Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Mia Vincy · Chapitre 19 sur 33

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Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Chapitre 15

15

 

 

Interloquée, Juno regarda Léo se ruer hors de la salle à manger. L’instant d’après, elle se lançait à sa poursuite. Le vertige qu’elle avait éprouvé quand il l’avait entourée de son bras ne se dissipait pas. Elle ne cessait de penser à leur trouble et à leur complicité. Elle n’aurait pas cru Léo capable de libertinage, peut-être l’avait-elle contaminé.

Pourrait-elle le débaucher ? Si elle y parvenait, ce serait bien fait pour lui.

Elle ne devait en aucun cas essayer, évidemment. Ce serait une très mauvaise idée… mais quelle tentation !

Encore une petite heure ; après, j’arrête.

De toute façon, elle n’avait pas besoin de son aide, même si elle était curieuse de savoir ce qu’il mijotait.

Elle le rattrapa alors qu’il s’engouffrait dans une pièce qui s’avéra être une bibliothèque. Il se dirigea à grands pas vers son bureau et, sans paraître remarquer que Juno l’observait, consulta un grand agenda relié de cuir.

St Blaise, qui les avait suivis, entra à son tour et s’affala dans un fauteuil. Juno lui fut reconnaissante d’être là. Être seule avec Léo lui mettait les nerfs à vif, elle n’avait pas l’habitude de se sentir aussi nerveuse.

— Je suis invité ce soir à une sorte de réunion politique chez Renshaw, annonça Léo. Je ne comptais pas y assister – je préférerais être lardé de coups de couteau, ce serait plus amusant –, mais cela me fournira un bon prétexte pour pénétrer dans la résidence. Je n’aurai plus qu’à localiser le tableau et prendre les documents.

— Merci, mais je dois les récupérer moi-même, objecta Juno. Il est impératif que personne ne les voie.

Léo soupira, les mains posées sur l’agenda ouvert.

— Juno, je ne lirai pas tes lettres.

— Ce ne sont pas des lettres.

St Blaise éclata d’un rire canaille.

— Ce sont des dessins érotiques, n’est-ce pas ? Ils vous représentent ? Oh, s’il vous plaît, dites-moi qu’ils vous représentent !

— Non.

Elle sentait le rouge lui monter aux joues, ce qui ne manquerait pas de convaincre les deux frères qu’elle s’était bel et bien dessinée nue comme un ver et dans toutes les positions imaginables.

Tant pis, tout valait mieux que la vérité.

— Ce sont des secrets d’État que vous projetez de transmettre aux Français ? insista St Blaise. Ou peut-être que vous faites chanter quelqu’un avec ces documents ?

Juno ne put s’empêcher de rire.

— Je ne suis pas aussi fascinante, dit-elle en s’asseyant. Ni d’espionnage, ni de trahison, ni le moindre crime. Écoutez, ce qui est caché dans le cadre importe peu. L’essentiel, c’est que je le récupère moi-même.

— Il y a forcément un moyen de te faire entrer chez les Renshaw, déclara Léo en s’asseyant à son tour dans son fauteuil, derrière la barricade de son imposant bureau. Réfléchissons.

Ils commencèrent par envisager diverses stratégies relativement simples, par exemple s’infiltrer dans un bal ou une soirée musicale. Malheureusement, aucune réception de ce genre n’était prévue chez les Renshaw. Alors, pourquoi ne pas déguiser Juno en domestique ? Ou mieux, en homme, toute de noir vêtue ? Elle se hisserait sur un balcon, passerait par une fenêtre, prendrait les documents et s’enfuirait par le toit. Ce serait palpitant ; hélas, Juno avoua qu’escalader les murs et les balcons n’était pas dans ses cordes – elle avait déjà du mal à grimper un escalier.

— Je me déçois, soupira-t-elle, démoralisée. Je manque de créativité en matière d’activités criminelles.

— C’est moi qui suis décevant, rétorqua Léo. Je suis duc, je devrais avoir la fibre criminelle.

St Blaise pencha la tête sur le côté, l’air songeur.

— Je pourrais sans doute faire cela pour Mlle Bell… en échange d’un baiser.

— Je te propose plutôt cinquante livres, déclara Léo avant que Juno réponde.

— Je préfère le baiser, répondit St Blaise avec un sourire. Ne me regarde pas comme cela, Polly. La tradition veut qu’une dame récompense d’un baiser un homme galant.

— S’il te faut une récompense pour agir, ce n’est pas de la galanterie.

— Je suis flattée d’apprendre que mes baisers valent cinquante livres, intervint Juno en ayant soin de ne pas regarder Léo, mais ils ne sont pas à vendre.

— Eh bien, dans ce cas, va pour cinquante livres ! rétorqua St Blaise qui bâilla et se carra plus confortablement dans son fauteuil. Vous dites qu’il s’agit du portrait de Pandore. Vous étudiez donc la mythologie, mademoiselle Bell ? Pardonnez-moi, mais j’ai du mal à vous imaginer plongée dans les livres.

Juno sourit, amusée par la justesse de cette observation.

— Engloutir de vieux ouvrages poussiéreux, écrits pour la plupart par de vieux savants poussiéreux qui ont le don de rendre ennuyeux un sujet fascinant ? Non merci, très peu pour moi. Je préfère que les personnes de mon entourage lisent des livres et me racontent les passages les plus intéressants pour nourrir mon inspiration.

— Ah, et qui vous a parlé de Pandore ?

— Pas seulement d’elle. Il m’a expliqué bien d’autres mythes.

— Il… ?

St Blaise reniflait de loin une incartade, comme un chien flaire le lapin. Un silence lourd s’installa dans la pièce. Puis Léo se leva, ouvrit nonchalamment une boîte en fer-blanc peinte à la main, pleine de fléchettes rouges. Il en choisit une et, toujours aussi nonchalamment, la lança dans la cible accrochée au mur.

« Menteur ! » faillit lui crier Juno. Il feignait l’indifférence, mais il était jaloux, et elle, suffisamment perverse pour s’en réjouir.

— Un architecte grec qui faisait ses études à Londres, répondit-elle avec un grand sourire.

Une pause. Léo s’obstinait à lui tourner le dos.

— Ce fut un passe-temps très agréable, ajouta-t-elle.

St Blaise opina de la tête d’un air pénétré.

— Ah, ces dieux grecs. Ils savent s’amuser, n’est-ce pas ?

— Oh oui, en effet.

Une deuxième fléchette se planta dans la cible.

Faire ouvertement allusion à un amant n’était pas très judicieux, mais il était soudain capital pour Juno de montrer à Léo qu’elle n’avait pas besoin de lui. « Tu vois, Léo ? se retenait-elle de dire. Si j’ai envie de baisers et de caresses, je n’ai que l’embarras du choix. Je ne te regretterai pas. »

Heureusement, elle n’avait pas à parler, St Blaise le faisait pour elle.

— Je grille de curiosité ! dit-il d’un ton ravi. Et toi, Polly, tu es sans doute choqué d’apprendre l’existence de ce Grec, non ?

— Il y a des millions de Grecs sur cette terre, rétorqua froidement Léo. Il n’est pas surprenant que quelques-uns aient débarqué à Londres.

Troisième fléchette.

St Blaise se pourléchait les babines.

— Qu’est-il advenu de cet adonis grec ? Vous a-t-il brisé le cœur, mademoiselle Bell ? Racontez-moi !

— Je vais vous décevoir : je ne lui avais pas donné mon cœur.

Quatrième fléchette.

— Il m’a quittée pour retourner en Grèce, voilà tout. Le pauvre chéri avait le mal du pays.

Et de cinq !

— Le mal du pays ? s’étonna St Blaise. Mais pourquoi ? Il n’y a plus rien en Grèce, nous leur avons volé ce qu’ils avaient de mieux pour le rapporter ici.

Il secoua théâtralement la tête.

— Franchement, c’est absurde. Qu’y a-t-il en Grèce qu’on ne trouve pas à Londres ?

— Le soleil et une bonne cuisine, soupira Juno.

— Mais ce n’est pas une…

St Blaise poussa à son tour un long soupir.

— Ma foi, c’est une excellente raison.

Sixième fléchette.

Juno jeta un coup d’œil furtif à Léo. Il dardait un regard torve sur la boîte en fer-blanc : il avait épuisé sa provision de fléchettes et n’en avait mis aucune dans le mille. Bien fait pour lui.

Il leva alors le nez et la regarda. Elle eut l’impression que ce regard bleu la transperçait et, tout étourdie, l’entendit vaguement déclarer à son demi-frère quelque chose qu’elle ne comprit pas.

— Le tableau ? dit St Blaise. Ah oui, le tableau.

Il se leva, puis la porte se referma.

Et Juno se retrouva seule avec Léo, dans la pièce qui lui paraissait soudain exiguë et étouffante.

Comme elle aurait aimé être capable de feindre la parfaite indifférence qu’affichait Léo ! Mais elle avait la sensation, une fois de plus, que des papillons battaient des ailes dans son corps – un frémissement lancinant que seule pouvait apaiser la caresse d’un amant.

Ne tenant plus en place, elle sauta sur ses pieds, s’approcha d’une vitrine où étaient exposés des jouets en bois.

— Cet architecte grec était ton amant.

Ce franc-parler, inhabituel chez Léo, la fit tressaillir. Elle se tourna vers lui.

— Et alors ?

— Tu as dit que tu choisissais tes amants en fonction de certains critères.

— Comme tu choisis tes épouses, riposta-t-elle en le gratifiant d’un sourire qui se voulait narquois. De toute façon, tu ne réponds pas à mes critères.

— J’en ai toujours été persuadé.

— De plus, mes liaisons ne te regardent pas.

Avoir des aventures n’allait pas sans risques, il fallait manœuvrer prudemment. Elle le faisait pour le plaisir des sens, parce qu’elle refusait de réprimer les élans de son corps, qu’elle se sentait parfois seule et éprouvait le besoin de se blottir dans les bras d’un homme.

Elle ne le faisait pas parce qu’elle était amoureuse.

Mais Léo n’avait pas à le savoir. Mieux valait qu’il l’imagine en amante passionnée et passe de longues nuits sans sommeil, à regretter ce dont il se privait.

Oui, qu’il se lamente et se tourmente, qu’il soit puni de l’avoir rejetée comme si elle était une maîtresse trop gênante, elle qui n’avait jamais partagé sa couche.

Il s’écarta du bureau et s’avança vers elle.

— Si tes liaisons ne me regardent pas, pourquoi tiens-tu tellement à m’en informer ?

Elle sentit le feu lui monter aux joues – il l’avait démasquée.

— Décidément, tu te prends pour le centre du monde. St Blaise posait des questions, je devais y répondre. Simple savoir-vivre.

— Tu te moques éperdument du savoir-vivre. Si tu n’avais pas voulu répondre à ses questions, tu te serais abstenue. Tu prétends attacher de la valeur à la sincérité, n’est-ce pas ? Eh bien, sois un peu sincère.

Il continuait de s’approcher, lentement, et à chacun de ses pas, le cœur de Juno battait plus fort.

— Bon, d’accord. Voyons un peu mes critères…

Elle s’adossa à la vitrine et, s’efforçant de paraître désinvolte, énuméra sur ses doigts tremblants :

— J’apprécie qu’un amant soit attentif, inventif, et qu’il prenne son temps. Il doit me promettre un plaisir mutuel et s’engager à me préserver de certaines conséquences. Plus important, il ne doit pas prévoir de s’installer définitivement à Londres.

— Autrement dit, l’homme idéal pour toi est celui qui s’en ira un jour. Dis-moi…

Il s’arrêta à un mètre d’elle, hors de portée.

— Parmi tous tes amants, y en a-t-il eu qui étaient au-dessus du lot ?

— Tous mes…, hoqueta Juno, manquant de s’étrangler. Combien crois-tu que j’aie eu d’amants ?

— Je préfère ne pas y penser, grommela-t-il. Le nombre est sans importance. Je te demande si certains ont compté plus que les autres.

— Ils ont tous compté. Je n’aurais jamais… si je n’avais pas eu de l’affection pour eux, bredouilla-t-elle. Mon premier professeur de dessin, à Vienne, était redoutable. Il critiquait si sévèrement mon travail que j’ai failli abandonner et rentrer à la maison. Finalement, je lui ai demandé de m’expliquer clairement ce qui n’allait pas. Il m’a dit : « Vous avez du talent et de la technique. Mais pour être une véritable artiste, vous devez vous défaire de cette rigide moralité anglaise qui vous entrave. » C’est ce que j’ai fait. À Vienne, c’était facile. L’univers des artistes européens n’a rien à voir avec celui de la bonne société anglaise. L’Europe me manque parfois, on y est libre de vivre à sa guise.

Léo demeurait impassible. Elle pointa le menton d’un air de défi. Elle avait brûlé ses vaisseaux et renoncé à devenir une lady, une femme respectable. Elle n’avait aucun regret et ne tolérerait pas que Léo la juge. Après tout, c’était à cause de lui, parce qu’il l’avait repoussée, qu’elle avait suivi ce chemin.

— Si tu veux tout savoir, enchaîna-t-elle, j’aime cela. La sensualité, l’intimité. Je suis douée pour donner du plaisir et en prendre, et je n’en rougirai jamais. Quand j’étais plus jeune, avec une poitrine généreuse et une mère de basse extraction, les hommes supposaient que j’étais une dévergondée. Ils m’importunaient, et je me disais que c’était ma faute. Mais c’est fini, plus jamais je n’aurai honte de moi, répéta-t-elle d’un ton belliqueux.

— Je ne veux pas que tu aies honte, rétorqua-t-il sèchement. Moi aussi, j’aime le sport en chambre. Mais tu ne réponds toujours pas à ma question.

Elle examina ses doigts, gratta une tache de peinture récalcitrante sur un ongle.

— J’ai oublié la question, marmonna-t-elle.

Léo se rapprocha encore. Il était tendu comme un arc, tel un fauve à l’affût. Elle ne le reconnaissait pas, et peut-être ne se reconnaissait-il pas lui-même. Qu’on lui jette la pierre, mais elle adorait le voir lutter pour garder son sang-froid !

Il posa les mains à plat sur les montants de la vitrine, bloquant Juno entre lui et le meuble. Son odeur et la chaleur de son corps l’étourdirent. Elle se redressa, mais cela ne servit qu’à rapprocher son visage du sien, de sa mâchoire ferme, de sa bouche tentante et de son pouls qu’elle voyait pulser.

— Je te demande si certains ont compté plus que d’autres, dit-il d’une voix sourde et vibrante, de celle qu’on réservait à l’intimité. As-tu passé des nuits blanches à penser à eux ? Sont-ils devenus si importants pour toi que les perdre t’a déchiré l’âme ? Leurs baisers se sont-ils gravés si profondément dans ta chair que tu aurais mis le monde à feu et à sang pour qu’ils t’embrassent encore ?

Elle n’était plus capable de prononcer un mot, son cerveau ne fonctionnait plus. Elle n’était que sensations : la faim, la fièvre et, au tréfonds d’elle, un vide douloureux.

Et plongés dans les siens, les yeux de Léo qui, à l’instar d’une chaîne de montagnes se profilant à l’horizon, promettaient d’enivrantes aventures.

Il allait l’embrasser, ils le savaient tous les deux.

Cette fois, elle le laisserait prendre l’initiative, se promit-elle. Elle attendrait.

Il gardait les mains posées sur la vitrine, la retenant prisonnière. Leurs jambes se frôlaient, et ce contact l’électrisa. Il baissa la tête et effleura de ses lèvres la joue de Juno, doux, tentant, aguicheur. Son souffle chaud la chatouillait. Le désir jaillit au creux de sa poitrine, entre ses cuisses, et se répandit sur sa peau comme les couleurs dans l’eau d’une aquarelle.

Embrasse-moi, caresse-moi, désire-moi.

Cette prière palpitait en elle au rythme des battements affolés de son cœur. Elle avait provoqué Léo et elle avait gagné. Mais cela finirait mal, fatalement. Elle n’était plus son amie et ne serait jamais son amante. Elle n’accepterait pas le rôle de maîtresse, et Dieu savait qu’elle n’avait pas l’étoffe d’une duchesse. Il n’y avait pas de solution. Ils erraient tous deux dans les limbes, ils n’avaient nulle part où aller, rien à quoi se raccrocher, pas d’avenir à imaginer.

S’il n’y a pas d’avenir pour nous, je n’ai que le moment présent. Pour une heure ou pour une minute, sois à moi, Léo.

Les lèvres de Léo, douces et légères comme des ailes de papillon, se promenaient sur sa joue, sa tempe.

Elle posa une main sur sa poitrine, là où battait son cœur, s’exhortant à la patience.

Je t’en prie, Léo. Ne t’arrête pas maintenant.

Il ne pourrait pas s’arrêter.

Pas avec Juno contre lui, sa main sur sa poitrine, sa jambe contre la sienne. Pas avec ce désir, mêlé de rage, qui flambait en lui.

Elle l’avait délibérément provoqué, et il était tombé dans le piège, à cause de St Blaise qui la regardait avec gourmandise, et des spectres de ses anciens amants qui le torturaient.

Ses amants ne l’avaient jamais tracassé auparavant. Mais, bien sûr, on n’était pas tracassé par une chose à laquelle on ne pensait pas. Y penser maintenant était stupide. Le fameux architecte grec avait disparu, et il était vraisemblablement sorti de la tête de Juno à l’instant même où il lui avait dit adieu.

De plus, Léo était le dernier à l’avoir embrassée, ce qui faisait de lui son amant du moment… N’est-ce pas ? Cela signifiait qu’elle lui appartenait, du moins pour l’instant.

Et, dans ce cas, il était perdu.

Il ne devait pas l’embrasser.

Il effleura sa joue, la vit entrouvrir ses lèvres roses.

Non, il ne l’embrasserait pas.

Du bout de l’index, il dessina le décolleté du corsage. Elle laissa échapper un soupir tremblé qui attisa le feu dans ses veines.

Il baisa sa bouche, mordilla sa lèvre inférieure avec douceur et fut récompensé par un petit gémissement. Comme mue par une volonté propre, sa main vagabondait sur les seins ronds de Juno, sa taille souple.

Elle se pressa contre lui, et il l’embrassa plus ardemment, plongeant sa langue dans sa bouche… pour rompre aussitôt leur baiser.

Elle rouvrit lentement les yeux.

— Alors ? articula-t-il d’une voix rauque. C’est bien ce que tu voulais ?

Elle déglutit, prit une inspiration.

— Je ne saisis pas ce que tu veux dire.

— Tu m’as provoqué, reconnais-le.

— Tu es donc vulnérable à la provocation, rétorqua-t-elle d’un air triomphant. Ton indifférence n’est qu’une façade, tu me désires.

— Oui.

— Me désirais-tu avant que je t’embrasse, hier ?

— Oui, grommela-t-il. Et toi ?

— Ce baiser, hier, est sans doute un indice, ironisa-t-elle.

— Tu m’as embrassé parce que tu étais furieuse contre moi.

— Je n’embrasse pas toutes les personnes qui m’exaspèrent, ma vie deviendrait trop compliquée.

Il s’écarta, mais elle lui prit la main.

— C’est donc cela ? murmura-t-elle. Le mystère qui a abîmé notre amitié ? La raison pour laquelle tu dresses entre nous des murs invisibles ? Tu me désires, c’est plus fort que toi.

Elle avait naturellement flairé quelque chose, mais Dieu merci, son intuition la trompait. Elle pensait qu’il la tenait à distance parce qu’il la désirait sexuellement et uniquement pour cela. Tant mieux, qu’elle pense ce que bon lui semblait, pourvu qu’elle ne découvre pas la vérité.

Il dégagea sa main, s’approcha de la cible et entreprit de retirer les fléchettes.

— Léo ? Quand as-tu compris pour la première fois que tu me désirais ?

— Il y a une dizaine d’années.

Il avait laissé la jalousie et la passion se déchaîner, et voilà… il perdait le contrôle. Il fallait mater ce désir avant qu’il en devienne l’esclave.

La solution lui apparut brusquement, et les étapes à franchir se précisèrent dans son esprit, aussi nettes que le dessin d’une broderie.

C’était le seul moyen de sortir de l’impasse et d’éteindre son désir une bonne fois pour toutes.

Mais il devait d’abord résoudre le problème des documents cachés dans le cadre du tableau. Ils s’étaient amusés à imaginer des stratégies saugrenues ; or, il n’était pas nécessaire d’introduire Juno dans la demeure des Renshaw – il suffisait d’en extraire le tableau.

Et à ce sujet, Léo savait exactement comment s’y prendre. Il en paierait le prix, mais la fin justifiait les moyens.

— Reste là, ordonna-t-il.

Elle n’eut pas le temps de protester, il se ruait déjà dans le hall. Au pas de course, il franchit la porte d’entrée, dévala les marches du perron, traversa le jardin au centre de la place. L’instant d’après, il frappait à la porte de lord Renshaw. Un laquais ouvrit, et Léo aboya qu’il voulait voir Thomas Macey sur-le-champ.

Celui-ci apparut dans le hall. Il mastiquait un biscuit.

— Vous voulez toujours que je vous aide avec votre père ? lui lança Léo. Vous voulez ma protection ?

— Oui, Votre Grâce, je…

— En échange, vous allez faire quelque chose pour moi, sans me poser de questions et sans en souffler mot à quiconque.

— Bien sûr, monsieur. Je suis à votre service.

Léo lui donna ses instructions. Macey fronçait les sourcils, de plus en plus perplexe.

— Mais… pourquoi voulez-vous que je vous apporte ce tableau ?

— Serait-ce une interrogation, Macey ? rétorqua Léo d’un ton cassant.

— Non, mais comment vais-je… ?

— Serait-ce… ?

— Une interrogation. Excusez-moi.

— Prouvez que vous êtes ingénieux, rendez-vous utile, pour une fois.

Sur quoi, toujours au pas de charge, Léo regagna sa demeure et la bibliothèque, où Juno ne se priva pas, elle, de le bombarder de questions. Sans répondre, il fouilla dans les tiroirs du bureau et finit par trouver une serviette en cuir estampé de feuilles de vigne et de grappes de raisin. Il la fourra dans les mains de Juno.

— Tes documents arrivent, tu n’auras qu’à les ranger là-dedans. Ne bouge pas.

De nouveau, il sortit en trombe de la pièce et alla faire les cent pas sur le perron.

Au bout d’un moment qui lui parut une éternité, il aperçut Macey et un laquais qui traversaient la place et portaient une caisse couverte d’une nappe, pour en dissimuler le contenu aux regards indiscrets.

Il fallut jongler pour mener à bien l’opération sans que Macey voie Juno. Le tableau fut placé dans le salon, les visiteurs introduits dans une autre pièce, Juno enfermée avec le tableau. Quand elle eut retiré les documents du cadre, Léo procéda en sens inverse : il fit sortir Juno du salon, y fit entrer Macey, remit le tableau dans la caisse et raccompagna le jeune homme et le laquais jusqu’au perron.

Quand il regagna la bibliothèque, Juno n’y était plus. La serviette en cuir, posée sur un guéridon, semblait lui faire signe.

Il s’en approcha, effleura les feuilles de vigne et les grappes de raisin. La tentation était forte. S’il jetait un coup d’œil aux documents, Juno ne le saurait pas. Juste un coup d’œil.

Elle était toujours si franche, quels secrets pouvait-elle cacher ?

Non. Mettre son nez dans des papiers qui ne lui appartenaient pas n’était pas digne de lui.

Il expira longuement et, tournant les talons, s’en alla succomber à une autre tentation.

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