Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Mia Vincy · Chapitre 22 sur 33

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Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Chapitre 18

18

 

Léo contemplait le baldaquin bleu azur au-dessus du lit. La pluie crépitait sur le toit, le crépuscule se faufilait entre les tentures, et la chambre devenait un pays mystérieux, hors du temps. Il avait dû s’assoupir après les avoir nettoyés tous les deux, tandis que Juno l’avait regardé avec l’air suffisant d’un chat trop nourri.

Elle sommeillait encore, lovée contre lui, sa respiration légère et régulière. Ses cheveux ébouriffés le chatouillaient. Il s’émerveillait de cette douce intimité, de la façon dont Juno, possessive, le tenait enlacé. Elle ne lui appartiendrait jamais, en revanche. Elle s’éloignerait, comme autrefois, et s’en irait butiner ailleurs. Et lui, il recommencerait à l’attendre.

Ils avaient fait l’amour avec une fièvre et une passion inouïes, il en était encore bouleversé. La femme qui dormait dans son lit n’était pas l’amie espiègle et hédoniste. Elle jouait un tout autre jeu, et avait métamorphosé leur plaisir en une entité complexe et dangereuse.

« Une déesse », songea-t-il. Quand il était jeune et stupide, qu’il abusait de la mythologie et de la poésie classique, il voyait en Juno une déesse de la nature, des fleurs et du printemps, une force vitale surgie des entrailles de la terre pour créer de la beauté. Il s’était vertement tancé d’avoir eu cette idée ridicule : Juno portait un nom de déesse, certes, mais elle n’en était pas une.

Peut-être cette idée ne l’avait-elle jamais vraiment quitté, cependant, et maintenant, la vérité s’imposait, menaçante. La nature était implacable, et les déesses l’étaient aussi.

Juno la toute-puissante l’avait dépouillé de ses mensonges et laissé nu et à vif. Il ne s’était jamais senti aussi proche de quelqu’un, ni aussi près de se perdre.

Elle bougea à côté de lui, bâilla. Du bout du pied, elle caressa sa jambe et promena une main sur son torse.

— Tu as eu raison de prévoir toute cette nourriture, dit-elle avec un sourire ensommeillé. J’aurai besoin de forces pour survivre à nos galipettes.

Elle s’étira voluptueusement, rejetant sa chevelure en arrière. Elle semblait n’éprouver aucune gêne.

— Si seulement je pouvais te garder dans mon atelier, pour le plaisir. Mais je suppose que tu dois t’en aller faire le duc.

Léo ne répondit pas, il scrutait le baldaquin. Il y avait un petit accroc dans le tissu. Comment était-ce possible ?

Juno leva la tête, appuya plus fort sur sa poitrine. Il était obligé de la regarder.

— Quelque chose te perturbe ? demanda-t-elle.

— Pas du tout.

— Tu es tendu.

— Mais non.

Elle lui palpa les pectoraux, avec l’aisance du palefrenier qui bouchonne un cheval.

— Tu ne devrais pas être tendu. Tout à l’heure, tu ne l’étais pas. Au contraire, tu étais, toi aussi, merveilleusement détendu. Puis je me suis endormie, et te voilà tout crispé. Tu n’aimes pas cela ?

— Quoi donc ?

Elle s’allongea sur le flanc, la tête appuyée sur sa main.

— Tu n’avais peut-être pas envie de dormir avec moi ? Préfères-tu dormir seul ? Est-ce ainsi que tu… Oh, peu importe.

Dormir avec elle… La tenir dans ses bras, lui faire l’amour, dormir ensemble, se réveiller ensemble, manger et refaire l’amour, encore et encore.

Jusqu’à ce qu’elle se lasse et aille voir ailleurs.

— Non, je…, bredouilla-t-il – il ne savait pas quoi dire.

— Veux-tu te lever ? Je suis collée à toi, ce doit être pénible. Mais peut-être est-ce à moi de déménager ?

— Non, je… je réfléchissais.

— Ah.

Il avait la sensation que son cerveau tournait à vide.

— Léo ?

— Hmm ?

— Tu veux bien me dire à quoi tu penses ?

— Non.

— Ah. Bien sûr.

— En fait, je ne sais pas à quoi je pense. À rien de spécial.

Elle promena de nouveau sa main sur sa poitrine, son épaule et son bras. Il scrutait le baldaquin, étudiait la minuscule déchirure.

— Je sens que tu me quittes déjà, murmura-t-elle. Lorsque tu as franchi le seuil de mon atelier, il y a quatre ans, je me suis dit que tu reviendrais me voir, et puis qu’un jour ce serait ta dernière visite. Ce jour est donc arrivé.

Il voulut s’asseoir dans le lit, mais elle l’en empêcha.

— Attends… Laisse-moi parler. Quand nous partirons d’ici, nous ne nous reparlerons pas, hormis si la nécessité l’exige pour échanger les banalités d’usage. Tu reprendras le cours de ta vie et… tu me manqueras, Léo. C’est tout ce que j’ai à dire. Tu me manqueras terriblement. Je ne sais pas ce que je vais faire sans toi.

Elle retomba sur les oreillers.

— Je me gaverai sans doute de gâteaux, soupira-t-elle.

— Savoir que je serai facilement remplacé est réconfortant.

— Oh, ce ne sera pas facile, il faudra que le pâtissier se surpasse.

Elle secoua la tête, avec un rire qui sonnait faux.

— Voilà que je plaisante, comme si je prenais les choses à la légère, comme si cela ne me blessait pas. Tu parles d’une stratégie ! Un fiasco. Qu’en est-il de la tienne, Léo ? Cela fonctionne ?

Les paroles de Juno ricochaient dans son esprit comme une bille dans les cases d’une roulette.

— Ma stratégie ? articula-t-il.

— Tu te caches derrière tes beaux habits.

— Nous le faisons tous. Les vêtements servent à nous cacher.

— Et voilà, rétorqua-t-elle, soupirant derechef. La réplique imparable pour ne rien livrer de soi-même. Tu es tellement prudent, tellement maître de toi.

Elle l’avait percé à jour, n’est-ce pas ? Elle n’était pas dupe de ses subterfuges, mais elle l’acceptait tel qu’il était, et il avait besoin de cela.

Il devrait lui dire qu’elle lui manquerait aussi.

— J’ai eu tort de te comparer à un gâteau, ajouta-t-elle.

— Tu me présentes des excuses ?

— Je viens d’avoir une illumination. Je peux manger un gâteau en entier, tandis que toi… Je n’ai que des miettes de toi.

— Tu es fâchée contre moi.

— Tu laisses croire aux gens que tu te soucies uniquement de tes gilets et de tes tasses à thé, mais avec moi, tu n’as pas à faire semblant.

Bien sûr que si ! Elle ignorait qu’il l’avait attendue avec fièvre, en caressant de beaux projets d’avenir. Elle ne savait pas qu’il avait voulu lui demander sa main et inventé toute une histoire pour qu’on l’autorise à se rendre en Autriche. Elle ne se doutait pas que, ce jour-là à Vienne, elle avait brisé son cœur de jeune homme en disant que leur amour n’était qu’un engouement absurde. Elle ne pouvait pas imaginer sa douleur quand il l’avait vue embrasser un autre homme. Pour elle, ce qu’il y avait eu entre eux n’existait plus depuis longtemps.

Mais Juno n’était pas fautive. C’était lui qui s’était fourvoyé et qui l’avait payé cher.

— Si je…

Elle s’interrompit, déglutit bruyamment.

— Si je te disais que je t’aime, serais-tu épouvanté comme autrefois ?

Il sentit tous ses muscles se contracter. Juno se redressa sur son séant, telle Vénus jaillissant de l’écume des vagues – en l’occurrence les draps blancs.

— Pas d’affolement, railla-t-elle. En principe, c’est là que tu me rappelles que rien n’est possible parce que tu es duc. Économise ta salive, Léo. Je ne te propose pas le mariage, je n’aspire pas au titre de duchesse, et je sais qu’il n’y a pas d’avenir pour nous deux. J’ai simplement envie d’exprimer ce que je ressens. Je t’aime, et je peux t’aimer sans désirer t’épouser.

Elle entortillait les mots autour de lui comme une araignée tissant sa toile. Il se leva d’un bond.

— Tu as le droit d’exprimer tes… sentiments, marmonna-t-il. Peut-être même qu’ils sont sincères.

— Peut-être ? Tu ne me crois pas ?

— Je crois que tu y crois. Mais qu’est-ce que l’amour pour toi ? Tu tombes amoureuse trois fois par jour. Aujourd’hui, tu dis m’aimer. Dans un mois, tu diras : « Le duc de Dammerton ? Ah oui, il me semble l’avoir connu. »

— Tu penses que j’oublierai cette journée ? Que je t’oublierai ?

— Je t’inspirerai probablement un joli petit tableau.

Il récupéra son pantalon, s’évertua à en extirper son caleçon, en vain.

— Tu es généreuse en amour, mais tu n’aimes pas longtemps. La fidélité n’est pas dans ta nature, n’est-ce pas ?

Il essaya de mettre caleçon et pantalon ensemble, cela ne marchait pas non plus. Il avait l’air d’un idiot, à sauter ainsi à cloche-pied à travers la chambre.

— Est-ce donc ce que tu penses de moi ? Que je suis volage, incapable de sentiments ?

— Tu as dit que tu m’aimais, autrefois, et combien de temps cela a-t-il duré ? Les émotions intenses que tu éprouves ne servent qu’à nourrir ton inspiration.

— Tu m’en veux parce que mon premier amour, autrefois, n’a pas duré ?

Elle était assise dans le lit, nue et splendide. Il ramassa sa chemise et entreprit de se rhabiller.

— Je vais te dire ce qui a duré, enchaîna-t-elle d’une voix sourde. Le souvenir du jour où, dans la clairière, je t’ai avoué mon amour. Ton air effaré, ton discours sur le devoir et l’honneur qui t’empêchaient d’envisager un avenir avec moi.

Elle émit un petit rire sarcastique.

— Ensuite, tu t’es adonné au jeu comme tant d’autres jeunes aristocrates. On racontait que tu passais ton temps dans les tripots. À Vienne, tu t’es déchaîné. Tu te soûlais et tu faisais n’importe quoi. Tu as même épousé une princesse, bon sang ! Et moi, comment étais-je censée réagir ? Fallait-il que je dépérisse, que je pleure et me lamente, comme doit le faire une demoiselle bien née qui n’a pas de chance en amour ? Fallait-il que je gâche ma vie et me prive de petits bonheurs sous prétexte qu’un seul homme peut me rendre heureuse ? Mais j’aurais peut-être dû me jeter à tes pieds en sanglotant. Ou même mourir, puisque j’avais le cœur brisé. C’est cela, pour toi, l’amour ?

Muet, il s’habillait.

— Nom d’un chien, Léo ! Quand j’ai dit que je t’aimais, autrefois, dans la clairière, tu as répondu que je n’étais pas assez bien pour toi.

Il se figea, stupéfait.

— Je n’ai jamais dit que tu n’étais pas assez bien pour moi, grommela-t-il.

— Évidemment que tu ne l’as pas dit ! s’énerva-t-elle. Tu es trop bien élevé pour cela. Mais quand on s’adresse à une fille de basse extraction, comme moi, et qu’on lui parle de famille, de devoir et d’honneur, on lui signifie qu’elle n’est pas digne de l’héritier d’un duc et qu’elle n’a pas de place dans notre vie.

Léo eut la sensation que son sang gelait soudain dans ses veines. Sa gorge se serra.

Non, Seigneur, non ! Elle croyait qu’il l’avait repoussée, ce jour-là, dans la clairière, parce qu’elle n’était pas assez bien ? Juno Bell, la femme la plus merveilleuse du monde ?

Il était si jeune à l’époque, il s’efforçait de bien faire, au lieu de quoi il avait tout détruit. Juno pensait qu’il la jugeait inférieure à lui. Cette idée ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Il était trop occupé à batailler contre lui-même, écartelé entre sa famille et son devoir d’un côté, et ses sentiments pour Juno de l’autre. Il se reprochait d’être faible et de courir la retrouver chaque matin.

Les pièces du casse-tête s’assemblaient tout à coup. Autrefois, Juno refusait obstinément d’évoquer ses parents, qui l’avaient abandonnée, et s’interdisait même de penser à eux. Elle avait réagi de la même façon en ce qui concernait Léo. Jeune et blessée, elle s’était protégée comme elle avait pu. Et lui, qui était jeune et égoïste, n’avait pas un instant imaginé qu’elle puisse tirer de leur conversation une conclusion aussi aberrante.

Et maintenant, dix ans après…

« Je n’aspire pas au titre de duchesse. »

« Je peux t’aimer sans désirer t’épouser. »

Il comprenait enfin à quel point sa réaction, ce matin-là, dans la clairière, l’avait meurtrie. C’était, hélas, trop tard.

Dix ans trop tard.

— Je n’ai jamais pensé que tu valais moins que moi, dit-il en s’asseyant au bord du lit. Jamais. Je… Tu dois me croire.

Il n’avait pas la force de lui confier le douloureux secret qu’il préservait jalousement depuis si longtemps. Mais il ne supporterait pas qu’elle se sente méprisée.

Elle remonta le drap sur sa poitrine.

— Pourquoi devrais-je te croire ?

— Parce que c’est la vérité.

— Tu es gentil, mais…

— C’est la vérité, répéta-t-il. Je suis venu à Vienne pour te demander de m’épouser.

— Non…

Le monde tanguait subitement, et Juno se cramponna au lit. Elle revoyait Léo à Vienne, marchant à ses côtés dans les allées du parc que l’automne éclaboussait d’or et de vermillon. Elle s’était empressée de lui dire qu’elle ne l’aimait plus, qu’elle le considérait comme un simple ami.

Comment avait-il réagi ? Quelle avait été l’expression de son visage ? Elle ne s’en souvenait plus, elle ne savait pas.

— Mais non, insista-t-elle. Tu… tu voyageais, c’était ton Grand Tour. Tu rendais visite à la famille de ta mère en Prusse, et à tes cousins, ici et là.

Il passa une main nerveuse dans ses cheveux.

— Ce n’était qu’un prétexte. J’ai quitté l’Angleterre le jour de mon vingt et unième anniversaire, dès que j’ai eu l’âge de me marier sans l’autorisation de mon père.

— Mais tu… Dans la clairière, tu as dit que nous n’avions pas d’avenir, que nous ne pouvions pas être ensemble, de quelque manière que ce soit.

— J’essayais de bien faire, rétorqua-t-il avec un rire amer. Après ce matin-là, j’ai bataillé contre moi-même pendant des mois. Puis j’ai bataillé contre mon père et ma mère. L’un et l’autre me répétaient que j’avais eu raison de te repousser, que je ne devais surtout pas nouer une relation sentimentale avec une demoiselle qui n’était pas de notre milieu. Mais j’ai décrété qu’ils avaient tort, que le monde entier avait tort. À ce moment-là, tu avais quitté l’Angleterre. J’ai attendu d’être majeur afin que le mariage soit légal, malgré l’opposition de mes parents.

— Tu… Je n’en ai rien su… Tu ne m’as jamais écrit.

— Je n’avais pas ton adresse, et si j’avais demandé à Hadrian de te remettre une lettre, il aurait voulu savoir pourquoi.

Elle s’agrippait au drap comme à une planche de salut, plongée dans ses souvenirs. Le paysage du passé se décomposait.

— Mais ta passion du jeu… Mes cousins me disaient que tu passais le plus clair de ton temps dans les maisons de jeu.

— Pour un jeune aristocrate qui n’est pas indépendant financièrement, c’est le seul moyen de gagner de l’argent. Je me suis constitué un bas de laine pour être en mesure de subvenir aux besoins d’une épouse et d’une famille pendant des années, au cas où mon père me couperait les vivres. En définitive, mes gains au jeu m’ont permis de commencer ma collection d’objets d’art.

Il s’interrompit un instant.

— J’avais fait faire une bague pour toi. Je l’avais dessinée moi-même, et un orfèvre doué d’une patience d’ange l’avait confectionnée.

Juno revoyait Léo à Vienne, et son cœur saignait pour ce jeune homme tendre et grave, qui avait patienté durant des mois en économisant sou par sou, et parcouru des centaines de kilomètres pour découvrir qu’elle ne pensait plus à lui, absorbée par sa nouvelle vie. Elle ne mentait pas quand elle lui avait dit, à Vienne, qu’elle n’était plus amoureuse de lui. À l’époque, c’était vrai.

Mais où était la vérité ? Pendant dix ans, elle avait été convaincue que Léo la rejetait parce qu’elle n’était pas assez bien pour lui. C’était cette vérité-là qui, pendant dix ans, avait façonné sa vie.

Durant toutes ces années, elle s’était trompée.

Léo se taisait, le dos voûté, le visage caché dans ses mains. Elle aurait voulu le prendre dans ses bras et se pelotonner avec lui dans le lit.

En lançant cette conversation, elle les avait privés de leur unique chance de goûter à la douce intimité d’un couple. Elle n’aurait jamais dû parler. Si seulement elle pouvait retrouver le temps de l’innocence, quand elle croyait que Léo, et lui seul, était coupable !

Mais cette vérité toute neuve était désormais incrustée dans son esprit.

— Tu veux dire que… si je n’avais pas décidé d’étudier en Europe, si j’étais restée en Angleterre, à t’attendre, nous nous serions mariés, et… tout aurait été différent ?

Léo posa les mains sur ses genoux et redressa les épaules.

— Inutile d’épiloguer là-dessus, puisque les choses se sont passées autrement, rétorqua-t-il sans la regarder.

— Tu m’as reproché mon inconstance ; pourtant, à Vienne, je ne me souviens pas que tu m’aies fait la cour, que tu te sois battu pour moi. Au contraire, tu en as épousé une autre, accusa-t-elle dans un regain de colère. Si tu m’aimais autant que tu le prétends, pourquoi n’as-tu même pas essayé de me conquérir ?

— À quoi bon, alors que tu…

Il se leva d’un bond, fit deux pas et pivota.

— Tu étais tellement épanouie, Juno. Tu avais toujours débordé d’énergie, mais libérée du carcan de la bonne société anglaise, tu étais formidablement vivante. Tu rayonnais. Quand on se marie, on ne choisit pas seulement un compagnon ou une compagne, on choisit une façon de vivre. Quelle existence pouvais-je t’offrir ? Il t’aurait fallu respecter d’autres règles, remplir d’autres devoirs, supporter d’être en permanence observée et jugée. Je t’offrais la fortune et le statut social, mais cela ne t’intéressait pas. Si je t’avais épousée et ramenée en Angleterre, je t’aurais vue dépérir jour après jour.

Elle pinça les lèvres et noua ses bras autour de ses genoux.

— Si je t’avais fait la cour, si je m’étais battu pour toi et si je t’avais demandé de m’épouser, aurais-tu accepté ?

Elle laissa échapper un soupir tremblant, essuya d’un revers de main une larme qui roulait sur sa joue.

— Non, j’aurais refusé, murmura-t-elle. C’était une période merveilleuse pour moi.

Il hocha la tête.

— J’ai donc épousé Érika. Je ne lui ai pas caché que je tenais à toi.

— Est-ce que…

Elle s’interrompit, rassemblant son courage.

— Aimais-tu Érika ?

— J’avais besoin d’elle comme elle avait besoin de moi. Nous formions un couple terriblement mal assorti, mais nous ne l’avons pas compris tout de suite. J’étais jeune, j’abusais de l’alcool, et…

Il grimaça, comme si le jeune homme d’autrefois le dégoûtait.

— … puisque je ne pouvais pas me marier avec toi, épouser Érika ou une autre, cela n’avait pas d’importance.

— Mais c’est important, n’est-ce pas ? Tu es duc, et le pays tout entier estime avoir son mot à dire sur l’épouse de ton choix. C’est important pour ta fondation, pour ta famille et tes futurs héritiers.

Léo ne répliqua pas, et le silence les enveloppa, étouffant le crépitement des flammes dans la cheminée et de la pluie sur le toit. La chambre ressemblait à un décor de théâtre : une méridienne, une étole en duvet de cygne, des verres en cristal, et deux comédiens sur la scène.

Ils avaient brûlé leurs vaisseaux, il ne restait que des ruines autour d’eux. Cela devait fatalement finir ainsi.

« Je n’aurai aucun regret », se promit-elle. Elle avait réussi à capturer une petite part de lui, qu’elle emporterait lorsqu’ils se sépareraient. La douleur qui la taraudait était simplement le prix à payer.

— Tu m’as donc aimée autrefois ? murmura-t-elle.

— Peut-être, soupira Léo qui semblait exténué. Ou peut-être pas. Et toi, m’aimais-tu vraiment quand tu me l’as dit ? L’amour qui se fane avec le temps mérite-t-il ce nom ?

— Selon toi, ce n’était que du désir. Un désir inassouvi.

— Oui, voilà.

— Et ce désir est-il désormais assouvi ?

Une question stupide et vaine : il ne répondrait pas, elle le savait.

Il se dirigea vers la porte, posa la main sur la poignée.

— Pardonne-moi, déclara-t-il. Je crains que nous n’ayons commis une erreur.

Elle eut la sensation que son cœur se fendait dans sa poitrine.

— Tu disais que tu tenais à notre amitié, balbutia-t-elle.

— Oui, énormément. Mais, comme tu le sais, rien ne dure, pas même cela.

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