Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie
Chapitre 19
19
Léo se réfugia dans son domaine de Richmond et y resta quelques jours. Une retraite solitaire à la campagne, avait-il dit avant de quitter Londres. De fait, il évitait tout contact avec le monde extérieur.
Le personnel était réduit au minimum, mais Léo n’avait pas besoin de grand-chose. Se nourrir de pain et de fromage, se baigner dans le lac et mettre les vêtements qui lui tombaient sous la main, cela lui convenait.
Nul n’entendrait jamais parler de leur nuit dans le Surrey, il ne raconterait que ses journées passées à ramer sur le lac et à chevaucher jusqu’à en avoir les paumes écorchées et tout le corps courbaturé.
Il s’efforçait de ne pas songer à Juno, mais ses pensées étaient aussi peu dociles que des chattes : elles vagabondaient à leur guise, se jetaient sur de menus détails, se jouaient de lui sans pitié.
La nuit, seul dans son lit, il riait comme un dément de sa propre stupidité. Avait-il vraiment cru que faire l’amour avec Juno lui permettrait de venir à bout de ses sentiments pour elle ? Le désir contrarié conduisait un homme à la folie, il s’insinuait dans son cerveau comme le ver creuse la pomme, et lui soufflait des idées délirantes qu’il prenait pour des pensées lumineuses.
Cela finirait toujours de cette façon. Il avait examiné leur relation comme une pampille en cristal taillé, sous toutes ses facettes. Quel que soit l’éclairage, il ne voyait pas comment cela aurait pu se terminer autrement.
« Je peux t’aimer sans désirer t’épouser. »
« Je n’aspire pas au titre de duchesse. »
C’était clair comme de l’eau de roche.
Ils s’étaient mutuellement blessés. Il avait commis des erreurs. Mais, au bout du compte, cela ne changeait rien. Il avait décidé d’épouser Susannah Macey et il le ferait.
Cinq jours plus tard, Léo s’engageait dans la ruelle où se trouvaient les écuries, derrière sa demeure londonienne. La lumière grisâtre pesait sur lui comme un couvercle. Son cheval renâcla brusquement, lui non plus n’avait pas envie de rentrer au bercail.
Il n’y était pas obligé. Pourquoi ne pas débusquer Hadrian Bell, l’emmener dans un club quelconque et se soûler copieusement ? Excellente idée ! Oui, mais il était sale et mal rasé, Hadrian n’était pas à Londres, et boire n’avait jamais résolu ses problèmes.
Après plusieurs jours de solitude, il avait néanmoins besoin de voir du monde. Il était fatigué de sa propre compagnie.
Une image surgit dans son esprit : un petit salon au mobilier dépareillé, des coussins couverts de poils de chat, et une femme qui l’accueillait invariablement avec un sourire chaleureux.
Secouant la tête pour chasser cette vision, il talonna sa monture pour l’obliger à franchir le portail. Il mit pied à terre et embrassa le décor d’un regard réprobateur. La maison n’avait pas changé et ne changerait jamais. Elle était immuable, comme le titre de duc. Les hommes qui y vivaient ne faisaient qu’y passer.
Bonté divine ! Il était sinistre.
Deux palefreniers accouraient. Un large sourire éclaira leur figure, comme si Léo était leur sauveur.
— Votre Grâce, vous êtes de retour ! Dieu merci ! s’exclama le premier, tandis que son collègue prenait le cheval par la bride.
— Bonjour, Jones. Allan. Moi aussi, je suis content de vous voir.
C’était bizarre. Léo estimait que, chez lui, le personnel était correctement traité, il n’aurait cependant jamais imaginé que ses employés souffraient de ses absences.
À cet instant, le maître d’écurie apparut.
— Votre Grâce ! dit-il, visiblement soulagé. Votre secrétaire nous a dit que vous étiez à Richmond et qu’il ne fallait pas vous déranger, et le majordome hésitait à vous écrire.
— À quel sujet ?
Un rire strident retentit soudain, s’échappant d’une fenêtre ouverte à l’étage. Léo aperçut un homme et une femme enlacés.
— M. St Blaise a des invités, déclara le maître d’écurie d’un ton lugubre.
À l’intérieur de la demeure, l’atmosphère était saturée de fumée et de parfums capiteux. Quelqu’un jouait du pianoforte, la musique légère flottait dans les couloirs en contrepoint de cris et de rires gras. Rideaux et tentures tirés ne laissaient passer qu’un filet de lumière. Des hommes du monde et des cocottes, tous plus ou moins dévêtus, déambulaient d’un pas titubant, quand ils n’étaient pas vautrés sur les divans.
Cette bacchanale était, bien entendu, présidée par St Blaise, aussi beau et malfaisant que Lucifer. Vêtu seulement de son pantalon et d’un gilet appartenant à Léo, il se prélassait dans un grand fauteuil de brocart vert, entouré d’admiratrices et d’admirateurs assis par terre.
En voyant Léo, St Blaise sauta sur ses pieds et leva son verre de cristal.
— Sois le bienvenu, mon cher frère ! s’écria-t-il. Le duc prodigue est de retour ! Quel bonheur de te retrouver enfin !
Léo grimaça, assourdi par les exclamations de son demi-frère.
— Quel plaisir de trouver, en arrivant, une fête de bienvenue !
— Non, ce n’est pas cela, rétorqua St Blaise avec un grand sourire. Tu avais disparu, par conséquent, nous nous sommes réunis pour partir à ta recherche.
Léo balaya du regard le salon naguère élégant, devenu un capharnaüm.
— Vous ne semblez pas vous être trop fatigués à me chercher.
— Mais nous t’avons trouvé, puisque tu es là ! Londres était en émoi, tout le monde se demandait où tu t’étais enfui.
— Pourquoi s’en soucierait-on ? grommela Léo. Je me suis retiré à Richmond pour avoir un peu de tranquillité, ajouta-t-il, répétant son alibi comme un criminel sur le banc des accusés. Il n’y a vraiment pas de quoi fouetter un chat.
— Hmm… Vu les circonstances, on dirait pourtant bien que tu as déguerpi.
Une lueur mauvaise brillait dans les yeux de St Blaise.
— Quelles circonstances ?
— Tu t’es évaporé. Tu as fichu le camp. Tu t’es enfui.
— Quelles circonstances ?
— Naturellement, je n’ai jamais cru que tu puisses te conduire aussi mal qu’on le prétend, poursuivit allègrement St Blaise. Mon cher frère Polly ne disparaîtrait pas volontairement, voilà ce que je répétais aux gens. Il a peut-être été enlevé ou détroussé par des bandits de grand chemin, et pendant que la bonne société s’amuse à le dénigrer, il gît ensanglanté dans un fossé, au risque d’être dévoré par les loups.
St Blaise reprit son souffle, souriant d’une oreille à l’autre.
— Mais te voilà ! Mal rasé, ce qui est étonnant, mais intact. J’en suis heureux.
— Moi aussi, marmonna Léo en frottant son menton râpeux. Je t’écoute. Quelles circonstances ?
— Tu te fiances avec Mlle Susannah Macey, après quoi tu prends la tangente sans en informer quiconque, comme un goujat le ferait.
— Je ne suis pas fiancé avec Mlle Macey.
— Et maintenant, il nie ! Quel scandale, venant d’un homme d’honneur comme toi ! s’exclama St Blaise en chancelant comme s’il allait s’évanouir. Cette jeune femme est la risée de tous, parce qu’elle se croyait fiancée avec toi.
Que diable s’était-il passé ? Léo s’était borné à demander à lord Renshaw la permission de courtiser sa petite-fille. Le vieux comte avait-il les idées assez embrouillées pour penser qu’il lui avait demandé sa main ?
À moins que…
— Cette rumeur a peut-être été lancée par quelqu’un qui a intérêt à ce que Mlle Macey et moi soyons fiancés. Par exemple, quelqu’un qui gagnerait un pari imbécile et empocherait une coquette somme.
St Blaise écarquilla les yeux.
— Polly, mon cher frère, ce n’est tout de même pas à moi que tu fais allusion ?
— Mais si, Tristan, mon cher frère : c’est à toi que je fais allusion.
St Blaise scruta son visage – il semblait soudain beaucoup moins éméché.
— Ce qu’on raconte est donc vrai : il est impossible de te faire sortir de tes gonds. Te rappelles-tu nos bagarres, quand Papa Duc nous forçait à être ensemble ? Tu devenais fou. Que t’est-il arrivé, Polly ?
— Tu as essayé de remporter le pari sur mes fiançailles, et aussi de gagner quelques centaines de livres supplémentaires en me mettant en colère. N’est-ce pas ? Tu t’amuses bien, mais as-tu seulement songé aux conséquences pour Mlle Macey ?
— Je n’y suis pour rien, répondit St Blaise.
— Donne-moi une seule bonne raison de te croire.
Léo pivota et se dirigea vers la porte.
— C’est Thomas Macey ! lança St Blaise.
— Thomas Macey est un jeune crétin imbu de lui-même. Il est fagoté comme l’as de pique. Cependant, il ne nuirait pas à sa sœur.
— Cela s’est passé au White’s. Macey a bousculé l’un de ses camarades et crié que sa sœur serait duchesse et qu’il avait intérêt à faire attention parce que tu le protégeais.
Léo avait presque oublié sa promesse – hâtive – d’aider Macey en ce qui concernait son mariage secret. Le jeune homme l’avait manifestement prise au sérieux.
— Il a dit cela ?
— Tout le monde écoutait, alors il a répété que sa sœur et toi étiez fiancés. Lord Renshaw a protesté et affirmé que ce n’était pas vrai, mais on sait que la mémoire du vieux comte est défaillante. On a voulu te demander de confirmer, mais tu avais disparu. Mlle Macey a été prise d’une terrible migraine, et comme tu es resté introuvable pendant des jours, l’affaire est devenue sensationnelle.
Seigneur Dieu ! Si seulement ces gens avaient un passe-temps pour leur occuper l’esprit !
— Demande à Macey, il t’expliquera, ajouta St Blaise.
— J’en ai la ferme intention, et, s’il a une once de bon sens, il prendra la fuite.
— Eh bien, il n’a manifestement aucun bon sens, puisqu’il est juste à côté.
En entrant dans la pièce voisine, Léo eut l’impression de pénétrer dans un autre univers, où l’atmosphère était pure et agréable. Une jolie jeune femme jouait une sonate sur le pianoforte, pour Thomas Macey, affalé dans un fauteuil. Il se redressa brusquement lorsque Léo s’assit près de lui. La musicienne cessa de jouer, mais Léo lui fit signe de continuer. Elle semblait ne pas savoir qui il était.
Léo garda le silence. Macey fit de même ; cependant, le mutisme de Léo eut bientôt raison de lui. Il se lança dans un discours confus et frénétique, comme si on le forçait à marcher sur des charbons ardents. Son ami l’avait surpris avec son épouse, bafouilla-t-il. Comme ce type posait des questions embarrassantes, il avait dit incidemment, pour noyer le poisson, que sa sœur serait bientôt duchesse. Il n’avait pas voulu mentir, mais les choses lui avaient échappé, et maintenant, il était en plein cauchemar et avait désespérément besoin d’aide.
Léo agita une main impatiente pour interrompre ce lamento.
— Où est votre épouse actuellement ?
— Elle est là.
La musicienne regarda Macey, et tous deux échangèrent un tendre sourire.
— Vous l’avez amenée ici ?
— Cette situation est injuste pour elle. Se marier avec le petit-fils d’un comte, c’est compliqué, et elle le savait. Elle ne réclame jamais rien. Nous avons pensé que visiter la demeure d’un duc serait sans doute divertissant. Elle joue merveilleusement bien, n’est-ce pas ?
Léo ne la trouvait pas si talentueuse, mais Macey était à l’évidence follement épris.
— Pourquoi l’avoir épousée, si cela vous inquiète tellement ?
Le jeune homme plissa le front, comme s’il tentait de démontrer un théorème particulièrement compliqué.
— Elle est si attentionnée, si… Quand je suis avec elle, je me sens bien. La plupart du temps, je fais semblant. On cherche toujours à impressionner les autres, n’est-ce pas ? Mais ce n’est qu’une mascarade. Avec elle, j’existe vraiment. Parfois, je me dis que si mon père me reniait – je ne suis que le fils cadet –, ce ne serait pas si terrible. Mais elle mérite mieux qu’un paria.
« Une mascarade », songea Léo. Ce garçon n’était pas si stupide, après tout. Rien ne paraissait réel aux yeux de Léo non plus, désormais.
Chassant résolument cette pensée, il se concentra sur le dilemme de Macey. La société avait besoin de stabilité et, à cette fin, instituait des règles. Ceux qui souhaitaient que la société reste la même devaient faire respecter ces règles, et ceux qui voulaient qu’elle change étaient dans l’obligation de les enfreindre. Et d’en payer le prix.
Le jeune Macey et son épouse s’étaient rencontrés, aimés et, contre vents et marées, unis. Une société trop rigide et un père outré sépareraient maintenant ce couple ? Pour Léo, c’était soudain intolérable.
— Aviez-vous vingt et un ans lorsque vous l’avez épousée ? interrogea-t-il.
— J’avais vingt ans.
— Vous étiez donc mineur. Votre père pourrait simplement demander l’annulation du mariage pour cause de nullité, puisque vous n’aviez pas son autorisation.
— Peut-il faire cela ? Dans ce cas, il n’hésitera pas, et elle sera perdue de réputation. Non, je ne le permettrai pas.
Léo hésita un instant, puis ajouta :
— Il y a un moyen de vous tirer de ce pétrin. Vous divorcez, vous la dédommagez, et vous reprenez le cours de votre vie comme si de rien n’était.
Macey sauta sur ses pieds, la jeune femme arrêta de jouer.
— Quelle idée répugnante ! « Jusqu’à ce que la mort nous sépare », ce sont les paroles que j’ai prononcées, et c’est ce que j’ai l’intention de faire. Comment osez-vous penser que je serais capable de la traiter de cette façon ?
— Bien dit, répliqua Léo avec un sourire. Il y a encore de l’espoir pour vous. Asseyez-vous.
Dépité, Macey retomba lourdement dans le fauteuil.
— Premièrement, vous devez l’épouser de nouveau ; légalement, cette fois.
— Fuir ensemble ? Tout le monde le saura.
— Alors il faut demander une licence spéciale.
— Pff… Comme si l’archevêque allait me l’accorder !
Léo hocha la tête.
— Je lui écrirai ; a priori, je devrais réussir à lui extorquer cette licence. Je pourrais peut-être vous obtenir un poste à l’étranger. Personne ne connaîtra la situation familiale de votre épouse, si vous n’en parlez pas.
— Vous feriez cela ? Oh, merci infiniment !
Macey s’interrompit, se tordant les mains.
— Je suis navré d’avoir lancé ce pari idiot sur qui réussirait à vous mettre en colère. J’ai essayé d’arrêter la machine, mais elle s’est emballée. L’enjeu frise le millier de livres, et je ne sais plus quoi faire.
— Vous n’êtes pas le premier qui s’amuse à mes dépens, rétorqua Léo avec indifférence.
— C’est que vous êtes toujours tellement calme, se justifia Macey. Jane – ma femme – dit que les traits de caractère qui nous agacent chez les autres sont ceux qui nous déplaisent chez nous-mêmes ou que nous souhaiterions posséder. Je suppose que j’aimerais être comme vous, absolument imperturbable. Et j’avais sans doute envie de découvrir ce qui pourrait vous faire perdre votre sang-froid. Mais c’est impossible.
Léo se passa une main sur la figure et se mit à rire.
— Excusez-moi, mais je… Qu’y a-t-il de si drôle ? bredouilla Macey.
— Rien, hoqueta Léo. Rien du tout.
En deux heures, les invités furent expulsés, les domestiques rassérénés, Léo décrassé et rasé de près. Quand il eut enfilé un pantalon et une chemise propres, il se sentit presque redevenu lui-même. Presque.
— Quel gilet, aujourd’hui, Votre Grâce ? s’enquit son valet.
L’énorme armoire était ouverte, remplie de trésors soyeux aux couleurs vives, telle la caverne d’Ali Baba.
Sur la porte de l’armoire, on distinguait une éraflure laissée par une brosse à cheveux qu’Érika avait lancée de toutes ses forces.
« Tu n’as pas une once de passion en toi ! lui avait-elle hurlé lors d’une violente dispute, vers la fin de leur union, alors qu’il s’évertuait à lui faire comprendre pourquoi elle devait changer de comportement et cesser de salir le nom des Dammerton. Tous ces objets, ces porcelaines, ces cristaux, quel ennui ! Avant, tu étais amusant. »
Pas une once de passion ?
Juno serait probablement en désaccord. Elle avait implacablement abattu ses défenses, si bien que le flot bouillonnant de la passion avait débordé et failli l’engloutir.
C’était cette folle passion qui l’avait poussé naguère à rôder dans les rues de Vienne, dans l’espoir d’apercevoir Juno, et qu’il avait canalisée dans sa collection d’objets et de vêtements.
Oui, Érika et lui s’étaient effectivement amusés au début, dans un tourbillon de soirées orgiaques. Mais plus il s’intéressait au travail des artisans, moins il avait envie de s’enivrer. Il changeait, tandis qu’Érika restait la même. Elle détestait sa sobriété, il détestait son penchant pour la débauche. Il la suppliait de se conduire autrement, elle refusait. Lorsque Léo avait suivi le cercueil de son père, sous la neige, il avait pris la décision qui s’imposait depuis longtemps, pour préserver son nom, son titre et sa descendance.
Il avait fait ce qui devait être fait.
Un midi, il était entré dans la chambre d’Érika. Elle était encore couchée.
— Chaque matin, on m’apporte le thé, alors que je ne bois pas de thé, avait-elle ironisé. L’humour anglais, je présume.
Léo s’était assis sur le lit, et avait pris la main de sa femme dans les siennes.
— Cela ne peut pas continuer, je t’ai souvent mise en garde.
— Tu me congédies ? J’aime beaucoup vivre à Londres.
— Beaucoup trop pour les mœurs anglaises.
Il lui avait expliqué ce qui allait se passer : il attaquerait en justice son amant du moment pour adultère. Les témoins oculaires ne manquant pas, ce monsieur serait vraisemblablement condamné à des dommages et intérêts.
— Il n’aura pas les moyens de les payer, avait rétorqué Érika avec indifférence.
— Je ne veux pas d’argent, mais la condamnation est nécessaire pour obtenir le divorce.
— Après quoi, tu me chasseras.
— Une fois divorcée, tu ne seras pas la bienvenue dans la bonne société anglaise.
— Je ne pense pas l’avoir jamais été. Dans l’histoire de notre mariage, j’ai le rôle de la méchante, de la femme adultère. Et c’est ce que je suis ! avait ajouté Érika en riant. Mais moi, au moins, je suis honnête. Tu m’as trompée sur la marchandise et tu m’as laissée croire que nous étions semblables. Je suis une libertine, alors que toi, tu avais simplement le cœur brisé. Je ne peux même pas te reprocher d’être abominable, ce qui fait de toi le pire des vauriens.
— Je me suis mal conduit avec toi, avait murmuré Léo en lui baisant les doigts. Je le regrette infiniment, je t’assure.
— J’espère que tu te sens suffisamment coupable pour m’offrir une belle maison. Peut-être à Paris ? Les Parisiens vont m’adorer !
Elle le stupéfiait – pour elle, ce naufrage n’était qu’une nouvelle aventure. Il avait cependant tenté de la prévenir :
— Nous serons la cible des commérages, les moindres détails de nos vies seront exposés en place publique. Ce sera vraiment odieux.
— Pour toi peut-être, avait-elle rétorqué en le pinçant. Moi, je vais beaucoup m’amuser.
En effet… Pour corser le dénouement, elle avait même publié sa correspondance, revue et corrigée, et commandé une série de dessins humoristiques la mettant en scène. Elle était à présent confortablement installée à Paris, entourée d’amis de la même trempe.
Et Léo était là, avec son passé derrière lui, prêt à repartir de zéro.
— Celui-ci, dit-il à son valet, montrant un gilet rayé bleu et gris.
Un peu terne à son goût, mais les rayures lui donneraient l’air sérieux ; or, Susannah Macey appréciait le sérieux. C’était un gilet tout à fait adéquat pour commencer sa nouvelle vie.
Mlle Macey entra en coup de vent dans le salon des Renshaw. Heureusement que lady Renshaw la tenait par le coude, sinon elle se serait envolée. Blanche comme un linge, les dents serrées, elle lança à Léo un regard où il lut à la fois de l’espoir et de l’appréhension.
— Je souhaiterais m’entretenir en tête à tête avec votre petite-fille, déclara-t-il à la comtesse.
Celle-ci pointa le menton d’un air sévère.
— Votre Grâce, tout le monde à Londres se pose des questions sur votre attitude à l’égard de Susannah.
— Qu’ils se posent des questions, cela les occupera, rétorqua-t-il d’un ton bref. Je suis venu demander à Mlle Macey de m’accorder sa main, ce qui fera taire les mauvaises langues. Mais j’aimerais lui parler en privé.
Susannah dégagea son bras des griffes de lady Renshaw.
— Tout va bien, grand-mère, s’il vous plaît.
La comtesse les regarda tour à tour.
— Bon… Cinq minutes. Cela suffira amplement, Votre Grâce.
— Merci, madame, répondit Léo en l’escortant fermement jusqu’à la porte, qu’il referma.
Mlle Macey avait repris contenance, les mains nouées sur la taille de sa robe mordorée. Malgré son calme apparent, elle frottait ses pouces l’un contre l’autre. Dans quelques années, il connaîtrait ses gestes, ses manies, sa façon de parler, ses humeurs.
Les choses étaient telles qu’elles devaient être : une demande en mariage protocolaire dans un salon, avec des parents qui montaient la garde, l’oreille collée à la porte. Les commencements de leur histoire n’étaient pas idéaux, mais il faudrait s’en accommoder. Léopold Halton et Susannah
Macey : deux êtres unis non par le destin, mais par le 1 Debrett ’ s.
« Je peux t’aimer sans désirer t’épouser. »
« Je n’aspire pas au titre de duchesse. »
Lorsque Léo parla, les mots lui vinrent aisément, sans hésitation, comme s’il récitait une comptine de mémoire.
— Je vous prie de me croire, mademoiselle Macey… Susannah. Ce n’est pas la situation qui motive ma visite d’aujourd’hui, elle l’a simplement précipitée. Je serais honoré si vous acceptiez de devenir ma femme.
— J’accepte, répondit-elle avec un petit hochement de tête. Merci.
Ils étaient fiancés.
Ce genre d’affaires se déroulait sans difficulté, quand on faisait ce qu’on était censé faire. Il en allait ainsi pour les mariages : il suffisait de dire ce qu’on attendait de vous, et le reste suivait.
Le silence se glissa entre eux. Ce n’était pas un silence gênant, mais un silence… neutre, qui accompagnerait probablement leurs repas durant les quarante prochaines années.
Tout allait bien.
Léo posa les mains sur le dossier d’une chaise, caressant du pouce la rosette sculptée dans le bois lisse et frais.
— J’aimerais que nous nous mettions d’accord sur certains points, reprit-il. Je ne voudrais pas vous induire en erreur quant à mon caractère ou mes sentiments. Je vous apprécie et vous estime, je suis heureux de vous épouser, mais en ce qui me concerne, il ne s’agit pas d’un mariage d’amour.
— Il en va de même pour moi. Quel soulagement ! ajouta-t-elle, souriant pour la première fois. On dit tant de fadaises au sujet de l’amour, n’est-ce pas ? Je suis toujours stupéfaite de voir une amie, par ailleurs sensée, perdre la tête pour un homme. L’amour paraît charmant dans les romans ou les pièces de théâtre, comme… oh, je ne sais pas… Othello, par exemple. Mais dans la vraie vie, l’amour, c’est autre chose.
Ah… Othello. L’histoire charmante d’un homme qui, fou de jalousie, tue son épouse adorée. Lorsqu’elle avait assisté à la représentation de cette pièce, Susannah Macey devait être distraite.
Léo se borna cependant à rétorquer :
— Je suis de votre avis. Les romans et les pièces de théâtre ne reflètent pas l’amour tel que je l’ai connu.
— Mais vous ne le connaissez pas réellement, n’est-ce pas ?
La question le surprit. Elle dut s’en apercevoir, car elle haussa un sourcil perplexe.
— Je manque de tact, pardonnez-moi, mais je me souviens des lettres de votre… votre première épouse, qui furent publiées au moment du…
Elle agita les doigts, comme pour se débarrasser du procès et du divorce.
— Dans l’une de ses lettres, elle écrivait à votre sujet : « Il est incapable d’aimer. » En lisant ces lignes, j’ai pensé : voilà un homme de bon sens.
Il fronça les sourcils.
— Vous n’aviez certainement pas plus de seize ans à l’époque.
— J’avais seize ans et beaucoup de bon sens.
— Manifestement.
Elle avait à présent dix-neuf ans, dix ans de moins que lui. Une décennie qui, tout à coup, valait un siècle. À dix-neuf ans, Léo avait connu son premier baiser et les affres de l’amour. À cet âge-là, Juno étudiait à Vienne et prenait un amant.
La lumière faisait étinceler les peignes piqués dans les cheveux noirs de Susannah. « Elle est jolie », pensa-t-il. Il n’éprouvait aucun désir, pas encore, pas aujourd’hui, mais ce n’était pas le jour de leurs noces, donc tout allait bien.
Elle recommençait à frotter ses pouces l’un contre l’autre.
— Puisque nous clarifions les choses, je tiens à dire que le travail de la Fondation Dammerton m’intéresse énormément, déclara-t-elle avec un sourire timide. Quand nous serons mariés, vous serez en mesure d’élargir son champ d’action. Je m’en réjouis et j’aimerais beaucoup y prendre part.
Bien joué, Susannah. C’était une façon subtile de lui rappeler que ses projets dépendaient de l’argent qu’elle apportait dans la corbeille de mariage. Elle était plus intelligente et plus maligne que son attitude gracieuse et distinguée ne le laissait supposer.
— Qu’est-ce qui a éveillé votre intérêt pour la Fondation ? demanda-t-il.
Elle réfléchit, comme si elle battait les cartes avant d’en choisir une.
— Il y a quelques années, nous avons séjourné chez le duc et la duchesse du Northumberland. On m’a montré la collection d’objets d’art de feue la première duchesse. L’avez-vous vue ?
— Oui, elle est remarquable.
— En apprenant qu’elle avait été une mécène réputée, je me suis dit : voilà ce que je souhaite faire. J’adore l’art, mais j’avoue que mes aquarelles laissent à désirer, et mes broderies…
Elle poussa un soupir affligé.
— Les fils s’entortillent sans que je comprenne pourquoi. Les points sont trop serrés ou trop lâches. Quand le motif est simple, je ne m’en sors pas trop mal, mais s’il est plus élaboré… j’en fais une horreur.
« Elle est charmante », pensa-t-il.
— Vous aimez que les choses soient nettes et en ordre.
— Oui, en effet, acquiesça-t-elle avec un sourire – et elle avait un joli sourire. J’adore les listes, mon carnet de comptes est un pur chef-d’œuvre. Je suis capable d’organiser une réception mondaine jusque dans les moindres détails. L’ordre régnera dans notre foyer, je vous le promets.
Léo réussit à s’arracher un sourire rassurant.
— Qu’est-ce qu’un homme pourrait demander de plus ?
1. Debrett’s Peerage and Baronetage, ou Debrett’s : annuaire nobiliaire britannique dont
l’origine remonte à 1769. (N.d.T.)
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