Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Mia Vincy · Chapitre 24 sur 33

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Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Chapitre 20

20

 

 

Le lendemain de leur nuit d’amour, lorsque Juno descendit de voiture et entra dans sa maison, elle était exténuée.

Mme Kegworth l’accueillit avec étonnement.

— Nous n’avions pas prévu que vous reviendriez si tôt de la campagne. Oh, ma chère, quelque chose ne va pas ? Vous avez l’air bouleversée.

— Non, un ami m’a appris… quelque chose.

— Rien de grave, j’espère ?

— Non, mais cela m’a fait repenser au passé.

Et ce n’était pas agréable. Ses pensées tourbillonnaient comme les feuilles d’automne dans la bourrasque. Depuis les révélations de Léo, ses décisions et ses choix des dix dernières années défilaient dans son esprit comme une bande d’ivrognes titubants.

Mais comment pourrait-elle regretter ses choix ? Elle était une artiste heureuse, fière de ce qu’elle avait accompli. Elle aimait bien la femme qu’elle était devenue.

Pourtant, auprès de Léo, alors que leurs deux corps ne formaient plus qu’un, elle s’était sentie fabuleusement vivante. Elle n’avait pas éprouvé un tel sentiment de plénitude depuis des lustres.

La nostalgie la submergea soudain et lui coupa le souffle. Consciente que Mme Kegworth l’observait avec inquiétude, elle se força à sourire.

Assez ! Il ne fallait plus penser à Léo. Il tenait à elle, mais elle avait brisé son cœur de jeune homme et s’était tellement écartée du chemin réservé aux femmes respectables que Léo n’avait plus de place pour elle dans sa vie.

Eh bien, soit ! Elle n’avait pas non plus de place pour un duc dans sa vie. Les ducs occupaient trop d’espace.

Elle étreignit la main de la gouvernante.

— Madame Kegworth… Alice. Vous ai-je jamais remerciée ?

— Plusieurs fois par jour, mademoiselle Bell.

— Non. Vous ai-je vraiment dit merci, à vous et à M. Kegworth, d’avoir accepté cet arrangement ?

Son interlocutrice lui tapota la main en riant.

— Ne nous remerciez pas, ma chère. Comme nous ne vous payons ni le gîte ni le couvert, nous mettons de l’argent de côté. Et puis, je suis contente de tenir votre ménage et de rencontrer vos amis qui sont si pleins d’entrain. Je crois bien que cet arrangement nous avantage plus que vous. En échange de notre logement, nous n’avons qu’à raconter un petit mensonge.

— Sans ce mensonge, je n’aurais pas mon atelier. L’argent n’achète pas tout.

Juno darda sur le fourneau de la cuisine un regard accusateur, comme s’il était responsable de la situation : une femme célibataire ne pouvait pas tenir son propre ménage, pas si elle gagnait son pain et souhaitait préserver sa réputation. C’était son amie Arabella, désormais lady Hardbury, qui avait imaginé ce stratagème : Juno payait le loyer de la maison, et M. Kegworth, lithographe de son état, racontait à qui voulait l’entendre qu’il hébergeait Juno parce qu’il était le cousin de sa mère. Cette fable conférait à Juno un semblant de respectabilité, puisqu’elle vivait prétendument dans la maison d’un proche parent de sexe masculin.

Ah, les convenances ! Au début, ce jeu avait amusé Juno, mais à présent, elle était fatiguée de marcher sur la corde raide de la respectabilité, au risque de tomber à chaque pas.

— Mais j’aime ma vie, déclara-t-elle à Mme Kegworth, comme si celle-ci soulevait des objections.

On étouffait dans cette cuisine, et ses yeux la brûlaient. Elle les frotta et, à sa surprise, écrasa une larme.

— Je transgresse leurs règles, je mens et je fais ce que je dois faire, car il y a toujours un prix à payer. Mais tout va bien, parce que j’aime ma vie. Je suis très heureuse ! balbutia-t-elle.

Tournant les talons, elle monta les marches de l’escalier quatre à quatre.

Elle avait besoin de dessiner.

Son atelier lui parut cependant miteux, elle eut l’impression d’être une intruse, malgré Angelica et Artémise qui venaient l’accueillir. Elle s’accroupit pour les caresser et leur murmurer des mots doux, tout en observant tristement le décor où elle ne verrait plus jamais Léo.

Tant pis, elle n’avait pas besoin de lui. Elle avait son art, qui lui avait suffi pendant des années.

Elle ouvrit son cahier de croquis, tailla un crayon et en appuya la pointe sur la page. Elle attendit… appuya plus fort… attendit encore, et appuya tant et si bien que la mine se cassa. La Muse se taisait. Son imagination était tarie.

Elle saisit son canif, appointa de nouveau le crayon… et se coupa le doigt. Éberluée, elle contempla la goutte de sang, pareille à un rubis. Elle ne s’était pas entaillé le doigt depuis des siècles.

Si Léo avait été là, il lui aurait nettoyé délicatement la main en disant : « Tu finiras par te faire du mal. Voilà ce qu’on récolte à force de dessiner des nus. »

L’image était si réelle qu’elle eut un coup au cœur. Frissonnant, elle désinfecta et pansa rapidement la coupure.

Elle avait besoin de se divertir.

Elle avait des tas d’amis, elle ne remarquerait même pas l’absence de Léo. À Londres, les artistes étaient nombreux et particulièrement actifs. On s’amusait beaucoup, on jouait, on courait d’une exposition à un spectacle ou un pique-nique.

Mais elle avait beau se divertir, Léo la hantait. Partout où elle allait, ses amis disaient : « Oh, mais c’est bien toi qui connais le duc de Dammerton ? » Chaque fois, Juno sentait sa gorge se nouer et marmonnait un « Oui, nous nous connaissons ». Sur quoi, invariablement, ses interlocuteurs lui demandaient si les rumeurs étaient fondées : le duc s’était-il vraiment fiancé sans en informer la famille de la demoiselle, avant de prendre la poudre d’escampette ? Juno répondait que jamais il ne se conduirait aussi mal. « Mais alors, où est-il ? » insistait-on. « Je l’ignore », répétait-elle. Les autres acquiesçaient – « Oui, bien sûr ! » – et changeaient enfin de sujet.

Les gens étaient vraiment drôles. Durant les dernières années, il était régulièrement arrivé qu’on la soupçonne d’être la maîtresse de Léo, simplement parce qu’elle était une femme et lui un homme. Mais en réalité, nul ne croyait qu’une artiste de second plan, célibataire de surcroît, puisse réellement intéresser une personnalité aussi éminente qu’un duc.

On ne connaissait pas leur histoire. Personne ne savait qu’ils s’étaient aimés et fait souffrir, que chacun avait involontairement influé sur la vie de l’autre.

Et nul ne le saurait jamais. Les choses existaient-elles quand personne ne pouvait témoigner de leur existence ? S’il n’y en avait aucune trace, avaient-elles réellement existé ?

Dieu qu’elle haïssait ces questions auxquelles il était impossible de répondre ! Pourtant, elles tournoyaient dans sa tête et l’isolaient des gens qui bavardaient autour d’elle, même lorsqu’ils parlaient d’art. Quand un peintre qu’elle admirait expliquait comment capter la splendeur du couchant sur l’océan, elle avait envie de lui jeter son verre de vin à la figure. Elle se moquait bien du soleil couchant ! Elle voulait savoir comment peindre ses regrets et ses remords, ses désirs, ou la solitude qu’elle ressentait à présent en compagnie de ses amis.

Ils l’agaçaient avec leur verbiage et leurs fines plaisanteries au sujet de ce qu’ils nommaient « la disparition du duc de Dammerton ».

Où était Léo ? Pourquoi n’était-il pas rentré à Londres ? L’inquiétude la tenaillait, mais elle ne pouvait pas se renseigner, elle n’en avait pas le droit.

Dans une fête, elle se surprenait à imaginer Léo franchissant le seuil, trinquant et chantant avec tout le monde. Au théâtre, elle l’imaginait assis à côté d’elle, lui tenant la main et chuchotant à son oreille des commentaires ironiques, lui volant un baiser.

Il semblait y avoir sur toutes les facettes de sa vie un vide qui avait la forme de Léo. Comme s’il existait une autre réalité dans ce vide, un monde où ils s’étaient mariés autrefois à Vienne.

Comme si le fantôme de cet autre Léo, son mari, l’accompagnait partout.

Elle avait besoin de passer plus de temps avec sa famille.

Hadrian n’était pas à Londres, Phœbe se trouvait à Oxford, mais sa tante, son oncle et Livia étaient encore dans la capitale pour les dernières semaines de la saison mondaine.

Par chance, Hester projetait de redécorer la demeure familiale de Longhope Abbey, et désirait que Juno lui donne son avis.

Juno feuilletait donc un épais catalogue de papiers peints, sans vraiment regarder les motifs colorés. Hester savait-elle si Léo était de retour à Londres ? Oserait-elle poser la question ?

— Tu n’écoutes pas un traître mot de ce que je te dis, soupira Hester qui, reposant son journal, vint se camper à côté de Juno. Ces papiers peints sont-ils à ce point fascinants ?

Elle jeta un coup d’œil à la page sur laquelle Juno s’était arrêtée.

— Tu ne m’infligerais pas de telles horreurs, j’espère ?

— Je… Quoi ? bredouilla Juno.

Elle prit conscience qu’elle contemplait fixement un échantillon de papier peint représentant une ronde de perroquets verts et d’ananas jaunes. Les ananas étaient guillerets, contrairement aux perroquets qui avaient une mine sinistre.

— Excuse-moi, je réfléchissais. Je n’aime pas cela, ajouta-t-elle après un silence.

— Le papier peint ?

— Non, réfléchir. Je n’aime pas réfléchir. Ces oiseaux sont hideux.

Elle tourna une page, considéra distraitement un motif de fleurs de lys bleu pâle.

— Je regrette, murmura-t-elle.

Hester se pencha pour scruter son visage.

— Quoi donc, ma chérie ?

— D’avoir perdu des années, quand j’étais enfant, à faire des dessins pour mes parents. J’avais la conviction que, si mes dessins étaient suffisamment beaux, mes parents viendraient me chercher. J’ai perdu du temps à les attendre, alors que j’aurais pu profiter de ma vie avec vous tous.

— Ce n’est pas le souvenir que j’ai gardé de cette époque, rétorqua Hester, déconcertée. Tu dessinais pendant des heures, c’est vrai, mais tes cousines étaient toujours plongées dans leurs manuels de grec et de latin. Nous étions si contents de t’avoir avec nous. Tu mettais de la gaieté dans la maison. Je pensais que tu étais heureuse.

— Je l’étais, mais ils me manquaient.

— Tu pouvais être heureuse avec nous, tout en regrettant tes parents. Il est possible d’aimer plus d’une personne à la fois.

Oh, assez de ces pensées qui lui embrumaient le cerveau ! Soupirant, Juno reposa le catalogue et alla s’asseoir sur le divan.

— Un jour, j’avais quatorze ans, j’ai trouvé une lettre de mon père, adressée à oncle Gordon. Il lui réclamait de l’argent. Il ne me mentionnait même pas.

— Oh, ma pauvre chérie !

Hester s’assit à côté d’elle et prit sa main dans les siennes.

— Il écrivait qu’il allait révolutionner l’art, poursuivit Juno. Je connais des artistes de cette espèce, qui se contentent de jacasser.

Un silence.

— Est-ce qu’oncle Gordon leur donnait de l’argent ?

— Chaque fois qu’ils en demandaient. Ils disaient que, si on ne leur en donnait pas, ils t’emmèneraient.

— Je… je ne comprends pas.

— Nous ne voulions pas qu’ils te reprennent, ils le savaient, et donc ils nous obligeaient à payer pour te garder.

Hester s’interrompit, étreignant la main de Juno.

— Tu étais dans un état lamentable quand tu es arrivée chez nous : sale, mal élevée, sachant à peine lire. Nous avions peur qu’ils te négligent de nouveau ou qu’ils t’abandonnent tout bonnement quelque part. Nous aimions t’avoir près de nous. Tu ne nous le reproches pas, j’espère ?

— Je vous suis reconnaissante de m’avoir gardée.

Elle les avait toujours adorés, tout en ayant l’impression de ne pas être vraiment à sa place dans la famille. Jusqu’à Léo.

— Mais… je suis si différente de vous tous, qui êtes tellement savants. Je ne suis pas aussi intelligente que vous.

— Tu l’es tout autant, mais différemment. Nous sommes tous éblouis par ton talent.

Le jour où Juno avait découvert cette lettre de son père, elle avait couru se réfugier dans les bois et, assise par terre dans sa clairière préférée, elle avait pleuré toutes les larmes de son corps. On ne pouvait compter sur personne, se disait-elle et, avec la ferveur de ses quatorze ans, elle s’était juré de ne plus jamais se rendre malade pour des gens qui lui donnaient le sentiment d’être indésirable. À l’époque, elle avait inclus Léo dans le nombre.

Hester lui prit doucement le menton.

— Qu’est-ce qui ne va pas, ma chérie ? Tu n’es plus la même.

— C’est affreux, je ne peux pas m’arrêter de réfléchir, de me poser mille questions, gémit Juno en massant ses tempes douloureuses. Que se serait-il passé si j’avais suivi une autre voie ? Si je n’avais pas quitté l’Angleterre pour étudier le dessin et la peinture ? Si je…

Elle haussa les épaules, soupira.

— Quelle femme serais-je aujourd’hui ? Si j’avais fait d’autres choix, j’aurais une tout autre vie, qui serait peut-être meilleure que la mienne à présent. Ou pire ?

Elle renversa la tête en arrière, se cogna contre le dossier du divan.

— Je ne veux pas t’inquiéter, mais ces temps-ci, je suis portée sur la métaphysique et je crains que ce ne soit très mauvais pour ma santé.

— Tu t’en sortiras, j’en suis sûre. Tu es solide. D’ailleurs, tu t’es toujours posé des questions existentielles. Mais il ne sert à rien de vouloir réécrire le passé. Il est impossible de faire table rase et de tout recommencer. Nous pouvons seulement continuer, en sachant que nous avons changé et que, demain, nous changerons encore.

— Tu es sage.

Juno sauta sur ses pieds et rouvrit le catalogue de papiers peints.

— Que disais-tu, tout à l’heure ? Je n’écoutais pas.

Hester fronça les sourcils.

— Que disais-je ? Ah oui ! Je te demandais si tu avais lu l’entrefilet dans le journal. Dammerton est de retour à Londres, et il est fiancé. J’ai rencontré Mlle Macey une ou deux fois. Elle a l’esprit vif. La connais-tu ?

Le motif floral que Juno examinait se brouilla soudain.

— Non, articula-t-elle.

— Il faut que je lui envoie un petit mot de félicitations. Je pense les inviter à dîner, tous les deux. Tu viendras, n’est-ce pas ?

— Je ne serai pas disponible, ce soir-là, répondit Juno et elle s’enfuit précipitamment, avant que sa tante lui fasse remarquer qu’elle n’avait pas encore choisi la date du dîner.

Elle avait besoin de sortir de chez elle.

Livia, qui adorait battre la campagne quand elle n’était pas plongée dans ses bouquins, lui proposa une série de sorties, mais il y avait trop de monde à Londres, trop de voitures, et on y respirait un air vicié.

Juno marchait et, où qu’elle aille, les mêmes mots résonnaient dans sa tête au rythme de ses pas.

Léo était fiancé. Officiellement, publiquement fiancé.

Elle était d’une humeur de dogue, ce qui lui valut plus d’une remarque de la part de sa cousine.

— Mais je croyais que tu aimais Londres, dit Livia, alors que Juno protestait, clamant qu’Hyde Park était insupportable à l’heure de la promenade.

— Je l’aime, rétorqua Juno, fusillant du regard les flâneurs élégants qui se pressaient dans les allées en échangeant des potins. Mais, parfois, je regrette le continent. On y est libre, tandis qu’ici on doit se plier à des règles absurdes, subir des gens qui nous épient et nous jugent en permanence.

— Si tu retournes sur le continent, emmène-moi. Je suis lasse de la bonne société anglaise.

— Ce qui me surprend, étant donné que tu t’ingénies à l’éviter.

Juno passa son bras sous celui de sa cousine, et l’entraîna loin de la

Serpentine 1, à la recherche d’un endroit où l’atmosphère serait respirable.

— Pourquoi détestes-tu la bonne société ? interrogea-t-elle. Si quelqu’un est méchant avec toi, il faut me le dire, je lui crèverai un œil d’un coup de pinceau.

— Je ne sais jamais quoi dire à ces gens, soupira Livia. Alors je parle de la conquête de Byzance par les Ottomans ou de la morale aristotélicienne. Il y a un petit silence gêné, et mes interlocuteurs se rappellent brusquement qu’ils sont attendus ailleurs. Un soir, au bal, j’ai déclaré à un groupe

d’invités que j’avais traduit un poème pour le 2 Lady ’ s Magazine. Ils m’ont regardée d’un air ahuri, et quelqu’un a dit d’un ton accablé : « Mais pourquoi ? »

— Tu n’es pas le seul bas-bleu à Londres, il te suffit de dénicher les autres.

— Mère m’a présenté quelques intellectuelles, les filles de ses vieilles amies. Eh bien, dans le lot, il y avait une peste qui aurait bien mérité qu’on lui crève un œil. Elle a dit qu’elle avait traduit le même poème, deux ans auparavant, et que ma version n’apportait rien de neuf.

— Elle était jalouse parce que ta traduction est meilleure que la sienne.

— Comment pourrais-tu le savoir ? Tu n’as lu ni le poème ni la traduction.

— Je le sais, c’est tout, rétorqua Juno d’un ton catégorique.

Elle donna un coup de coude taquin à sa cousine, pour la faire sourire.

Elles avaient laissé la foule derrière elles. Livia avait enfin de l’espace et gambadait. Elle marchait à grands pas dans l’herbe, trop vite au goût de Juno qui réclama une halte et s’appuya contre un arbre en soupirant.

— Je me suis inspirée de toi pour proposer ma traduction au Lady’s Magazine, reprit Livia. Tu es si courageuse et si déterminée… Je me suis dit : « Juno a son atelier, et de nombreuses femmes gagnent leur vie avec leur plume. » Pourquoi pas moi ? J’aimerais beaucoup écrire un récit de voyage, mais avant, il faudrait que je voyage.

— Bravo ! approuva Juno. Fais attention cependant à ne pas trop suivre mon exemple ou tu risques d’accumuler les erreurs. Je ne regrette pas d’avoir choisi un chemin accidenté au lieu d’un beau mariage, mais ce n’est pas toujours facile.

— Pourquoi as-tu suivi ce chemin-là ? Tu n’envisageais pas une carrière d’artiste, du moins tu n’en parlais pas, jusqu’à ce que, brusquement, tu décrètes que tu voulais partir étudier la peinture en Europe. Je me suis toujours demandé si cela avait un rapport avec Léo. Enfin, Dammerton, à présent.

Juno arracha une feuille à la branche basse de l’arbre et l’examina ostensiblement.

— Ah oui ? Je ne vois pas ce que tu veux dire, répondit-elle avec une louable désinvolture.

— Menteuse ! s’esclaffa Livia en lui arrachant la feuille des doigts. Un jour, tu es entrée dans notre salle de classe et tu t’es mise à peindre un orage. Tu n’as pas lâché tes pinceaux pendant deux semaines. Tu ne mangeais plus, maman était folle d’inquiétude. Là-dessus, tu as déclaré que tu souhaitais partir étudier à l’étranger et devenir une artiste peintre. Comme Phœbe te disait que personne ne voudrait t’épouser, tu as répondu que tu n’avais aucune envie de te marier, et que si Père comptait te donner une dot, tu préférais t’en servir pour payer tes études plutôt que d’en faire profiter un mari.

— Il y a dix ans de cela, rétorqua Juno, sidérée. Tu avais à peine treize ans et tu t’en souviens ?

Livia haussa les épaules.

— J’ai la mémoire longue. Et je me rappelle que cette frénésie de peindre a commencé le jour où Léo nous a annoncé abruptement qu’il devait s’en aller.

Juno n’avait rien à répondre à cela.

— Personne ne l’a remarqué, et je ne le dirai jamais à personne, ajouta Livia. Mais je me suis posé des questions. Alors ?

— Alors je crains que tu ne doives continuer à t’interroger.

— Je le savais ! s’exclama Livia, tapant des mains. Mais le duc et toi êtes amis à présent, c’est bien. Enfin, bref, tu es mon inspiratrice, je veux gagner ma vie, comme toi. Et je suis pleinement satisfaite d’être seule, comme toi.

Elle avait besoin d’effacer Léo de son esprit, comme on nettoie un vieux tableau.

Il fallait aussi se délivrer de toutes les méchantes questions qui la tourmentaient, car les souvenirs de Livia en avaient soulevé d’autres. Était-elle devenue une artiste parce qu’elle le désirait profondément, ou avait-elle simplement suivi une impulsion d’adolescente en proie à un chagrin d’amour – l’impulsion qui avait poussé Léo à se marier ?

De retour dans son atelier, Juno ouvrit la serviette en cuir où elle avait rangé ses dessins secrets. Pourquoi les avait-elle conservés au fil des années ? Mystère. Elle ne les regardait jamais. Elle dessinait Léo quand l’envie la prenait, après quoi elle n’y pensait plus.

Il était temps de brûler tout cela.

Elle compulsa les feuilles de papier, une dernière fois. Elle avait l’impression de remonter dans le passé, l’artiste en elle notant l’évolution du style et de la technique, la femme se remémorant ce qu’était sa vie au moment où le dessin avait été exécuté.

Celui-ci était la trace du jour où l’histoire avait commencé : elle avait représenté, maladroitement, Léo sous le vieux chêne, dans la clairière parsemée de fleurs sauvages. Le jour où il l’avait rejetée et lui avait brisé le cœur.

Sur celui-là, la Juno de dix-sept ans avait écrit :

J’ai deux passions, Léo et l’art. Je ne peux pas tout avoir, aussi me consacrerai-je à l’art. Si je ne peux pas avoir Léo, il n’y aura personne d’autre.

Des mots dignes d’un mélodrame. Elle avait complètement oublié ces vœux d’adolescente ; pourtant, ils s’étaient réalisés.

Il y avait là-dedans une sorte de magie.

Envahie soudain par un calme surnaturel, elle saisit son cahier de croquis et se mit à dessiner. Sans surprise, ce fut l’image de Léo qui apparut sur la page, et quand le dessin fut achevé, elle le rangea dans la serviette en cuir.

Il avait été son amour de jeunesse. Aujourd’hui, elle l’aimait de nouveau… ou peut-être n’avait-elle jamais cessé de l’aimer. Autrefois, elle était une enfant qui cherchait sa place dans le monde. Elle était à présent une femme, riche d’expériences, qui s’était taillé sa place dans le monde.

Rien ne dure jamais… Si seulement c’était vrai ! Elle ne voulait plus souffrir à cause de ses parents ni se sentir inférieure à ses cousins. Elle ne voulait plus aimer Léo. Ces sentiments persistaient, pourtant, et l’obsédaient.

Assez !

Elle ferma résolument la serviette en cuir et la fourra dans l’armoire avec tous ses autres secrets.

Si elle continuait de cette façon, elle allait pleurnicher et se lamenter sur son sort. Or, Juno Bell ne pleurnichait pas et ne se lamentait pas. Demander la lune était absurde, la malheureuse était bien mieux là-haut, dans le ciel. D’ailleurs, si on allait lui décrocher la lune, qu’en ferait-elle ?

Elle devait simplement chérir le souvenir du moment où ils s’étaient unis corps et âme. Léo l’avait blessée, en effet, mais elle avait toujours su que cela finirait ainsi.

Ce qu’elle ignorait en revanche – et qu’elle voyait maintenant, dans la mine du crayon plantée dans la page blanche, dans son atelier vide et son lit solitaire –, c’était qu’elle s’obstinerait à guetter l’arrivée de Léo. L’image était, dans son esprit, d’une douloureuse netteté : il s’appuyait de l’épaule contre le chambranle de la porte, il souriait. Leurs regards se rencontraient ; alors, il s’avançait vers elle de sa démarche élastique, il la prenait dans ses bras, l’embrassait et…

Elle entendit un bruit au rez-de-chaussée.

Quelqu’un parlait à Mme Kegworth – un homme qui montait lentement l’escalier.

Il était venu. Il est là !

Elle avait éperdument besoin de revoir Léo une dernière fois.

Mais ce fut St Blaise qui entra.

Irritée, elle regarda, derrière lui, la porte de l’atelier. Elle tendit l’oreille, espérant entendre des pas, une voix, un autre homme.

Il n’y avait personne. Ce n’était que St Blaise avec son sourire angélique.

— Mademoiselle Bell, plus belle que jamais ! N’êtes-vous pas contente de me voir ?

— Je suis enchantée, répondit-elle, et c’était vrai, car il était enjoué, peu exigeant et sans grand intérêt. Distrayez-moi.

Il s’empressa d’obéir, la régala d’anecdotes drolatiques et de considérations piquantes. Il ne mentionna pas Léo, jusqu’au moment où il s’étira comme un chat en disant :

— J’ai manqué de subtilité la dernière fois, parce que Polly était présent, mais… avez-vous pensé à ma proposition ?

Juno fouilla dans sa mémoire, en vain : de quelle proposition parlait-il ?

— Vous ne vous rappelez pas ? s’insurgea-t-il, écarquillant des yeux incrédules. Vous et moi ! Nus ! Moi, en homme entretenu ! À ceci près que je n’attends pas que vous m’entreteniez, Polly s’en charge.

Elle éclata d’un rire clair et joyeux. Une liaison avec St Blaise ? Quelle magnifique blague !

Il ne semblait pas de cet avis.

— Ce n’est pas si cocasse. Si vous vous tordez de rire, alors que c’est à peine drôle, je dois en déduire que vous badinez avec moi.

— Quand une femme vous croise dans la rue, vous en déduisez qu’elle cherche à vous plaire.

— Oui, parce que c’est généralement le cas.

— Je ne veux vous voir nu que quand je vous dessine, ce qui ne se reproduira pas. Par conséquent…

Il haussa négligemment une épaule – il avait soudain l’air terriblement français.

— Quel dommage ! Nous pourrions passer du bon temps ensemble, nous offrir une passion passagère, une toquade. Nous nous ressemblons, vous et moi.

Juno tressaillit et se redressa sur son siège. Elle n’était pas comme lui.

N’est-ce pas ?

Il continuait à parler d’une voix sourde et onctueuse, étudiée pour attirer les femmes dans ses filets.

— Nous sommes des épicuriens, nous aimons les plaisirs éphémères de la vie. Pourquoi ne feriez-vous pas un petit tour dans mon lit ?

Juno sauta sur ses pieds et se mit à arpenter la pièce. Léo, lui aussi, l’avait accusée d’être volage. Était-ce réellement sa nature ? Était-elle devenue ce genre de femme ?

Bien sûr qu’elle aimait les plaisirs éphémères de la vie ! Justement parce qu’ils étaient éphémères ! faillit-elle crier à St Blaise, à Léo et au monde entier. Rien n’était éternel. Les saisons changeaient, les corps vieillissaient, les amis vous quittaient.

Les parents abandonnaient leur fille sur un perron et disparaissaient.

Les ducs épousaient d’autres femmes, plus convenables.

On ne pouvait s’accrocher à rien. Si tout était éphémère, on n’avait plus qu’à profiter du moment et ne jamais tenter de le retenir.

Voilà pourquoi elle s’était consacrée à l’art, parce que l’art, et lui seul, ne l’abandonnerait jamais.

Elle balaya du regard l’atelier, les chevalets vides, et éclata encore de rire.

Erreur, l’art aussi l’avait abandonnée.

St Blaise l’observait, les sourcils en accent circonflexe. Elle était en train de s’effondrer.

— Non, je ne suis pas comme vous, dit-elle avec désespoir, crispant les poings.

— Oh, je crois bien que si.

— Vous n’avez aucune moralité, aucun but dans la vie.

— Pff… Je n’en ai pas besoin.

— Moi, j’ai des clients, un atelier et une mécène. J’ai des responsabilités. Des factures à payer. Une gouvernante. Et j’ai deux chattes.

— Je ne vois pas le rapport entre les chattes et…

— Allez-vous-en, coupa-t-elle.

Il se leva, écartant les mains en signe d’apaisement, et se dirigea vers la porte d’un pas nonchalant.

« L’homme idéal pour toi est celui qui s’en ira un jour, avait dit Léo. La fidélité n’est pas dans ta nature. »

Elle ne ressemblait pas à St Blaise, ce débauché. Elle n’était pas comme lui !

Sur le seuil, il lui décocha un regard rusé et calculateur.

— Vous ne pouvez pas vous languir de Polly jusqu’à la fin des temps. Il va en épouser une autre, c’est prévu depuis toujours. Vous n’êtes pas le genre de femme qu’épouse un homme comme Polly.

Si elle avait eu un couteau, elle l’aurait étripé.

— Je ne me languis de personne ! rétorqua-t-elle sèchement. C’est bon pour les gens qui refusent la réalité ; pour ma part, je n’ai jamais envisagé, ne fût-ce qu’un instant, d’épouser Léo. Je n’ai jamais eu envie de devenir duchesse.

Un sourire fugace éclaira les yeux de St Blaise. Il n’était pas dupe.

— Je vous croyais plus large d’esprit, monsieur St Blaise, déclara-t-elle, plaquant sur ses traits une expression de tranquille indifférence. Mais à l’évidence, vous avez autant de préjugés que vos congénères. Pour vous, l’amitié que j’avais pour Léo cachait forcément autre chose, n’est-ce pas ? Vous pensez que, si on laisse un homme et une femme en tête à tête, ils feront fatalement des bêtises ?

— Oui, parce que quand je suis seul avec une femme, nous finissons par faire des bêtises, répliqua-t-il avec un soupir affligé. En général.

Il savait si bien se moquer de lui-même que la colère de Juno retomba comme un soufflé.

— Il n’y a pas de quoi se vanter, monsieur St Blaise.

— Ma foi, il faut bien passer le temps, et je n’ai malheureusement pas de conversation.

Il fit nonchalamment la courbette.

— Ce fut un plaisir, mademoiselle Bell, comme toujours.

Elle avait besoin de se pelotonner dans son lit avec ses chattes et de ne plus bouger jusqu’à la fin du monde.

 

1. Lac artificiel, dans Hyde Park. (N.d.T.)

2. The Lady’s Magazine : l’un des premiers magazines féminins britanniques, publié

mensuellement à partir de 1770. (N.d.T.)

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