Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie
Chapitre 10
10
Léo patientait devant la porte du bureau de Prescott, à une extrémité du grand salon, quand Juno se glissa dans la pièce et, le sourire aux lèvres, se dirigea vers lui.
Il la dévora des yeux.
Avait-elle remarqué les regards admiratifs, fascinés et un brin craintifs que lui lançaient les femmes dans le jardin ? Elles baissaient imperceptiblement la tête lorsque Juno était à proximité, comme si elles avaient conscience d’être soudain moins intéressantes. Elle réussissait le tour de force d’être suffisamment audacieuse pour faire frémir les dames, mais pas inconvenante au point de les obliger à l’exclure.
Les invitées avaient piqué une fleur délicate dans leur chignon, tandis que Juno arborait trois peignes en lapis-lazuli, évidemment désassortis, qui paraissaient plantés au petit bonheur la chance dans ses cheveux et formaient pourtant un ensemble agréable à l’œil. Il y avait aussi sa robe à mancherons, d’un bleu intense, au corsage orné de rubans blancs et de broderies qui chatoyaient à la lumière. Une femme convenable marchait à petits pas précautionneux, mais Juno se mouvait librement, et le balancement de ses hanches faisait onduler sa jupe dont l’ourlet s’enroulait autour de ses chevilles.
Le balancement de ces hanches semblait soudain lourd de promesses, le sourire aguicheur, le corsage…
Non, assez ! Dieu que le cerveau était contrariant ! Léo avait décidé de cesser de voir Juno, et voilà qu’il désirait la voir… tout entière.
Quand elle fut devant lui, elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, pour s’assurer qu’il n’y avait pas de témoins de leur crime.
— Il doit fermer cette porte à clé, chuchota-t-elle.
— Tu ne penses tout de même pas qu’une serrure va me décourager ? Cette porte ne me résistera pas, j’ai un outil spécial.
Juno en resta bouche bée.
— Ne me dis pas que tu as… un rossignol pour crocheter la serrure !
— J’ai un passe-partout, répondit-il en le sortant de sa poche. Cadeau d’un valet qui a un bel esprit d’initiative. Un duc garde la dignité qui sied aux ducs, même quand il commet un forfait. Eh bien, entrons et voyons si ce tableau existe.
Le passe-partout tourna sans difficulté dans la serrure, Léo ouvrit la porte et s’écarta pour laisser passer sa complice. Tandis qu’il verrouillait la porte derrière eux, il entendit Juno pousser un vibrant soupir de soulagement, de plaisir et de douleur mêlés.
Le soupir le plus érotique qu’il ait entendu depuis des années.
Le Botticelli existait, et Juno le contemplait avec avidité, tendue comme une chatte à l’affût.
Et l’expression de son visage ! Complexe, tissée d’adoration, de gourmandise, de désir possessif, elle rappelait celle de la sirène devant le marin.
— Il te plaît, murmura Léo.
— C’est un pur chef-d’œuvre. Il me transperce, dit-elle, pressant le poing sur son sein. Je veux l’absorber, m’en imprégner.
Elle respirait bruyamment, et il fut à son tour transpercé par ce halètement terriblement suggestif, presque sexuel. Peut-être était-ce pour cette raison qu’elle collectionnait les amants : l’art la bouleversait tellement qu’elle avait besoin de dépenser son trop-plein d’émotions. Après quoi, elle abandonnait ces hommes, parce qu’ils n’avaient en réalité aucune importance.
Quelle paire ils faisaient ! Juno contemplait le tableau, et Léo contemplait Juno.
— Prescott est un monstre, décréta soudain Juno, les yeux toujours rivés sur le Botticelli. Il possède des dizaines de peintures aussi sublimes que celle-ci, et il ne les montre jamais, lui qui pérore en permanence sur l’art. C’est une honte.
Léo avait quelques avis à donner concernant Prescott, mais ce n’était pas le moment. Il était temps d’expliquer pourquoi il était venu aujourd’hui.
— Juno…
À cet instant, alors qu’elle tournait vers lui un regard interrogateur, ils entendirent un bruit qui les fit tressaillir. Ils se figèrent, aux aguets.
Il y avait quelqu’un dans la pièce voisine. Deux hommes qui parlaient et s’approchaient de la porte.
Léo pesta tout bas – ne pourrait-il donc jamais être seul avec elle ? –, puis il prit Juno par la main et chercha un endroit où se cacher.
La main de Léo, chaude et ferme, se referma sur la sienne. D’un signe, il lui montra l’espace qui séparait la fenêtre d’une grande bibliothèque et que dissimulaient des tentures en velours derrière lesquelles ils se faufilèrent. Léo avait le dos contre le meuble, elle avait le front contre son épaule.
Ils ne voyaient pas ce qui se passait et ne pouvaient que tendre l’oreille.
Une clé tourna dans la serrure.
— Quel ennui !
C’était la voix de Prescott.
Juno se serra contre le mur, vérifia que ses pieds et l’ourlet de sa jupe étaient cachés par les rideaux. Léo lui tenait toujours la main, et leurs doigts s’entrelacèrent un instant. Puis il retira sa main.
La porte s’ouvrit.
— Lord Renshaw s’est trompé de date, déclara Prescott. Je n’aurais évidemment pas pris de rendez-vous le jour où ma femme donne une garden-party.
— Je vais vérifier, rétorqua l’homme qui l’accompagnait – sans doute son secrétaire.
Les pieds d’une chaise raclèrent le parquet.
— Peu importe, de toute façon, je ne peux pas renvoyer un comte. Trouvez-moi les papiers. Nous n’avons pas beaucoup de temps.
Le temps s’arrêta. L’univers de Léo était tout entier contenu dans cet espace exigu, derrière les tentures. Il était adossé au meuble ; le corps moelleux de Juno épousait son bras, sa hanche et sa cuisse. Sa main fine était posée sur sa poitrine, là où son cœur battait la chamade. Baissant les yeux, il vit… Oh, Seigneur ! Ses seins étaient magnifiques.
Elle était si belle. Un rayon de soleil effleurait sa joue et dorait sa peau. Elle humecta ses lèvres du bout de la langue et, haussant un sourcil moqueur, regarda Léo. Ses yeux pétillaient de malice.
Il était bien obligé de respirer, il prit donc une inspiration et huma le parfum fleuri de Juno, avec une discrète et rassurante note d’huile de lin.
— Voilà le certificat d’authenticité reçu de Milan, déclara le secrétaire.
— Avez-vous la facture ? Bon sang, je voulais m’occuper de cela plus tard !
— Vous avez noté le prix ici.
— Montrez-moi. Ah, oui. Mais Renshaw paiera plus cher, il n’y connaît rien.
Juno avait l’impression que sa peau frémissait comme une feuille dans le vent, et elle aurait juré que Léo ressentait le même phénomène. Ils n’étaient jamais restés aussi longtemps ainsi, serrés l’un contre l’autre. Elle savourait le plaisir de respirer le même air que lui et de partager cette aventure. Quelle polissonne elle était, à presser sa main sur le cœur de Léo ! Elle abusait de la situation et n’en éprouvait aucun remords, parce qu’elle aimait le toucher et qu’elle était une incurable dévergondée. Il sentait bon, son odeur et la chaleur de son corps la grisaient. Le pauvre Léo en était probablement mortifié, mais tant pis : cela ne se reproduirait pas et, de toute façon, il ne devinerait jamais les vilaines pensées qui lui passaient par la tête.
— Quel était le prix de celui qu’on a vendu à l’ami de Renshaw ?
On compulsait des papiers, on soufflait et tambourinait sur le bureau.
— C’est agaçant, mais je suppose que ma femme sera contente.
Léo était impuissant à chasser les vilaines pensées qui l’assaillaient. Ses sens avaient pris le dessus et… Bon Dieu, c’était divin – le désir qui l’enflammait, l’envie folle de couvrir de baisers l’oreille de Juno, délicatement ourlée, son cou, les globes de ses seins. Je la toucherais là, et là, et là aussi…
S’il osait la toucher, le repousserait-elle ? Aimerait-elle ses caresses ? Elle serait sans doute une amante passionnée, et il lui donnerait tout ce qu’elle demanderait.
— Il n’acceptera pas de débourser une somme pareille, dit Prescott. On va lui proposer un prix encore plus élevé, comme cela, il sera content de négocier à la baisse.
Une plume grattait le papier.
— Oui, voilà. Je monte chercher ses lettres, je ne peux continuer à le faire attendre.
Juno ne tiendrait pas plus longtemps, mais c’était presque fini. Le désir crépitait dans tout son corps. Plus tard, cette nuit, quand elle serait seule, elle revivrait ce moment et imaginerait ce qui aurait pu se passer. Rien, bien sûr : Léo ne voulait pas d’elle. Il comptait se marier bientôt et, de toute manière, il était duc.
On rangea des papiers, on ferma un tiroir. La porte s’ouvrit, se referma, la clé tourna dans la serrure.
Le silence.
Son cerveau avait déserté, Léo n’était plus guidé que par ses sens. Juno n’était pas innocente, si elle baissait les yeux…
Elle ne le fit pas. Elle le regardait, avec son sourire tentateur.
— Je crois que nous sommes seuls à présent, chuchota-t-elle.
Il détourna le regard de son cou de cygne pour concentrer son attention sur ses peignes en lapis-lazuli. Résultat, il s’imagina défaisant son chignon pour laisser ruisseler sa chevelure sur ses épaules.
Oui, ils étaient seuls. Dans une pièce fermée à clé, sans personne pour les surprendre s’il la caressait, l’embrassait et retroussait sa jupe.
Elle pressait toujours sa main sur sa poitrine, comme si elle risquait de perdre l’équilibre. Elle le faisait tranquillement, avec désinvolture. Être tout contre lui ne la bouleversait pas, elle respirait normalement, comme si elle était parfaitement à l’aise.
Comme s’il n’était qu’une espèce de meuble sur lequel elle s’appuyait.
Elle regarda sa main, leva les yeux vers lui. Un instant – trois battements de cœur –, il eut l’impression que l’air se figeait, comme avant un orage d’été, et que l’espace se refermait sur eux tel un édredon de plume. Léo songea qu’il pouvait oser, qu’elle ne le repousserait pas, qu’ils se donneraient du plaisir, maintenant, derrière ces tentures.
Cette pensée le choqua par sa vulgarité et sa brutalité. C’était bien, et c’était indigne, parce que c’était Juno, qu’il ne devait pas, ce serait…
— Quelle aventure ! dit-elle d’un ton léger. À regarder ton poitrail de près, je me rends compte que tu es plus costaud que je ne le croyais. Est-ce arrivé quand tu es devenu duc ? Les ducs sont comme les étalons de course, on les gave de vitamines ?
Avec un sourire malicieux, elle s’écarta et sortit de leur cachette.
Léo se cogna le crâne contre la bibliothèque, dans l’espoir que la douleur le ramène à la raison. Il inspira profondément, trois fois, en étudiant les plis des tentures.
Il brûlait de désir, prêt à la coucher sur le sol et à lui faire l’amour jusqu’à ce qu’elle demande grâce, et elle…
Elle plaisantait.
Il s’était contenu, Dieu merci. À présent, il avait intérêt à s’éclipser, et vite. Il n’avait toujours pas les idées claires.
Mais il devait encore lui parler, lui expliquer que, à cause de l’ultimatum de lady Renshaw, il était forcé de couper les ponts avec elle afin de pouvoir épouser la jeune fille presque idéale.
Ce serait peut-être pour elle un autre sujet de plaisanterie.
Oh, et puis zut ! Dès l’annonce de ses fiançailles, on ne parlerait plus que de cela à Londres. Juno comprendrait, s’il ne lui rendait plus visite. Elle n’avait pas besoin d’en savoir plus.
— Léo ? Tu viens, ou notre cachette te plaît tellement que tu vas y faire ton nid ?
Soufflant et grimaçant, il extirpa le passe-partout de sa poche et se dirigea vers la porte qu’il déverrouilla.
— Sors la première, dit-il. Je te suivrai.
Il la regarda traverser le salon d’un pas vif, en balançant les hanches, et franchir le seuil. L’instant d’après, elle avait disparu.
OceanofPDF.com