Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Mia Vincy · Chapitre 28 sur 33

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Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Chapitre 24

24

 

 

Juno, qui avait d’ordinaire le teint rose, était livide. Elle avait les yeux cernés, le regard éteint, et même sa chevelure avait perdu son éclat.

Léo aurait incendié le monde si cela avait pu réchauffer ses joues, il aurait commandé au soleil de briller pour dissiper les ombres qui ternissaient son visage. Il l’aurait serrée dans ses bras jusqu’à ce que ses larmes se tarissent.

Mais elle voulait qu’il s’en aille. C’était la première fois qu’elle le chassait ; aujourd’hui, il n’était plus le bienvenu.

Et aujourd’hui, alors qu’elle avait désespérément besoin de son aide, que la société la privait de son gagne-pain, la dépouillait de son talent et de ses rêves, il était impuissant.

Dans ces peintures, qu’il découvrait, il voyait l’âme de Juno. Elle lui avait montré les parts les plus secrètes de son être, et il avait fait de même. Elle avait vu ses défauts, ses faiblesses et sa folie, et dit qu’elle l’aimait quand même.

Il n’avait pas eu le courage de croire en son amour, de peur qu’elle ne lui brise le cœur comme autrefois, mais à présent il avait le cœur brisé parce qu’elle avait tout perdu et que lui ne pouvait rien faire pour elle. Rien du tout.

Il s’inclina devant elle, pivota et sortit.

Dans la rue, les chevaux trépignaient nerveusement, fourbus après avoir parcouru au galop le trajet du Kent à Londres. Léo ordonna au cocher de reconduire la voiture à la maison et de soigner les bêtes. Lui-même rentrerait à pied.

La rage le poussait d’une rue à l’autre, il marchait à longues enjambées, sans savoir où il allait. Il voulait seulement être auprès de Juno et tout arranger.

C’était impossible. Elle avait raison : le mur à franchir était trop haut et trop solide pour lui.

Il pourrait l’épouser, cela sauverait sa réputation – nul n’aurait l’audace d’humilier une duchesse. Mais elle refusait de devenir duchesse. Elle ne voulait pas de lui.

« Je pars pour l’Italie. »

Elle avait l’air si fragile, si malheureuse et si perdue. Elle s’effondrait, et il était incapable de la maintenir debout.

Malgré son argent et son pouvoir, il ne pouvait rien faire. Il avait beau être duc, il avait suffi d’une lettre écrite par un sale hypocrite pour détruire l’univers de Juno… et il ne pouvait rien faire ! Juno souffrait, et il ne pouvait pas la guérir. Il ne pouvait même pas la bercer dans ses bras parce qu’il était fiancé à une autre et que, de toute manière, elle ne voulait pas de lui – elle l’avait clairement dit.

Léo marchait de plus en plus vite, fouettant l’air de sa canne. Il se rendit soudain compte qu’il traversait Leicester Square et s’engageait dans St Martin’s Lane. Il passa devant un café que fréquentaient les artistes et vit un homme trapu, en habit noir et cravate immaculée, qui pérorait au milieu d’un groupe de flagorneurs.

L’infâme William Prescott en personne.

— Prescott ! hurla Léo, fonçant sur lui comme un boulet de canon.

Une telle fureur le soulevait qu’il en avait un voile de sang devant les yeux.

Tous les visages se tournaient vers lui, les artistes se dispersaient sur la terrasse comme des poulets affolés.

— Espèce de parasite prétentieux ! cracha Léo. Je vais vous étriper de mes mains et vous donner en pâture aux rats !

Prescott recula, levant les mains en signe d’apaisement.

— Dammerton ! Votre Grâce !

Léo continuait à avancer.

— Vous n’êtes qu’un pleutre, un braillard, un…

— S’il vous plaît, Votre Grâce ! Calmez-vous.

— Je suis calme ! rugit Léo.

Les artistes, comme des poulets curieux, reformaient un cercle autour d’eux. Quelques passants s’arrêtèrent.

Empoignant le critique d’art par la cravate, Léo le plaqua contre un mur et lui enfonça le pommeau de sa canne sous le menton.

— Cela vous plaît, Prescott, de jouer avec la vie d’autrui ? siffla-t-il. De vous poser en juge de la moralité des gens ?

Un rictus plissa les lèvres molles de Prescott.

— Je mets le talent en lumière, je conseille les amateurs, je leur offre un service.

— Vous parlez d’un service ! Vous leur épargnez surtout l’effort de penser par eux-mêmes.

— Si un artiste se conduit mal…

— Les artistes sont censés mal se conduire !

Prescott se déplaça sur le côté dans l’espoir d’atteindre la porte du café, mais Léo lui barra prestement le passage.

— Je devais protéger mon épouse, déclara Prescott. Sa réputation aurait pu en pâtir.

— Si vous aviez fermé votre clapet et si elle avait discrètement coupé les ponts, personne n’en aurait souffert. Mais vous vouliez la clouer au pilori.

— Il est inacceptable qu’une femme fasse…

— Le pauvre petit Prescott a la frousse, n’est-ce pas ? Si le monde change, vous perdrez votre position sociale, votre pouvoir. Vous prétendez être un critique d’art, mais vous n’êtes qu’un poltron, étroit d’esprit.

Prescott redressa les épaules.

— Je vous prierai de ne pas attaquer mon honneur de critique et de gentleman.

Léo sourit – plus exactement, il retroussa les babines.

— Comment pourrais-je attaquer votre honneur puisque vous n’en avez pas ?

Les spectateurs retinrent collectivement leur souffle. Pour un gentleman, un tel affront équivalait à une provocation en duel.

Mais Prescott semblait hésiter.

— Pour le bien de mon épouse, je…

— Fichez-nous la paix avec votre satanée épouse !

Un silence de plomb tomba sur la rue, on aurait entendu une mouche voler. Prescott blêmit, puis rougit violemment. Il se mit à triturer son gant.

— Votre Grâce, ne parlez pas ainsi de ma femme.

— Qu’allez-vous faire, Prescott ? railla Léo. Écrire une lettre au rédacteur en chef du Times ?

Prescott retira brutalement son gant et le brandit devant le visage de Léo, si bien qu’un doigt lui frappa mollement le menton. Les deux hommes regardèrent le gant d’un air stupéfait.

Mais le défi était lancé, et Prescott ne recula pas.

— Nommez vos témoins, Dammerton.

— Un duel ? rétorqua Léo. Parfait ! Je vous remercie de me donner l’occasion de vous régler votre compte. Vous ne l’aurez pas volé, ajouta-t-il avec un rire bref. Vous avez causé la perte d’une innocente avec vos…

— Elle n’est pas innocente ! Je n’ai écrit que la vérité, telle que me l’a révélée mon épouse. Dieu merci, elle n’a pas eu à regarder ces obscénités.

— Tiens donc… Si Mme Prescott n’a pas vu ces dessins, comment sait-elle qu’ils existent ?

— Je l’ignore, elle m’a seulement dit qu’on lui en avait parlé.

— Les on-dit vous suffisent donc pour diffamer les gens ? articula Léo dans un regain de fureur.

Il pensait que Mme Prescott avait vu les dessins incriminés, ou que Juno s’était confiée à elle. Mais si quelqu’un d’autre avait vendu la mèche…

Il pivota brusquement, balayant le public du regard.

— Quelqu’un sait où je pourrais trouver mon cher frère, Tristan St Blaise ? demanda-t-il d’une voix de stentor. Réfléchissez bien avant de répondre, car j’ai l’intention de le tuer. Qui a envie d’assister au spectacle ?

Un duc patrouillant dans les rues dans le but d’assassiner son demi-frère était un divertissement dont la bonne société londonienne ne pouvait que se régaler.

Léo avait donc une nombreuse escorte lorsqu’il fit irruption dans la maison de jeu de Covent Garden où, selon la rumeur, il avait des chances de débusquer St Blaise.

La rumeur était exacte.

St Blaise était assis à une table, des cartes à la main. Affalé dans son fauteuil, il avait l’air éméché. Léo marcha droit sur lui et, le saisissant par les revers de sa redingote, le souleva et le plaqua contre le mur.

Le brouhaha ambiant cessa aussitôt.

— Cher Polly ! s’exclama St Blaise. Moi aussi, je suis ravi de te voir. Qu’ai-je fait pour mériter ce témoignage d’affection fraternelle ?

— Pourquoi as-tu fait cela ? siffla Léo.

— Quoi donc ?

— En divulguant ses secrets, tu as causé sa perte. Pourquoi ? rétorqua Léo, sans oser prononcer le nom de Juno.

Un petit sourire joua sur les lèvres de St Blaise, une expression rusée et calculatrice se peignit sur ses traits.

— Eh bien, tu es dans un drôle d’état… On attendait cela depuis longtemps, dans les cercles londoniens. Que diable va-t-il se passer ensuite ?

Un signal d’alarme retentit dans l’esprit de Léo. Il n’y prêta pas attention.

St Blaise approcha son visage du sien.

— Et si je l’épousais ? dit-il d’une voix onctueuse, lui soufflant à la figure une haleine qui empestait le cognac. Tu devras me donner un gros paquet d’argent, mais nous quitterons l’Angleterre. Et si elle est enceinte de tes œuvres, j’élèverai l’enfant.

Léo le secoua avant de le plaquer de nouveau contre le mur.

— Elle avait confiance en toi, pourquoi lui as-tu fait cela ?

— Elle a refusé de coucher avec moi, soupira St Blaise. Peut-être que, maintenant, elle acceptera. Que mon cher demi-frère l’ait eue avant moi ne me dérange pas. Car c’est bien le cas, n’est-ce pas ? Tu devrais sans doute me remercier. Elle est aux abois à présent, assez pour devenir ta maîtresse. C’est ce que tu veux, non ? Épouser ta fille de comte, comme le bon garçon que tu es, et entretenir une séduisante femme de l’ombre, comme l’a fait Papa Duc. Je t’ai vu la dévorer des yeux.

Léo ne l’entendait plus. Il s’écarta légèrement, crispant le poing pour le frapper.

St Blaise fit prestement un pas de côté. Léo manqua sa cible, trébucha et pivota vers son frère qui souriait de toutes ses dents.

Il songea vaguement que c’était sa première bagarre depuis une quinzaine d’années, alors que St Blaise boxait probablement tous les soirs, pour s’amuser.

Il feinta, balança de nouveau son poing qui, cette fois, toucha la joue de St Blaise.

— Pas la figure ! protesta ce dernier en tentant de l’agripper par les cheveux.

— Pas les cheveux, gronda Léo en rejetant la tête en arrière.

Ils se regardèrent. Ils avaient dix ans et revivaient le jour où leur père les avait présentés l’un à l’autre, certain, dans son optimisme béat, que ses deux fils aînés s’entendraient à merveille et joueraient ensemble. Mais pour Léo, Tristan St Blaise était l’usurpateur, le fauteur de troubles.

Eh bien, après tout ce temps, ils jouaient : à coups de poing.

Gloussant, St Blaise sauta sur une table. Les cartes et les jetons s’éparpillèrent sous ses pieds. Léo le rejoignit, balança son poing qui, une fois de plus, ne frappa que le vide.

Ils sautèrent sur une autre table, plus grande. Léo réussit enfin à empoigner son frère par le coude. Il le tira brutalement vers lui et, cette fois, St Blaise ne se déroba pas. La table craquait sous eux, les spectateurs les encourageaient.

Malgré la rage qui l’aveuglait, Léo prit conscience qu’il était en train de se ridiculiser. Il ne parvenait pas à toucher St Blaise qui se contentait d’esquiver.

Il s’immobilisa, essoufflé. Il avait oublié que St Blaise était un soldat expérimenté. Il avait tout de même, c’était une consolation, une marque rouge sur la joue.

— Comment fais-tu ? demanda son frère. Je te malmène, et tu es toujours aussi impeccablement coiffé.

— Et moi je te frappe, et tu as le visage toujours aussi…

— Beau ?

Léo s’avança de nouveau, résolu à effacer définitivement le sourire narquois de St Blaise. Celui-ci leva les mains en signe d’apaisement.

— Allons, Polly…

Il pouvait aisément envoyer Léo au tapis et le massacrer, tous deux en étaient conscients.

— Sois lucide, Polly. Tu ne sais pas boxer.

— Mais je sais tirer au pistolet.

— Vraiment ? rétorqua St Blaise avec une curiosité qui semblait sincère.

— Oui, vraiment. Tu n’as qu’à nommer tes témoins, je t’abattrai demain à l’aube.

— Pourrions-nous faire cela l’après-midi ? soupira St Blaise. Laisse-moi dormir un peu.

— Tu te reposeras quand tu seras mort.

Léo rajusta sa tenue, en prenant tout son temps, puis sauta souplement à terre. Il affichait une mine si revêche que le silence tomba sur la salle et que tous s’écartèrent devant lui. Il n’avait pas parcouru deux mètres en direction de la sortie qu’un éclat de rire retentit.

St Blaise, toujours juché sur la table, faisait la révérence.

— Pari gagné ! s’écria-t-il. Le duc de Dammerton s’est fâché, il m’a frappé et provoqué en duel ! Je rafle la mise, mille livres !

Un large sourire aux lèvres, St Blaise soutint le regard de Léo et s’inclina de nouveau.

— Tu as causé la perte d’une femme pour que je sorte de mes gonds, tout cela pour un pari ? Cet argent sera une piètre consolation quand tu seras mort.

— Je n’ai rien fait, en réalité. Je t’ai laissé croire que j’étais coupable uniquement parce que j’ai vu là une chance de te mettre en colère.

— Je te tuerai quand même. Je ne permettrai pas qu’on parle d’elle de cette façon.

— Tu ne me tueras pas, Polly. Papa Duc t’a chargé de veiller sur moi.

— Je veillerai sur ton cadavre, tu auras de belles funérailles et ta mère empochera tes gains.

Léo porta négligemment l’index à son front.

— Rendez-vous demain à l’aube, mon frère.

Il pivota et, de nouveau, les spectateurs s’écartèrent devant lui. Parmi eux se trouvait Thomas Macey, qui resta bouche bée lorsque Léo l’informa qu’il serait son témoin lors du duel.

— Mais je…, chuchota Macey qui s’approcha. Si vous vous souvenez, je souhaite me marier officiellement, et vous m’avez promis une licence spéciale, et…

— Vous l’aurez, coupa Léo en lui assénant une claque vigoureuse sur l’épaule. À condition qu’aucun de nous ne soit tué.

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