Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Mia Vincy · Chapitre 25 sur 33

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Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Chapitre 21

21

 

— Oh, c’est désespérant ! se plaignit Béatrice. Je ne sais même pas pourquoi je m’en préoccupe !

Juno lança un coup d’œil au profil de Béatrice avant de reporter son attention sur le tableau qui, apparemment, suscitait cet accès de désespoir.

À vrai dire, la scène n’était pas gaie : on y voyait des femmes pleurer sur les cadavres ensanglantés de leurs compagnons, mais c’était tout à fait dans l’esprit de cette exposition de peintres espagnols.

Juno s’était empressée d’accompagner Béatrice ; malheureusement, celle-ci avait tenu à visiter l’exposition le jour du vernissage, auquel toute la bonne société était conviée. Tous ces gens voulaient être les premiers à découvrir les peintures, et il y avait une telle cohue qu’on ne voyait rien du tout. Mais ces prétendus amateurs d’art désiraient surtout être vus.

Puis Juno prit conscience que Béatrice fixait du regard une femme corpulente au visage insipide qui bavardait avec un groupe de visiteurs.

— Elle ne m’a même pas saluée, chuchota Béatrice.

— Est-ce quelqu’un d’important ?

La question ranima Béatrice, qui écarquilla les yeux.

— Ne me dites pas que vous ne la connaissez pas ! Enfin, quoi, c’est la vicomtesse de Newhurst. Je lui ai été présentée lors du salon qu’organise Prescott. Elle a été absolument charmante, alors je l’ai invitée à mon bal.

Les épaules de Béatrice se voûtèrent.

— Et maintenant, elle ne me reconnaît pas ! Elle a pourtant déclaré qu’elle s’intéressait à votre travail.

Son travail ? Juno avait espéré que cette exposition raviverait l’étincelle créatrice, mais les tableaux ne faisaient qu’aggraver son mal-être.

— On arrive à la fin de la saison mondaine, et la bonne société sait à peine que j’existe, se lamenta Béatrice.

— Il y avait pourtant du beau monde à votre garden-party, et vous m’avez dit que vous aviez de nombreuses réponses positives pour votre bal de la semaine prochaine.

— Oui, mais je n’aurai pas un seul membre de l’aristocratie. Je pensais que la présence du duc, lors de ma garden-party, les encouragerait à me fréquenter, mais non, ils continuent à dédaigner mes invitations.

— Les aristocrates sont des gens ordinaires, vous savez.

— Ordinaires ? Qu’est-ce que vous racontez ? Ils constituent l’élite, la crème de la société. Si seulement ils voulaient bien m’accepter ! Je ne suis peut-être qu’une fille de propriétaire terrien, mais j’ai, moi aussi, le droit d’être là. Je m’y connais mieux en peinture que la plupart des pitres de la Royal Academy, même si dès que j’exprime un point de vue, ils me soupçonnent immédiatement de répéter comme un perroquet les opinions de Prescott.

Prenant Juno par le bras, elle l’entraîna vers le tableau suivant, sans cesser de grommeler :

— M. Prescott traite avec ces beaux messieurs, mais uniquement entre les murs de leurs clubs. Ils n’en parlent pas à leurs épouses, je présume – pourquoi un homme s’embarrasserait-il à parler à son épouse, je vous le demande ! –, par conséquent, les dames de l’aristocratie ne savent même pas que j’existe.

Juno soupira, abandonnant tout espoir d’admirer tranquillement les œuvres exposées. C’était aussi bien, car elle avait justement sous les yeux le portrait d’un gentleman élégant qui offrait des fleurs à sa bien-aimée, aux joues roses de confusion.

Elle détourna le regard.

— Pourquoi M. Prescott ne montrerait-il pas quelques-uns de ses tableaux à l’occasion, par exemple, d’un dîner de gala ? suggéra-t-elle. Tout le monde viendrait, c’est certain. Une chose m’étonne chez votre mari : il a une splendide collection, qu’il refuse d’exposer.

Béatrice poussa un soupir de regret.

— Nous avons passé des moments merveilleux au début de notre mariage, quand il m’emmenait en Europe et que nous visitions les galeries d’art. J’adorais apprendre, me cultiver. Les gens croient que je suis sotte parce que je parle trop, mais Prescott percevait mon talent et appréciait mon enthousiasme. Maintenant, il dit que je devrais me consacrer à nos enfants et leur transmettre mes connaissances. Ils n’ont pas encore cinq ans ! Je pensais qu’il aimait m’éduquer, mais à présent, je crains qu’il ne se sente une âme de Pygmalion avec une autre jeune femme. Si seulement je pouvais conquérir la haute société, j’aurais au moins cela. Mais échouer en tant qu’épouse, protectrice des arts et…

Elle s’interrompit, contemplant d’un air abattu le tableau devant lequel elles s’étaient arrêtées : un Titan décapitait un autre géant, au milieu d’une meute de démons ricaneurs. Béatrice aimait peut-être les décapitations, car elle sourit soudain à Juno.

— Savez-vous ce qui me remonterait le moral ? Un nouveau projet. Eh bien, je vais vous marier !

— Parce que, comme dit le proverbe, la misère aime la compagnie ? ironisa Juno. L’art me suffit, le mariage ne m’intéresse pas.

Elle récitait une fois de plus sa formule magique, mais une petite voix intérieure lui susurrait : « Et pourquoi pas ? Pourquoi pas ? »

—  On peut être à la fois une artiste et une femme mariée, rétorqua Béatrice. Que pensez-vous de M. Adair, l’encadreur ? Son affaire est florissante, et quand il retrousse ses manches, eh bien… j’avoue que je suis troublée. Vous ne le répéterez pas à M. Prescott, n’est-ce pas ?

Juno irait dire à M. Prescott que sa femme admirait les avant-bras de l’encadreur ? Quelle idée !

Mais, de fait, M. Adair avait de beaux bras musclés.

— Excellente suggestion, acquiesça-t-elle avec le plus grand sérieux. Les cadres sont hors de prix ; si j’épouse un encadreur, je ferai des économies.

Juno continua à déambuler d’un tableau à l’autre, se frayant un chemin dans la foule des invités. La chaleur étouffante qui régnait dans les salles commençait à lui donner la migraine. Elle reviendrait quand il y aurait moins de monde, pour étudier les œuvres exposées.

— Vous fêterez bientôt vos vingt-huit ans, fit remarquer Béatrice qui la suivait. Le temps file à toute allure.

Elle n’était pas encore décrépite, mais elle était tout de même une vieille fille. Eh bien, quoi ! Elle s’en moquait.

« Si je ne peux pas avoir Léo, il n’y aura personne d’autre », avait-elle écrit autrefois. Elle avait tenu parole.

— Je n’ai sans doute pas rencontré l’homme pour lequel j’accepterais de bouleverser mon existence, dit-elle.

Béatrice pointa sur elle un index réprobateur.

— Un jour ou l’autre, vous tomberez follement amoureuse.

Juno ne voulait pas « tomber » amoureuse. Elle préférait que l’amour soit un lever de soleil qui dissiperait doucement les ombres de la solitude, colorerait la vie et éclairerait le monde entier.

— Oh, regardez ! s’exclama soudain Béatrice. Nous sommes devant le Goya, le clou de l’exposition !

Elle ne remarqua pas que Juno s’était figée, les yeux rivés sur un homme, de l’autre côté de la salle.

Léopold Halton, le duc de Dammerton.

Malgré la foule, un espace s’était ouvert autour de lui et de l’élégante brune qui l’accompagnait. Il avait vraiment l’air d’un duc : distingué et impeccable. Il faisait tourner un monocle au bout de son cordon avec une vivacité qui démentait son apparente nonchalance.

Comment osait-il être là ! Il y avait eu un vernissage spécial pour le gratin, afin que les puissants n’aient pas à côtoyer le petit peuple.

Soudain, comme si elle l’avait appelé, il tourna la tête vers elle.

Leurs regards se rencontrèrent.

Le brouhaha s’estompa et tout devint flou. Juno ne voyait que Léo.

Ils se regardèrent ainsi pendant plusieurs secondes, puis il pivota à demi et pencha la tête pour écouter ce que lui disait sa fiancée.

Une violence inouïe s’empara d’elle. « Non, il est à moi ! » faillit-elle hurler. Elle aurait voulu scalper la demoiselle, lui arracher les yeux et, pour faire bonne mesure, la balancer par la fenêtre. « Tu ne le connais pas, tu ne le connaîtras jamais vraiment. Il est à moi ! »

Mue par un instinct viscéral, elle s’avança vers lui. Prenant tout à coup conscience de sa folie, elle recula précipitamment, trébucha et heurta un vieux monsieur. Leurs catalogues d’exposition leur échappèrent des mains et tombèrent sur le sol. Juno les ramassa, tandis que sa victime rajustait son chapeau. Cramoisie, elle s’excusa profusément, puis le vieux monsieur s’éloigna.

— Qu’est-ce qui vous arrive, Juno ? s’étonna Béatrice. Cette maladresse ne vous ressemble pas.

Juno resserra son châle autour de ses épaules et tapota son petit chapeau. Léo devait rire sous cape, elle l’entendait ironiser : « Tu vois ? Tu as déjà le cerveau embrouillé. »

— Voilà ce qu’on récolte à force de dessiner des nus, marmonna-t-elle d’un ton lugubre.

Elle sursauta. Oh non ! Pourvu que Béatrice n’ait pas entendu. Pitié, Seigneur !

Heureusement, Béatrice ne l’écoutait plus.

— Juno chérie, regardez qui est là ! chuchota-t-elle. Le duc de Dammerton et Mlle Macey ! Si nous allions les saluer, serait-ce inopportun ? Nous avons été présentés, mais… Non, je ne dois pas le déranger. Cependant, vous, vous pourriez…

Juno tourna les talons et fonça vers un autre tableau.

— Ils sont là pour voir les peintures, il vaut mieux les laisser tranquilles.

Béatrice acquiesça et la suivit, tout en se tordant le cou pour épier Léo, tel un épagneul tirant sur sa laisse. Juno, elle, fixait le morceau de tableau qu’elle apercevait entre les têtes et les épaules des visiteurs.

Elle n’adresserait plus un seul coup d’œil à Léo, ni à la demoiselle qu’il comptait épouser – cette petite-fille de comte, intelligente, vertueuse et nantie de vingt-cinq mille livres de dot. Mlle Macey était parfaite. Distinguée, élégante, jeune et jolie.

« Et alors ? » grommela Juno in petto. Elle aussi aurait eu fière allure, si elle avait pu consacrer plusieurs heures par jour à s’apprêter, si elle avait eu un coffre plein de lingots et une armée de domestiques aux doigts de fée. Les gens jugeaient les femmes selon leur degré de perfection, sans jamais penser qu’elles seraient infiniment plus accomplies si elles n’étaient pas forcées de passer un temps fou à s’habiller et à se coiffer.

Bien sûr, quand Mlle Macey serait duchesse, elle serait observée en permanence et donc contrainte de se montrer à son avantage. « Je ne lui envie pas sa place », songea Juno qui pivota résolument pour poursuivre la visite.

Mais subitement, Léo fut là, juste devant elle.

Non, pas Léo. Le duc de Dammerton.

Elle scruta avidement son visage, à la recherche de… quelque chose, n’importe quoi. L’ombre d’un sourire, une étincelle au fond des yeux, un souvenir, une émotion.

Rien… Son visage n’était qu’un magnifique masque, indifférent et hautain.

Béatrice plongea dans une révérence et tira sur la jupe de Juno, qui baissa le nez et fit également la courbette.

— Votre Grâce, pépia Béatrice, mon époux et moi-même vous présentons nos plus sincères félicitations pour vos fiançailles.

— Je vous remercie, madame Prescott. Est-ce que cette exposition vous plaît ?

— Énormément, Votre Grâce.

— Mademoiselle Bell, enchaîna-t-il, tournant vers elle son regard d’un bleu glacial. J’espère que vos proches sont en bonne santé et que votre travail avance bien.

— Tout va bien, Votre Grâce, merci.

Voilà : les amabilités d’usage étant échangées, ils allaient se saluer d’un petit hochement de tête et se séparer. Une fois de plus.

Elle le vit s’apprêter à prendre congé, reculer d’un pas, entrouvrir les lèvres. Il allait leur dire au revoir, puis il partirait. Une fois de plus.

— Vous comptez rester en ville pour l’été ? demanda-t-elle tout à trac.

Il cilla, comme si la question le choquait. Mais il se ressaisit et répondit :

— Je serai à Brighton.

À ces mots, ce fut Juno qui cilla. Léo ne fréquentait pas Brighton, il n’avait que mépris pour les fêtes estivales de la bonne société.

— J’accompagnerai Mlle Macey et sa famille, ajouta-t-il.

Il fallait mettre un terme à ce calvaire, cesser de parler, le libérer. Le laisser partir.

— La date du mariage est-elle fixée ?

— Ce sera en septembre.

— Votre mère et votre sœur seront-elles revenues de Prusse ?

— Ma mère a l’intention de passer une autre année auprès des siens.

Quel dialogue ridicule ! Si seulement elle pouvait poser les questions qui l’obsédaient : « Sous ce masque froid, es-tu aussi bouleversé que moi ? Sens-tu encore mes caresses, comme je sens les tiennes ? Mais peut-être que, pour toi, notre rendez-vous amoureux a atteint son but ? As-tu fait la paix avec le passé ? As-tu effacé ces heures de ta mémoire, es-tu seulement gêné de croiser une ancienne amante dans un lieu public ? »

Elle se haïssait d’être aussi faible, puisqu’elle n’avait aucun droit sur lui. Elle avait choisi de tracer son propre chemin ; or, ce chemin l’éloignait irrémédiablement de lui. Elle avait rompu ses amarres, et aucun homme respectable ne tenterait de la retenir.

À présent, il était fiancé à une autre, qui était avec lui dans cette salle, et Juno n’avait plus son mot à dire.

Les mois d’été passeraient. Lorsque l’air fraîchirait et que les feuilles des arbres jauniraient, quand les enfants cueilleraient des noisettes et que les oiseaux, pour échapper aux chasseurs, s’enfuiraient à tire-d’aile dans le bleu du ciel… le bleu des yeux de Léo qu’elle ne peindrait jamais, sa bouche qu’elle n’embrasserait plus jamais…

À l’automne, Léo serait marié.

Assez ! Elle devait le laisser partir.

Au prix d’un effort surhumain, elle trouva la force et l’élégance de dire :

— J’espère que vous serez très heureux.

— Je ne vois pas pourquoi nous ne le serions pas, rétorqua-t-il distraitement – il regardait déjà ailleurs. Si vous voulez bien m’excuser, je vais rejoindre mes amis.

— Pardonnez mon audace, déclara soudain Béatrice – Juno l’avait oubliée –, mais si Mlle Macey désirait qu’on fasse son portrait…

— Béatrice ! coupa Juno, horrifiée.

— Taisez-vous, ma chère. Il est de mon devoir de vous mettre en avant. Mme Green a peint un portrait de la duchesse de Clarence ; or, vous avez au moins autant de talent qu’elle. Je ne vous ai pas choqué, Votre Grâce ?

— Pas du tout, madame Prescott. Je vous souhaite une bonne journée.

Sur quoi, ayant habilement noyé le poisson, il les planta là.

Juno le suivit des yeux. La dernière fois qu’elle l’avait vu de dos, il ne portait qu’une chemise et, assis au bord du lit, il lui avait fait l’aveu qui avait tout changé.

Dieu merci, la foule eut la bonté de se refermer sur lui, et Juno ne distingua plus que son chapeau qui franchissait le seuil de la salle.

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