Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie
Chapitre 16
16
Il la trouva dans le jardin.
Juno flânait le long de l’allée qui serpentait entre les buissons de roses, se penchait pour humer une fleur. La roseraie avait été conçue par l’arrière-grand-père de Léo, le troisième duc de Dammerton ; son arrière-grand-mère l’avait agrémentée d’une rotonde de pierre blanche, où elle aimait passer ses journées à lire.
Si Juno ne savait pas grand-chose de ses ancêtres, ceux de Léo l’escortaient en tout lieu.
Elle musardait, insouciante, pareille à la jeune fille qu’elle était dix ans auparavant, lors de leur première rencontre matinale dans les bois. Peut-être fredonnait-elle tout bas, comme autrefois – il n’était pas assez près pour l’entendre.
Il s’avança dans l’allée. Le gravier crissa sous ses pas. Léo s’arrêta et vit Juno se figer un instant, penchant la tête, telle une biche aux aguets. Puis elle se remit à marcher, sans se retourner ni s’enfuir.
Il continua à la suivre. Le désir féroce qui le taraudait s’atténuait, adouci par le simple plaisir de la regarder s’imprégner de la splendeur du jardin. C’était bien sa Juno Bell, la jeune femme affamée de beauté et déterminée à la faire sienne.
Soudain, les paroles caustiques de Thomas Macey lui revinrent en mémoire : « Pour qui vous faites-vous si beau, Votre Grâce ? »
Il haussa les épaules. Il choisirait ses vêtements pour attirer l’attention de Juno ? Absurde !
Elle avait atteint la petite fontaine ornée de statues, dessinée par la grand-mère de Léo, quatrième duchesse de Dammerton. L’eau cascadait sur les trois Parques qui dansaient une ronde en se tenant par la main.
Juno mouilla ses doigts et les pressa sur ses joues. Elle tâta ses cheveux, hésita, puis se pencha pour tripoter l’ourlet de sa robe. Elle en retira une épingle qu’elle embrassa en fermant les yeux, puis qu’elle lança dans l’eau.
Elle faisait un vœu.
Quand il la rejoignit, elle pivota vers lui avec ce sourire rayonnant qui le faisait fondre. Machinalement, il agita une main paresseuse sous le jet d’eau, ce qui provoqua un petit arc-en-ciel.
— Il t’arrive de former des vœux ? interrogea-t-elle. Mais tu as peut-être tout ce dont tu as envie, et donc tu n’as plus rien à demander.
— Il y a pourtant une chose dont j’ai envie.
— Eh bien, tu n’as qu’à faire un vœu, il sera peut-être exaucé.
Léo ne croyait ni aux vœux ni aux fées, contrairement à Juno. Pour elle, le monde était saupoudré de magie.
— Je n’ai pas d’épingle.
— Mais si, tu en as une, rétorqua-t-elle en posant le doigt sur l’épingle de rubis piquée dans sa cravate. Tu n’as qu’à la jeter dans la fontaine.
— Jeter ce rubis à l’eau ? Je n’aurais qu’un souhait : le récupérer.
— Dans ce cas, je vais te dérober cette épingle pour faire un vœu. Un rubis volé est plus puissant qu’une épingle de couturière. Grâce à cela, j’aurai peut-être ce que je désire, conclut-elle avec un sourire enjôleur.
— C’est sans doute une tactique sournoise pour m’inciter à retirer mes vêtements.
— Si c’était ton vœu, il serait satisfait sur-le-champ.
Elle secoua la tête, reprenant son sérieux.
— Tu nous entends ? ricana-t-elle. Voilà que nous badinons, à présent. Tout change, décidément, et je ne sais plus qu’en penser.
— Tu y as donc réfléchi ?
— À quoi donc ? À toi qui veux être mon amant ? Toi qui piétines notre amitié ? Je suis venue dans ce jardin pour ne plus y penser, figure-toi. Je n’y gagnerais qu’un atroce mal de crâne. J’en ai assez d’avoir mal.
— Où as-tu mal ?
— Au cœur, parce que tu rejettes notre amitié.
— Et si elle n’avait jamais existé ? C’était peut-être, depuis le début, un amour qui n’a pas eu la chance de s’épanouir.
— Que veux-tu dire ?
Il la regarda droit dans les yeux.
— Il y a dix ans, quelque chose est né entre nous, mais nous étions trop jeunes et trop naïfs pour savoir quoi en faire. Les années ont passé, et pourtant le désir n’est pas mort. Il est temps de terminer ce que nous avons commencé.
Silence. Pour une fois, le visage de Juno était indéchiffrable.
Peu importait, il avait pris une décision. Il fallait maintenant agir.
— Je possède un cottage dans le Surrey. Nous pourrions nous y retrouver discrètement, et passer quelques jours ensemble avant de nous quitter.
Elle croisa les bras, étonnamment impassible. S’était-il une fois de plus mépris sur ce qu’elle éprouvait ? Elle avait beau badiner, peut-être était-elle encore furieuse et blessée. On ne proposait pas à une femme dans cet état d’esprit de faire l’amour, c’était maladroit.
— Tu mènes toujours tes histoires d’amour de cette manière ? demanda-t-elle.
— Cela ne m’est jamais arrivé, et cela ne m’arrivera probablement plus jamais.
Il secoua la tête, soupira.
— J’avoue que les libertins et les débauchés commencent à m’inspirer du respect. Organiser ce genre d’affaires est vraiment compliqué, d’autant qu’il faut encore obtenir ton consentement. Je m’en sors comment, jusqu’ici ?
Elle haussa les sourcils.
— Ah… Pas très bien, grommela-t-il.
— À t’entendre, tout cela paraît extrêmement rationnel.
— Parce que c’est rationnel.
Il concentrait toute son énergie sur le fait de demeurer lucide et raisonnable. Dans la bibliothèque, il avait bien failli perdre le contrôle : cela ne se reproduirait pas.
— Le désir est d’autant plus impérieux qu’il est insatisfait. Il s’est déchaîné hier, parce que nous savons que nous devrons nous séparer, et qu’autrefois nous ne sommes pas allés jusqu’au bout. En assouvissant notre désir, nous nous en délivrerons et nous pourrons nous dire adieu. C’est une certitude scientifique.
— Seigneur Dieu ! Je te conseille d’écrire un livre sur ce sujet, les membres de la Royal Society seront éblouis.
Juno, en revanche, ne l’était manifestement pas. Il aurait dû l’embrasser ici, dans la roseraie, et l’emporter dans sa chambre à l’étage, sans qu’elle puisse y réfléchir à deux fois.
Mais elle risquerait de se faire de fausses idées, de s’imaginer que la passion le dévorait et autres fadaises.
Il y avait forcément un moyen de la convaincre.
— Je te veux, Juno, murmura-t-il.
Il lui prit la main, plongeant ses yeux dans les siens.
— Je ne peux pas le dire plus simplement, et je crois que tu me veux aussi. Une aventure ne te tente-t-elle pas, ne fût-ce qu’un petit peu ?
Juno contemplait leurs mains jointes. Elle avait toujours admiré celles de Léo, si fortes et si élégantes, et savait désormais qu’il suffisait d’une caresse légère de ces mains pour allumer le feu dans ses veines.
Faire l’amour avec Léo serait une fabuleuse expérience, et… elle n’avait pas vécu de fabuleuse expérience depuis bien trop longtemps.
Évidemment qu’elle était tentée ! Cependant, si elle devait avoir une aventure, elle voulait que ce soit avec un homme de chair et de sang, et non un automate paré comme une châsse.
Elle dégagea sa main et se dirigea vers la rotonde, au pied de laquelle fleurissaient des pétunias roses et blancs. Elle monta les trois marches et s’appuya contre une colonne pour contempler le jardin. Léo, qui l’avait suivie, s’adossa à la colonne opposée.
Quel charmant tableau cela ferait, intitulé : L’Homme le plus exaspérant du monde !
— Je ne vois pas pourquoi tu t’embarrasses à me faire des avances de vive voix, déclara-t-elle, maussade. Pourquoi ne pas m’envoyer simplement une invitation sur un joli bristol : « Le duc de Dammerton serait heureux de vous déshabiller » ?
Nonchalant, il s’écarta de la colonne et s’approcha. Elle pivota, scrutant les pétunias.
— Je crois comprendre, dit-il. Tu souhaites que je te séduise ?
— Je souhaite quelque chose de plus persuasif que ta stupide « certitude scientifique ».
Elle étudiait maintenant les roses qui dodelinaient de la tête sous la brise. Léo était tout près, elle en avait des picotements partout.
Il posa une main sur sa hanche, et elle eut la sensation que sa paume la brûlait à travers la mousseline de sa robe. Du pouce, il effleura sa nuque et, malgré elle, elle ploya le cou. Quand il mordilla son oreille, des frissons délicieux la parcoururent. Craignant que ses genoux ne se dérobent, elle s’appuya de la main sur la colonne. Léo entoura sa taille de son bras.
— Dois-je en déduire que tu es disposée à te laisser séduire ?
Les paroles étaient guindées, mais il les disait d’une voix si sourde et si suggestive que Juno en eut une bouffée de chaleur. Elle aurait voulu déchirer sa robe, soudain trop chaude et étriquée, et offrir son corps affamé à la brise et au soleil.
Quelques mots et une caresse, il ne lui en fallait pas davantage.
Elle tergiversait, quelle bêtise ! Car, bien sûr, elle dirait oui. Si c’était son unique chance de le connaître intimement, elle ne la gâcherait pas. Une aventure lui apporterait peut-être un peu de paix et lui permettrait d’oublier plus vite Léo lorsqu’il serait marié.
— J’avoue que je suis curieuse, répondit-elle froidement. Je pense néanmoins que l’expérience sera décevante.
Il tressaillit, mais elle était mauvaise comédienne, car une étincelle s’alluma dans les yeux de Léo, et un petit sourire joua aux coins de sa bouche.
— Oui, c’est probable, acquiesça-t-il platement.
— Je dirais même que ce sera sans doute pénible.
— Excessivement pénible. Mais au moins, nous en aurons le cœur net.
Il se replaça derrière Juno et couvrit sa main, sur la colonne, de la sienne. Elle était prisonnière, et cela lui plaisait beaucoup trop.
Avec une lenteur torturante, la main gauche de Léo glissait sur sa hanche, sa cuisse et, dans ce mouvement, retroussait la robe de mousseline. Juno sentit la caresse de l’air sur ses chevilles, puis ses mollets et ses genoux.
— Je m’efforcerai de manifester un peu d’enthousiasme lorsque je te verrai nu, dit-elle d’un ton détaché. Mais j’ai vu beaucoup de corps nus, je doute que le tien retienne particulièrement mon attention.
— Certes, rétorqua-t-il sur le même ton. Quand je te verrai nue, je crois bien que je resterai de marbre. Je ne t’honorerai que par courtoisie.
Il souleva la jambe de Juno pour poser son genou sur le coussin de la petite banquette adossée à la colonne. Sa main rampait sous la jupe, franchissait la jarretière de dentelle pour atteindre l’intérieur de la cuisse. Leurs doigts s’entrelaçaient sur la colonne de pierre blanche.
Juno se força à respirer profondément.
— Je tolérerai tes caresses pour me désennuyer un peu, parce que je n’ai rien de mieux à faire, déclara-t-elle d’une voix mal assurée.
— Je ferai en sorte de te satisfaire, c’est ce qu’on attend d’un gentleman, murmura-t-il. Mais tu ne m’en voudras pas si je bâille à m’en décrocher la mâchoire.
— Je ne le remarquerai même pas, je serai occupée à réorganiser mentalement mon atelier.
Elle laissa échapper un petit cri – les doigts explorateurs de Léo effleuraient son intimité. Il mordilla son cou, juste sous l’oreille, et elle renversa la tête contre son épaule, s’abandonnant aux sensations qui la submergeaient.
Les doigts de Léo s’insinuaient entre les lèvres de sa vulve et… Oh, la houle du plaisir la soulevait. Elle ne put s’empêcher de gémir, et entendit Léo pousser un sourd grognement de triomphe.
— Nous devrions peut-être remettre cela à plus tard, ma chère. Pour te donner le temps de peindre une fresque au plafond de ton atelier. Ce sera une diversion bienvenue pendant l’acte de chair.
Elle eut du mal à reprendre ses esprits.
— Tu es prévenant, mais contempler, pendant que tu me besogneras, une fresque que j’aurai peinte ne dissipera pas mon ennui.
— Tu ne comprends pas. La fresque me distraira pendant que tu me chevaucheras frénétiquement.
Elle ne voyait pas son visage, mais elle sentait son sourire. Le plaisir que les doigts experts de Léo lui donnaient se mêlait au plaisir de jouer ensemble après toutes ces années, de retrouver un Léo si familier, devenu pourtant un étranger.
— Si je dois me démener de cette façon, sois gentil de me faire la lecture pour me divertir.
— Entendu, je prévoirai un bon livre. Pourquoi pas les Sermons pour
les jeunes dames et les jeunes demoiselles, 1 du révérend James Fordyce ?
Juno étouffa un rire.
— Il me faudra sans doute quelque chose d’un peu plus érotique pour réussir à feindre un minimum d’enthousiasme.
— Quelque chose dans ce genre ? souffla-t-il à son oreille, tandis que ses doigts de magicien faisaient naître en elle une nouvelle vague de plaisir.
Elle répondit par un gémissement, elle n’avait plus de mots et plus envie de jouer. Tout son corps s’élançait vers la jouissance, et s’arc-boutait contre Léo qui la soutenait d’un bras solide. Son cri s’envola au-dessus du jardin comme un oiseau affolé.
Quand le plaisir eut reflué, Juno se dégagea et, gauchement, essaya d’ouvrir la braguette de Léo. Elle voulait le caresser, le regarder s’abandonner au plaisir lui aussi. Mais il reculait, il lui échappait. Elle ne réussirait pas à le rattraper, ses jambes ne la portaient plus. Elle se laissa tomber sur la banquette, avec sa jupe retroussée et son esprit en déroute.
Léo était immobile, à deux mètres d’elle et pourtant à l’autre bout du monde. Le renflement de sa braguette était éloquent, mais Léo ne semblait pas s’en soucier. Il rajustait sa redingote et ses maudites manchettes.
Comment osait-il la faire jouir et, aussitôt, se barricader une fois de plus derrière cette façade impeccable ?
Voilà pourquoi elle devait accepter sa proposition, songea-t-elle avec rage. Elle le désirait, d’accord. Elle était incapable de résister, très bien. Mais à présent, elle voyait clairement dans son jeu : il voulait la posséder, la faire hurler de plaisir, sans rien donner de lui-même.
Parfait ! Il aurait son corps, sa défaite, et tout ce qu’il réclamait, mais elle fixerait le prix à payer : une part de lui, qu’elle pourrait garder après son départ.
— Je pense avoir ton consentement, dit-il posément.
— Tu l’as toujours eu, tu le sais bien.
Une lueur d’incertitude vacilla dans les yeux de Léo.
Je briserai ta carapace, même si cela doit me briser le cœur.
— Je vais prendre les mesures nécessaires, dit-il en descendant les marches de la rotonde. Un messager t’en informera.
1. Sermons to Young Women, publié en 1766. (N.d.T.)
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