Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie
Chapitre 22
22
Lorsque le fiacre s’arrêta devant chez elle, Juno en descendit comme si elle avait le diable aux trousses.
Cette misérable journée, et la soirée encore plus sinistre qui avait suivi, s’achevait enfin. Juno ne cessait de penser à Léo, à sa froideur, oscillant de la colère à la douleur, de la stupéfaction au regret.
Le fiacre s’ébranlait quand, de l’autre côté de la rue, une silhouette émergea de l’obscurité. Effrayée, Juno se précipita vers la porte de sa maison… et s’arrêta brusquement.
C’était Léo qui, tout ébouriffé, traversait la rue en titubant. La lune, perçant l’édredon des nuages, le nimbait d’une lumière mystérieuse, peignait sur ses traits des ombres étranges et nacrait sa cravate blanche. S’il était un tableau, elle l’intitulerait : L’Apparition.
— Léo ? Qu’est-ce que tu fais là ?
— J’étais dans le quartier, répondit-il en articulant exagérément, comme s’il prononçait des mots nouveaux pour lui.
— Puis-je savoir ce qui amène un duc dans ce quartier, au milieu de la nuit ?
— Il y a eu un dîner. Un bal, après. Et puis une partie de cartes.
— J’ai l’impression que tout cela fut bien arrosé.
— Je reconnais que j’ai peut-être un peu bu, concéda-t-il après réflexion.
Les nuages glissèrent soudain dans le ciel, et le clair de lune baigna la rue.
Léo la regardait fixement et, tout d’un coup, elle sentit son corps et son cœur reprendre vie.
Mais il était fiancé à une autre. Il avait fait un choix, elle n’était pas celle qu’il avait choisie, parce que le monde fonctionnait de cette façon et que c’était très bien ainsi.
Pourtant, il le lui avait avoué : autrefois, lorsqu’ils étaient un garçon et une fille différents, il l’avait choisie, elle.
Un vent frisquet se leva et, de nouveau, les nuages masquèrent la lune. La pluie menaçait.
Que voulait-il ? Et elle, que voulait-elle ?
— Je t’ai vue aujourd’hui, reprit-il d’une voix pâteuse. La peinture espagnole, les madones aux yeux tristes, tout ça… Et tu étais là.
— En effet.
— Je t’ai vue.
Elle attendit la suite. Elle n’avait jamais vu Léo ivre.
— Cela ne doit pas se reproduire, ajouta-t-il.
— Se rencontrer dans un lieu public ?
— Il ne faut pas.
— Comptes-tu m’interdire d’aller dans certains lieux, de crainte de me croiser ? Duc ou non, tu n’as pas à me dire ce que je peux ou ne peux pas faire. Tu n’as qu’à m’éviter.
— Je m’y emploie.
Une grosse goutte de pluie s’écrasa sur la joue de Léo, une autre sur les pavés.
Ils demeuraient immobiles. Soudain, les mots jaillirent.
— Tu as bouleversé mon univers, avec ce que tu m’as dit sur… Vienne.
— J’avais juré de ne jamais te le dire.
— Pourquoi ?
— Un homme a sa fierté.
— J’ai toujours senti un mur entre nous, et maintenant, j’en comprends la raison. Mais… pourquoi as-tu parlé ?
Il souffla bruyamment.
— Tu pensais que je pensais que tu n’étais pas assez bien pour moi, bredouilla-t-il. Tu l’as cru pendant des années. Je ne voulais pas que tu penses que je pense…
Il s’interrompit, fronçant les sourcils d’un air perplexe, puis secoua la tête et reprit :
— Je refuse que tu te dises qu’on ne te trouve pas assez bien. Tu es très bien. C’est à eux – à nous – d’être assez bien pour toi.
S’adressait-il à une amie ? À une amante ? Il éprouvait de l’affection pour elle, peut-être même de l’amour. Mais l’amour était un phénomène si complexe et aléatoire que, pour eux, il n’était plus de saison.
Elle s’approcha de lui, soudain fébrile, le cœur serré.
— Tu seras heureux, n’est-ce pas ? Avec ta future femme ? Elle te comprend, non ? C’est important, Léo. Il faut que tu sois…
— Heureux… Tu le penses ?
Elle renifla, fronçant le nez.
— Je pense que tu es ivre.
— Oui, c’est ça.
— Et tu dis des choses que tu ne dirais pas si tu n’avais pas bu.
— Peut-être. Normalement, je ne bois pas, mais je voulais cesser de te voir.
— Tu ne m’as pas vue depuis deux semaines.
— Je te vois partout, tout le temps. Tu sais, je crois à l’ordre du monde. Regarde les étoiles et les planètes, là-haut, ajouta-t-il, montrant d’un grand geste les épais nuages qui encombraient le ciel. Tout était en ordre. Jusqu’à toi. Un baiser, et ma vie est sens dessus dessous. Et cette sirène… Cette foutue sirène !
Il braquait sur elle des yeux accusateurs, comme s’il avait une criminelle devant lui. Puis il passa une main lasse sur sa figure, pivota et appuya sa paume contre le mur, crispant les doigts comme s’il voulait arracher une poignée de pierre.
— Léo, pourquoi es-tu venu ?
Pour toute réponse, il frappa le mur du plat de la main.
— Aïe…
— Tu t’es fait mal ?
— Oui.
Comme si elle était ivre, elle aussi, elle lui prit la main, palpa sa paume et fut surprise de la sentir calleuse. Elle aurait voulu y presser ses lèvres, y poser sa joue, entrelacer ses doigts aux siens, et l’entraîner dans la maison, dans sa chambre.
— S’il y a des… conséquences, marmonna-t-il, il faudra me prévenir.
— Est-ce pour me raconter cela que tu es venu ?
— Nous n’avons pas été prudents. Enfin, je n’ai pas été prudent, je ne me contrôlais plus.
— Ne t’inquiète pas, rétorqua-t-elle – elle avait eu ses règles comme à l’accoutumée. Tu as dit que c’était une erreur, ajouta-t-elle brusquement. Quand nous nous sommes quittés après cette dispute, tu as dit que c’était une erreur.
— Je regrette…, commença-t-il.
Elle lui lâcha la main.
— Quoi donc ?
Il fouilla dans sa poche et en extirpa un gant.
— Regrettes-tu… notre nuit ?
Il secoua la tête.
— Mais tu considères toujours que c’était une erreur, insista-t-elle d’une voix éraillée, comme si les mots lui écorchaient la gorge.
— Une erreur ! murmura-t-il avec un rire amer. Oui, on peut dire cela.
Il jeta un regard circulaire, comme s’il sortait d’un état d’inconscience et ne savait pas où il était.
— Je recommence, marmonna-t-il, se parlant à lui-même. Je me suis juré que je ne le referais pas, mais… je recommence.
Les gouttes de pluie tombaient sur eux, lourdes et lentes comme un tambour funèbre.
Il allait être trempé. Elle devrait lui proposer d’entrer. Non, elle ne devait pas. Sa voiture était sûrement dans les parages.
L’indécision la paralysait.
Il s’ébroua soudain et, vacillant, s’écarta d’elle.
— Ne fais pas attention à ce que je raconte. Je n’aurais jamais dû venir ici, excuse-moi.
Il s’éloigna. Une voiture l’attendait effectivement au bout de la rue, Juno la voyait à présent. Il s’y engouffra, et elle resta là, immobile, sous la pluie.
Le lendemain, Juno se réveilla avec un méchant torticolis, recroquevillée sur la méridienne dans son atelier. La lumière du jour lui fit cligner les paupières. Elle regarda les dessins éparpillés sur le plancher puis, levant les yeux, vit Béatrice qui, l’air guilleret, franchissait le seuil.
On entendait Mme Kegworth s’affairer dans le petit salon. Juno bâilla et rajusta sa robe de chambre, fixant de ses yeux ensommeillés la visiteuse.
— Pardonnez-moi de débarquer sans prévenir, mais franchement ! s’exclama Béatrice. Encore couchée à cette heure ! Et ces dessins, ils ne sont pas de vous, tout de même ?
Les dessins incriminés étaient de simples croquis de chats, de fleurs, de mains. Ils n’étaient pas fameux, mais au moins, elle avait dessiné.
« Je regrette… Une erreur… »
Comment dessinait-on le regret ?
— Je faisais des gammes, marmonna-t-elle.
Béatrice haussa les épaules.
— J’ai trouvé la solution à notre problème !
Bâillant de nouveau, Juno se traîna jusqu’au petit salon et se laissa tomber sur le divan. La théière fumait sur la table basse. Il lui fallut un moment pour analyser ce qu’elle regardait : c’était la théière du service que Léo avait promis de lui envoyer, celle qui comportait quatre tasses, chacune ornée d’une déesse représentant une saison.
— Notre problème ? articula-t-elle. Nous avons un problème ?
— Avez-vous déjà oublié ? Il s’agit pour moi d’avoir mes entrées dans la haute société, ce qui est important pour vous et votre carrière.
— Ah, oui.
— J’espère que vous n’avez pas bu ! Prescott ne supporte pas les femmes qui boivent.
Juno renversa la tête contre le dossier du divan.
— Son opinion m’est indifférente. Votre mari peut vous dicter votre conduite, mais il n’a pas son mot à dire concernant la mienne.
— Mais votre conduite a des répercussions sur moi, il a été très clair sur ce point lorsque je vous ai prise sous mon aile.
Béatrice la dévisagea et éclata de rire.
— Vous êtes de mauvaise humeur quand vous n’avez pas assez dormi, n’est-ce pas ?
— Apparemment.
— Le duc et la duchesse de Dammerton ! claironna Béatrice.
Juno se pencha en avant et appuya ses pouces sur ses orbites jusqu’à ce que de petites étoiles explosent sous ses paupières.
— Vous devez persuader le duc de vous laisser le portraiturer avec sa fiancée. Ce sera votre cadeau de mariage. Proposez de les rejoindre à Brighton. Quand les gens sauront que le couple va poser pour vous, tout le monde voudra acheter vos tableaux et faire ma connaissance.
— Non, marmonna Juno, le visage dans ses mains. Laissez-les tranquilles.
— C’est une relation capitale. Il s’est approché pour nous saluer, hier, à l’exposition. Il nous a fait beaucoup d’honneur, vous en rendez-vous compte ? Plus de fausse pudeur, Juno. Servons-nous de votre relation avec le duc pour…
— Non ! coupa sèchement Juno. Léo… Le duc et sa femme… sa fiancée… ne sont pas des objets que nous pouvons utiliser à notre profit.
— Bien sûr, évidemment, mais si vous lui demandiez de…
— Il n’en est pas question.
Béatrice haussa les sourcils, les poings sur les hanches.
— J’en ai besoin, Juno.
— Si vous devez utiliser quelqu’un, servez-vous de votre mari, l’éminent critique d’art. Parlez-lui.
— J’ai essayé, répliqua Béatrice dont les lèvres se mirent à trembler. Pour vous, c’est facile. Vous êtes indépendante, vous n’obéissez à personne. Il m’est impossible de demander à mon mari…
— Vous n’avez pas le courage de parler au père de vos enfants, mais vous escomptez que j’importune un pair du royaume et une jeune femme que je ne connais pas ? Je ne le ferai pas, Béatrice.
— Si vous voulez mon appui, vous le ferez.
— Dans ce cas, le prix de votre appui est trop élevé pour moi.
Un silence de plomb s’installa dans le petit salon.
— Espèce d’ingrate ! siffla Béatrice. À Londres, vous n’êtes qu’une artiste parmi d’autres, Juno Bell. Mais grâce à moi, vous vous élèverez au-dessus des autres. Vous savez que je suis capable de faire de vous…
Juno sauta sur ses pieds, si brutalement que, sur la table basse, les tasses tintèrent.
— Je me suis faite toute seule, et je continuerai.
— Vous avez besoin de moi.
— Je n’ai besoin de personne !
Il était subitement essentiel que tout le monde le sache.
— J’ai mon art, je n’ai besoin de rien d’autre.
— Vraiment ? Vous refusez de m’aider et vous refusez mon appui ?
— Je n’ai pas besoin de vous, répéta Juno d’une voix rauque.
— Eh bien, soit !
Drapée dans sa dignité, Béatrice sortit d’un pas martial.
Étouffant un grognement, Juno s’affala sur le divan, contemplant d’un œil vide ses tableaux accrochés au mur. Elle n’éprouvait ni colère ni anxiété, elle ne ressentait rien. Elle ne voyait que Léo, la veille, l’entendait dire qu’il regrettait – quoi donc ? C’était confus. Il pensait cependant que leur nuit d’amour était une erreur – sur ce point, il avait été très clair.
Il avait aussi mentionné la sirène.
Revigorée soudain, elle se rua dans l’atelier et exhuma le dessin de l’armoire où elle l’avait rangé. Il était vraiment bien exécuté, on sentait la passion des personnages et la violence de l’orage.
Soudain en proie à une excitation fébrile, elle installa une toile vierge sur un chevalet, prépara ses couleurs et ferma les yeux pour mieux se représenter la scène.
Elle était de nouveau dans les bras de Léo, elle revivait le moment où il s’était ouvert à elle, quand ils avaient déchaîné la tempête. Il s’était donné à elle et, pendant un bref instant, il lui avait appartenu corps et âme.
— Madame Kegworth ! cria-t-elle. Fermez les portes à clé. Je ne recevrai aucun visiteur. Je vais peindre !
Et durant les jours qui suivirent, elle peignit, tandis que la gouvernante montait la garde et chassait fermement amis et visiteurs.
Elle travailla ainsi jusqu’à ce que sa tante Hester surgisse dans l’atelier, visiblement bouleversée, un journal chiffonné dans les mains.
— Oh, Juno chérie, dit-elle tristement. Qu’as-tu fait ?
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