Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie
Chapitre 4
4
— Et même enthousiaste à l’extrême, marmonna Léo.
Les robes vaporeuses et les coiffures emplumées tourbillonnaient dans la salle de bal, la musique de l’orchestre planait au-dessus du brouhaha des conversations, les compositions florales débordaient de vases tristement classiques et les palmiers montaient la garde dans des pots tout aussi quelconques.
Ah, sa cible était là : Mlle Susannah Macey. Elle lui lança un regard par-dessus son éventail, esquissa un sourire modeste et se détourna. Léo se dirigeait vers elle quand il fut accosté par – oh non, Thomas Macey, le frère de la demoiselle, qui avait apparemment décidé d’égayer sa soirée en dénigrant la tenue vestimentaire de Léo.
— Que disiez-vous, Macey ? demanda aimablement Léo. Il me semble qu’il s’agissait de mon gilet ?
Le gilet choisi pour la soirée était effectivement digne de commentaires. En soie pêche, il était brodé de primevères d’où s’échappait une nuée de papillons multicolores voletant sur la poitrine de Léo.
Mais le jeune Thomas Macey n’admirait pas ce petit chef-d’œuvre. Il jetait des coups d’œil furtifs à ses trois amis, qui les épiaient avec l’avidité de gamins devant des gravures obscènes.
Léo les connaissait. Il les avait entendus parler de lui, ce matin au club. Ils réfléchissaient au moyen de lui faire perdre son calme légendaire. Léo était installé non loin d’eux, mais ces blancs-becs croyaient manifestement que s’ils ne le regardaient pas, il ne pourrait pas entendre ce qu’ils disaient de lui.
Malheureusement pour eux et pour lui, le son obéissait à d’autres lois, si bien que Léo avait été contraint de les écouter. Ils s’étaient mis au défi de le faire sortir de ses gonds en public, et celui qui y parviendrait empocherait une jolie somme.
Agacer un duc… Non mais, franchement !
Un duc n’avait pas à tolérer pareille insolence, les personnes sensées auraient toutes été d’accord sur ce point. Si Léo écrasait l’agaçant moucheron qu’était Thomas Macey, nul ne lui en tiendrait rigueur.
Il n’avait cependant pas l’habitude d’estourbir les jeunes gens sous le seul prétexte qu’ils étaient des crétins immatures.
Mais Thomas Macey n’avait pas besoin de le savoir.
— Je disais, Votre Grâce, expliqua Macey en lançant un nouveau coup d’œil à ses compères, que j’ai assisté à une conférence. J’y ai appris, figurez-vous, que le plumage du paon avait pour but d’attirer une femelle. Cela m’a fait penser à votre goût prononcé pour la broderie fleurie. Pourtant, vous êtes divorcé depuis deux ans et vous n’avez toujours pas trouvé une nouvelle compagne. J’ai l’impression que votre stratégie ne fonctionne pas. Pour qui vous faites-vous si beau, Votre Grâce ?
Léo ajusta son monocle, étudia Macey de pied en cap, et poussa un soupir de regret.
— Et vous, pour qui vous faites-vous si… terne ? Votre stratégie fonctionne-t-elle ? Il me semble entendre la dame de vos pensées susurrer : « Oh, M. Macey est si délicieusement mal attifé, si adorablement fade. »
Son interlocuteur afficha un sourire fat ; or, Léo ne supportait pas les fats, qui étaient à ses yeux presque aussi intolérables que la couleur beige.
— Je n’ai pas besoin de couleurs vives pour qu’on me remarque, déclara Macey. J’ai de l’esprit.
— Vraiment ? Si vous pariez votre esprit de couleurs vives, je l’aurais peut-être remarqué.
Léo rangea son monocle dans la poche de son gilet, prit le temps d’en arranger la chaîne d’or, puis darda sur Macey son regard le plus ducal, jusqu’à ce que le jeune homme baisse les yeux. Il s’approcha alors de lui et, d’une chiquenaude, ôta une poussière sur son épaule.
— Il faudra faire mieux, si vous voulez m’énerver et remporter la mise, murmura-t-il. Or, vous voulez gagner, n’est-ce pas ? Quelques centaines de livres vous aideraient à subvenir aux besoins de votre épouse secrète. La fille d’un employé de magasin, si je ne m’abuse ? Que dira votre père quand il apprendra son existence ?
Thomas Macey ressembla soudain à un poisson hors de l’eau : bouche bée, les yeux exorbités, le front livide et moite.
— Que… Comment le savez-vous ?
— Voyons, mon garçon, je sais tout.
Du plat de la main, Léo lissa les revers de l’habit du jeune homme. Le contact de ce tissu de piètre qualité le fit frémir. Macey était le petit-fils d’un comte, et il n’était pas capable de choisir une étoffe convenable ?
— Restons-en là. Filez et conseillez à vos amis de ne plus m’importuner.
— Vous ne le direz à personne, je…, bégaya Macey. Votre Grâce, je vous prie de me pardonner, je…
— Filez.
Macey déguerpit. Léo secoua la tête avec un soupir résigné. Il n’avait pas encore trente ans, et donnait déjà du « mon garçon » aux hommes plus jeunes que lui.
Tout en se frayant un chemin dans la foule, il songea que, si Mlle Macey acceptait qu’il la courtise, il devrait peut-être prendre son imbécile de frère sous son aile. Cela dit, à vingt et un ans, ce dernier était assez grand pour réparer ses bêtises.
Dans ce domaine – réparer ses bêtises –, Léo en connaissait un rayon.
Un sentiment d’échec, terriblement familier, l’envahit brusquement, comme toujours quand il pensait à Érika. Impulsifs et imprudents, ils s’étaient mariés sur un coup de tête. Au début, Érika et lui avaient des goûts communs. Tous deux aimaient s’enivrer et s’étourdir de divertissements tapageurs. Mais, à leur retour en Angleterre, Léo en avait eu assez de cette fête permanente, alors qu’Érika ne s’en lassait jamais.
« Tu m’as bernée, accusait-elle. Tu n’es pas l’homme que je croyais. »
Son second mariage serait une réussite, il s’en faisait le serment. Pour le bien de sa fondation, de son titre, de sa famille et de ses futurs héritiers. Pour sa femme, et aussi pour lui-même.
S’il avait la chance de conquérir Mlle Macey, il veillerait à ce que leur union soit parfaite, quoi qu’il en coûte.
Susannah Macey, qui connaissait les bals aussi bien qu’un oiseau connaît les arbres, était venue armée d’un magnifique éventail dont elle jouait ostensiblement tout en parlant. Il s’ornait de jonquilles sur fond vert, peintes à la main, qui s’assortissaient aux fleurs jaunes et aux guirlandes de feuilles brodées sur le corsage de sa robe blanche, ainsi qu’au diadème vert et or couronnant son volumineux chignon noir.
Pour autant que Léo puisse en juger, cet éventail avait trois raisons d’être : rafraîchir sa propriétaire, montrer qu’elle avait de l’élégance et de l’argent, et susciter le dialogue – avec Léo, en l’occurrence. Toute vanité mise à part, il était duc, et si son titre ne présentait aucun intérêt pour… une certaine artiste, il était sans doute extrêmement attrayant pour une petite-fille de comte âgée de dix-neuf ans.
— Cet éventail est ravissant, déclara-t-il par acquit de conscience.
Cela ne parvenait cependant pas à attiser son ardeur. Mais peut-être était-il d’humeur maussade, ces temps-ci. Inutile d’en rejeter la faute sur ce malheureux éventail qui, d’ailleurs, était effectivement ravissant. Mlle Macey avait bon goût, du moins d’après les critères de Léo. Comme chacun sait, une personne a bon goût quand elle apprécie les mêmes choses que soi.
Elle agita l’éventail, fit tourner le gland émeraude entre ses doigts gantés.
— J’ai pensé qu’il vous plairait, dit-elle. Il a été peint par une femme de Spitalfields qui a beaucoup de talent. Je me demandais…
Elle prit une inspiration et ajouta très vite :
— … si elle ne pourrait pas prétendre à une subvention de la Fondation Dammerton.
— Cela mérite réflexion, répondit-il en souriant.
Elle referma l’éventail d’un coup sec.
— La dernière fois que nous avons bavardé, vous avez dit que vous aviez l’intention d’élargir le champ d’action de la Fondation. Éducation, apprentissage et commerce. N’est-ce pas ?
— Si possible, car cela exigera beaucoup d’argent.
Il la regarda, elle le dévisagea.
Susannah Macey apporterait vingt-cinq mille livres dans sa corbeille de mariage. Léo le savait, et elle savait qu’il le savait, car les ragots n’étaient pas tous inutiles.
— Un homme de ressources comme vous réussira forcément à se procurer cet argent. La Fondation Dammerton accomplit un travail remarquable. Je suis sûre que vous n’aurez pas à chercher très loin pour trouver une personne disposée à être partie prenante de cette belle entreprise.
Elle soutint son regard un peu plus longtemps que la bienséance ne le recommandait.
Ah, voilà qui ressemblait fort à un encouragement à faire une demande en mariage. Une invitation subtile, présentée comme une transaction financière… Susannah Macey était surprenante.
— D’ailleurs, poursuivit-elle avec assurance, j’ai pensé à d’autres artisans de talent qui pourraient bénéficier d’une subvention. Pardonnez ma hardiesse, mais j’ai dressé une liste de critères.
— Quelle coïncidence, j’ai, moi aussi, une liste de critères.
Le visage de Mlle Macey s’illumina.
— J’adore les listes. Il n’y a rien de plus satisfaisant que de mettre le monde en ordre. N’êtes-vous pas de mon avis ?
— De l’ordre, oui, tout à fait.
Depuis sa naissance, la vie de Léo avait été parfaitement ordonnée – jusqu’à l’instant fatidique où, dix ans plus tôt dans une clairière, le baiser de Juno Bell l’avait précipité dans une spirale descendante : les disputes avec ses parents, ses frasques à Vienne, un mariage houleux et un divorce encore plus houleux.
Mais à présent, il achevait de réparer les dégâts et remettait de l’ordre dans son existence, grâce à Susannah Macey.
Elle adorait les listes, il en avait horreur. Elle aimait mettre de l’ordre, il avait tendance à semer la pagaille. Ils se compléteraient, cette jeune femme était celle qu’il lui fallait.
Malheureusement, il arrivait rarement à lui parler plus de cinq minutes avant qu’un proche de la demoiselle l’éloigne de lui.
De fait, lady Renshaw fonçait droit sur eux, coiffée d’un turban jaune qui jurait avec ses cheveux gris. La comtesse agrippa le bras de sa petite-fille comme si elle craignait qu’on ne la lui vole.
— Tu es là, Susannah chérie ! Viens montrer ton éventail à ces dames. Si le duc veut bien avoir la bonté de ne pas te monopoliser… Bonsoir, Votre Grâce, ajouta-t-elle avec un sourire crispé.
— Lady Renshaw.
Mlle Macey ne bougea pas.
— Grand-mère, nous discutions de la fondation du duc et des subventions qu’il accorde aux artisans.
— Comme c’est intéressant, rétorqua lady Renshaw. Dites-moi, Votre Grâce, accordez-vous également des bourses à certains artistes ? J’ai cru comprendre que vous aimiez passer du temps dans les ateliers de peintres et autres.
Le ton était doucereux, mais le regard aussi acéré que l’aiguille d’un tailleur grincheux. Les Anglais ayant la manie de ne pas exprimer le fond de leur pensée, Léo fut contraint de deviner à quoi elle faisait allusion : ses passages dans l’atelier d’une certaine femme peintre, la dénommée Juno Bell.
Vive les commérages, ces infatigables travailleurs qui, comme les contrebandiers, déplaçaient inlassablement leurs marchandises sous le couvert de la nuit.
— J’aime beaucoup de choses, je le reconnais. Cependant, quand les bavards préfèrent le roman à la vérité, eh bien, ils inventent.
— Les personnes de notre rang sont fatalement au centre de l’attention, rétorqua lady Renshaw d’un ton mielleux. Mais, pour notre part, nous nous efforçons de nous y soustraire, surtout quand les bavardages risquent de porter préjudice à ma petite-fille. Je suis sûre que vous comprenez, Votre Grâce.
Mlle Macey étudiait son éventail dont la monture semblait la fasciner.
— Je comprends parfaitement, madame.
— Nous partirons pour la campagne dans une quinzaine de jours, nous séjournerons chez lord Normanby. Nous devons discuter avec sa mère là-bas, elle aime beaucoup Susannah. Va la saluer, mon enfant, je te rejoins.
Mlle Macey ouvrit la bouche pour protester, mais la referma aussitôt, car les demoiselles bien élevées ne discutaient pas. Elle esquissa un sourire d’excuse, fit une courbette et laissa Léo en tête à tête avec la comtesse à la mine renfrognée. Lui-même commençait aussi à se renfrogner.
— J’étais sur le point de prier votre petite-fille de m’accorder une danse, dit-il sèchement. Je comptais également l’inviter à faire une promenade dans Hyde Park et peut-être lui proposer de partager ma loge au théâtre. Dois-je clarifier mes intentions ?
Lady Renshaw le poussa vers un coin de la salle qu’un palmier en pot rendait plus intime.
— Attirer l’attention d’un duc est très flatteur pour une jeune femme, mais quand cette attention s’accompagne de ragots incessants et d’une possible humiliation, elle devient gênante. Vos visites à cette artiste…
— … sont en vérité totalement innocentes.
— Vous et moi savons que la vérité importe peu quand une situation peut donner matière à commérages. Vos relations avec cette artiste ne suscitent peut-être pas beaucoup d’intérêt pour l’instant, mais elles seront assurément passionnantes dès que vous serez fiancé. Nul n’a oublié que votre père a abandonné votre pauvre mère pour vivre avec sa maîtresse française.
Léo hocha gravement la tête, réprimant un sourire. L’image de sa mère, abandonnée et solitaire, ne manquait pas de piquant, étant donné qu’elle était solide comme un roc, qu’elle accueillait dans son manoir du Lincolnshire une foule de musiciens européens et, en ce moment même, se trouvait à Berlin où elle s’amusait comme une petite folle.
— Si vous continuez à fréquenter cette artiste, on se demandera si vous projetez d’imiter votre père et de mener une double vie. Je ne permettrai pas que Susannah soit bafouée comme le fut votre mère.
Elle s’interrompit, braquant sur Léo un regard scrutateur.
— Susannah ne manque pas de soupirants, peut-être moins prestigieux qu’un duc, mais qui lui offriront un avenir plus heureux. Je pense notamment au comte de Normanby. Si vous souhaitez courtiser ma petite-fille, vous devrez d’abord réformer votre conduite.
Léo haussa un sourcil ducal qui calma quelque peu son interlocutrice.
— Je ne veux pas me montrer grossière, mais vos liens avec cette artiste donnent à réfléchir. Bonsoir, Votre Grâce.
Sur quoi, elle se hâta de rattraper Mlle Macey qu’elle prit par le bras pour aller la mettre à l’abri.
Léo passa une main lasse sur son visage et soupira. Susannah Macey était à peu de choses près son épouse idéale. Si elle choisissait un autre homme, il serait forcé de tout recommencer à zéro.
Il n’en avait pas l’énergie.
Quelle absurdité ! Le duc de Dammerton forcé de choisir entre son amitié pour Juno et son mariage avec Mlle Macey. Tout cela à cause de l’étroitesse d’esprit de certains.
Lady Renshaw avait néanmoins avancé un argument raisonnable. Les fiançailles de Léo attiseraient les mauvaises langues, ses activités attireraient un surcroît d’attention, et les ragots mettraient sa fiancée, et sans doute aussi Juno, dans l’embarras.
Il serait donc plus sage d’espacer un peu ses visites à Juno. Et comme les commérages risquaient de l’affecter, il fallait la prévenir de ce qui l’attendait.
Il s’apprêtait à quitter la salle de bal, quand il aperçut Livia Bell qui faisait tapisserie. Il se précipita pour l’inviter à danser.
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