné pour mission de faire connaître le travail de Mlle Bell, c’est mon rôle de mécène, expliquait Béatrice Prescott à Léo. Elle a peint un merveilleux portrait de moi. Merveilleux grâce à son talent, bien sûr, car je suis un piètre sujet.

Béatrice Prescott était ravissante, le contraire d’un piètre sujet, ce que Léo s’empressa galamment de lui marmonner.

Sans doute encouragée par le compliment, Béatrice poursuivit :

— Le tableau sera dévoilé dans deux jours, durant une modeste garden-party que j’organise pour présenter Mlle Bell aux plus distingués amateurs d’art de la bonne société. D’ailleurs, Votre Grâce, vous êtes peut-être disponible…

Elle levait vers Léo des yeux papillotants d’espoir. Prescott lui décocha un regard réprobateur, Léo demeura impassible.

— Quelle excellente initiative, biaisa-t-il, déclinant poliment l’invitation. Je vous souhaite tout le succès possible.

Il inclina la tête.

— Madame Prescott… Prescott… Mademoiselle Bell.

Leur ayant ainsi, encore une fois, remémoré leurs noms, Léo sortit du salon de Juno sans un regard en arrière.

Dès qu’il eut disparu, Béatrice, qui rayonnait, tapa dans ses mains comme une petite fille.

— Que c’est excitant ! Je me demandais si je le rencontrerais un jour ici, et ça y est ! Un duc ! Oh, il a dû me trouver impertinente, mais s’il venait à notre réception, ce serait fabuleux !

Prescott braqua un regard noir sur son épouse qui sourit à Juno.

— Prescott fait sa mauvaise tête, laissons-le tranquille, et montrez-moi les merveilles sur lesquelles vous travaillez en ce moment.

Pauvre Béatrice, qui se démenait pour avoir ses entrées dans la haute société et s’ériger en mécène éminente. Elle avait conquis les dames de la bourgeoisie férues d’art, mais les aristocrates s’obstinaient à la bouder. Depuis qu’elle s’était liée d’amitié avec Juno, elle glissait des allusions dans la conversation : la marquise de Hardbury devait-elle prochainement passer à l’atelier ? Le duc de Dammerton venait-il souvent ?

Malheureusement pour Béatrice, Juno n’avait aucune prise sur l’emploi du temps de ses amis et refusait, de toute manière, de se servir d’eux. En effet, elle était consciente que Béatrice s’intéressait autant à ses relations mondaines qu’à son travail.

— Hier soir, au bal, j’ai aperçu Dammerton, déclara Béatrice quand elles furent dans l’atelier. Figurez-vous qu’il bavardait avec Mlle Susannah Macey. La connaissez-vous ?

— Non.

— Son père est l’héritier du comte de Renshaw, elle a vingt-cinq mille livres de dot. On dit que le duc la courtise, mais, entre nous, on ne compte plus les jeunes femmes à qui il fait la cour. Vous en a-t-il parlé, Juno ? A-t-il l’intention d’épouser Mlle Macey ?

— Je l’ignore, nous n’abordons pas ces sujets.

— Oui, bien sûr, il les réserve à ses intimes.

Mlle Susannah Macey… Maintenant, Juno avait un nom à se mettre sous la dent. Cette Mlle Macey qu’elle ne connaissait pas était forcément ravissante. Juno la rencontrerait peut-être un jour. Oui, peut-être un jour, Léo amènerait sa nouvelle duchesse à l’atelier et lui dirait : « Je vous présente Mlle Bell, que j’ai connue voilà des années, lorsque… »

Quelle idiote ! Il ne lui présenterait jamais son épouse et ne l’amènerait jamais ici. Tout à coup, elle comprit la raison de son étrange attitude : il était venu aujourd’hui lui annoncer qu’ils ne se reverraient plus.

La tristesse l’envahit, et elle la chassa avec irritation. Elle n’était ni stupide ni naïve. Elle savait comment fonctionnait le monde.

Les fiançailles de Léo susciteraient des ragots, parce qu’on colportait en permanence des ragots sur Léo, et par conséquent on parlerait de Juno. Léo était un homme honorable, il devait préserver la réputation de sa fiancée. L’honneur lui imposait de faire passer sa future épouse avant Juno.

Eh bien, tant pis. Elle n’avait pas sombré dans la mélancolie autrefois, quand il lui avait brisé le cœur. Elle n’allait certainement pas commencer à se morfondre aujourd’hui.

— Mademoiselle Bell ?

La voix de M. Prescott la tira brusquement de ses pensées. Le juge était prêt à énoncer son verdict.

Le cœur battant, elle s’approcha, nouant nerveusement ses mains. Béatrice, à ses côtés, sautillait d’excitation.

M. Prescott affichait un masque impassible.

— Pandore prenant l’Espérance au piège, articula-t-il, déchiffrant le titre du tableau.

Pandore se tenait au centre de la scène, dans la lumière qui rayonnait d’une jarre de verre. Un coffre vide était posé à ses pieds, des fleurs printanières l’entouraient, repoussant les malheurs et les démons qui s’étaient échappés de la fameuse boîte.

— Voilà une interprétation singulière du mythe, déclara-t-il. La plupart des artistes représentent Pandore cédant à la tentation d’ouvrir la boîte et libérant tous les maux de la terre. Mais vous, vous avez choisi de la montrer au moment où elle réussit à retenir l’Espérance.

La plupart des artistes vilipendaient Pandore, mais de l’avis de Juno, les dieux s’étaient débrouillés pour tendre un guet-apens à la pauvre fille.

— C’est cet aspect du mythe qui me touche le plus, dit-elle.

Il hocha vaguement la tête.

— Ma femme a toujours un jugement sûr. C’est un magnifique portrait, vous continuez à vous améliorer, ajouta-t-il, jetant un coup d’œil aux œuvres antérieures de Juno. Je me ferai un plaisir de conseiller ce tableau à un collectionneur, je pense qu’il pourrait vous rapporter une coquette somme.

Juno s’efforça de réprimer le sourire qui lui montait aux lèvres.

— Merci, monsieur. Vous êtes trop aimable.

Les chiffres se bousculaient dans son esprit. Avec la vente de cette peinture, l’argent qu’elle empocherait pour le portrait en pied de Béatrice, et les clients que cette dernière lui amenait, elle roulerait bientôt sur l’or. Enfin, rouler, c’était peut-être exagéré, étant donné qu’elle avait récemment dépensé une fortune en couleurs, toiles et pinceaux, et que Mme Kegworth lui avait agité sous le nez un paquet de factures pour l’entretien de la maison. Sans parler de ce qu’elle devait à son encadreur.

À ce propos…

Elle effleura le cadre en bois sculpté et doré à la feuille qui mettait Pandore en valeur.

— Le tableau sera cependant vendu sans le cadre.

— Je n’y vois pas d’inconvénient.

— Vous comprenez, ce cadre est ancien, il a pour moi une valeur… sentimentale.

Autrement dit : « Il a un compartiment secret où je cache des dessins très personnels que je refuse de montrer à quiconque. »

— J’ai commandé un nouveau cadre, reprit-elle, mais il ne sera pas prêt avant une semaine.

— Peu importe, il est peu probable que vous trouviez un acheteur d’ici là, rétorqua Prescott d’un ton impatient, tournant les talons pour se diriger vers la sortie.

De nouveau seule, Juno s’écroula sur le sofa avec un grand soupir. Angelica sauta aussitôt sur ses genoux, et toutes deux contemplèrent les tasses abandonnées sur la table.

Juno saisit la sienne et, tout en buvant son thé tiède, scruta sa belle et mélancolique Pandore, que l’Espérance nimbait de lumière.

— Eh bien, ma chérie, dit-elle, empêchant machinalement Angelica de plonger son joli museau dans le thé. Je suis fière de toi… et de moi.

Elle étudia le cadre, imposant et richement ouvragé ainsi que le voulait la mode du moment, songea avec gêne aux dessins qu’elle y cachait.

— Que je le dessine de temps à autre ne signifie rien, déclara-t-elle à Angelica qui approuva d’un ronronnement sonore. Et que je garde ces dessins veut seulement dire que…

Quoi donc ? Rien ! Cela ne voulait rien dire.

Quant à la mystérieuse raison qui incitait Léo à la tenir à distance, eh bien… il n’y avait aucun mystère. Sans doute redoutait-il qu’elle ne retombe amoureuse de lui. Les grands hommes comme lui devaient être atrocement embarrassés quand des femmes de basse extraction se jetaient à leur cou. Dix ans plus tôt, il lui avait clairement fait comprendre qu’elle n’était pas assez bien pour lui. Elle était assez bien pour des promenades discrètes dans les bois, assez bien pour un baiser, mais pas assez bien pour avoir une place dans sa vie.

Il avait pourtant de l’affection pour elle et il aimait passer du temps dans son atelier. Ils étaient amis, elle en avait la certitude et n’en démordrait pas.

Mais elle ne recevrait de lui que des miettes, espérer autre chose était une perte de temps. Elle avait toujours su qu’elle ne pourrait jamais retenir Léo, il lui faudrait se contenter d’apprécier sa compagnie, comme on apprécie un rayon de soleil par une froide journée d’hiver, ou une baignade en été, ou le chant d’un rossignol dans la nuit.

Elle continuerait à penser à lui parfois, à le dessiner parfois ; après quoi elle remiserait ses pensées au plus profond de son cœur et glisserait les dessins dans le compartiment secret du cadre doré. Elle poursuivrait son chemin.

Après tout, sa vie la satisfaisait pleinement.

Artémise, dans l’un de ses rares accès de tendresse, sauta à son tour sur les genoux de sa maîtresse, et les deux chattes se disputèrent les caresses de Juno qui les leur prodigua volontiers.

Franchement, de quoi se serait-elle plainte ? Elle avait l’approbation du plus grand critique d’art de Londres, et le soutien actif de son épouse. Elle avait des clients qui défilaient pour lui commander leur portrait, et un atelier pour les recevoir. Elle habitait une maison agréable, dans la trépidante ville de Londres, et jouissait d’une certaine respectabilité grâce à ses locataires, M. et Mme Kegworth, lesquels prétendaient, en échange du loyer qu’ils ne payaient pas, être des parents de la mère de Juno. Elle avait une famille pour la soutenir, des dizaines d’amis et…

— … deux minettes adorables, dit-elle à voix haute, même si je vous ai tellement gâtées que vous passez plus de temps à dormir dans l’atelier qu’à chasser les souris dans la cuisine.

Il ne lui manquait rien, et elle n’avait assurément pas besoin d’un duc.

Si elle ne revoyait jamais Léo à cause de son mariage imminent, tant pis. Pourquoi se mettrait-elle martel en tête ?

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