Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Mia Vincy · Chapitre 27 sur 33

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Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Chapitre 23

23

 

 

Le verre en cristal taillé en pointe de diamant, sur son lit de velours vert, était ravissant. Le calice et le pied balustre scintillaient à la lumière.

« Ce n’est qu’un verre, songea Léo. Juste un stupide verre. »

Mais on attendait son verdict dans un silence recueilli. Sa visite à cette modeste cristallerie du Kent était lourde de conséquences pour les propriétaires qui avaient désespérément besoin d’une subvention : il pouvait transformer leur vie d’un trait de plume. C’était également important pour Susannah qui avait attiré son attention sur les maîtres verriers. « Elle cherche à m’impressionner », se dit-il.

Et il était impressionné. S’il s’en souciait comme d’une guigne, ce n’était pas la faute de ce pauvre verre, ni celle des maîtres verriers, et encore moins celle de Susannah.

Il était le seul fautif. C’était lui qui avait adressé la parole à Juno, lors de l’exposition de peinture espagnole. C’était lui qui s’était enivré pour la première fois depuis des années, lui qui s’était retrouvé devant chez elle, qui s’était ridiculisé et avait parlé à tort et à travers.

Mais ce coup de folie était passé avec la gueule de bois, dont il se remettait à peine lorsqu’ils étaient arrivés chez la tante de Susannah, dans le Kent, où ils séjourneraient durant une semaine. Susannah et sa tante avaient prévu une panoplie de distractions : promenades, canotage, excursions en voiture. Tout cela semblait délicieusement ennuyeux, et avait surtout l’avantage de l’éloigner de Londres.

Aussi Léo feignait-il de s’intéresser à ce qu’on lui montrait, posant des questions simples pour mettre leurs hôtes à l’aise. Il accepta leur cadeau – un service de verres – et s’en alla avec sa fiancée qui souriait de toutes ses dents de nacre.

C’était une belle journée. Léo proposa d’abandonner la voiture et de rentrer à pied chez la tante de Susannah. Sa fiancée acquiesça.

Un vague souvenir surgit dans son esprit : Juno avait mentionné Susannah, cette nuit-là. Elle avait dit… quoi donc ? Ah oui, qu’elle espérait que Susannah le comprenait.

Bien sûr qu’elle le comprenait. Quelle autre jeune femme en Angleterre aurait l’idée de l’emmener visiter une cristallerie dans le Kent ?

— Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle. Pourraient-ils postuler pour une subvention de la Fondation Dammerton ?

— Si vous le souhaitez, pourquoi pas ?

— Je les inscrirai sur ma liste. Il y a une intéressante église normande dans le village. Nous pourrions jeter un coup d’œil aux sculptures.

Léo se moquait éperdument des Normands et de leurs sculptures.

— Excellente idée, répondit-il.

Susannah ne paraissait pas avoir besoin de parler. Comme d’habitude, elle gardait ses pensées pour elle.

C’était très bien comme cela.

Il ne l’avait pas encore embrassée. Elle n’attendait apparemment pas qu’il le fasse et, par ailleurs, n’avait rien dit qui puisse être interprété comme une invite. Ils étaient en train de devenir amis, et elle paraissait s’en contenter. Léo en était également tout à fait satisfait.

Il aimait bien Susannah. Le problème, c’était qu’il ne s’aimait pas quand il était avec elle. Il était affecté, il en faisait trop et se sentait coupable – or, il n’avait pas à battre sa coulpe, puisqu’il s’était efforcé d’être honnête avec Susannah, du moins autant que possible. Il avait cependant l’impression de se vider de sa substance, de n’être plus qu’un titre de noblesse ambulant.

Ils avaient atteint le parvis de l’église, qu’ombrageait un if centenaire. Devant le porche de pierre, Susannah se lança dans un exposé de l’histoire de l’édifice, où il était question de Normands, de saints et de gargouilles – une ample énumération de faits. Elle aimait les faits. Elle adorait les listes. Elle vénérait l’ordre.

— Susannah, dit-il, interrompant sa récitation.

Elle pivota vers lui, toujours charmante.

— Oui ?

— Je pensais que je pourrais peut-être vous embrasser.

— Très bien.

Elle joignit ses mains et renversa légèrement la tête en arrière.

— C’est un élément important du mariage, ajouta-t-il.

— Oui, j’espère que nous aurons le bonheur d’avoir des enfants.

« Embrasse-la maintenant », s’ordonna-t-il, mais ses mains restaient nouées derrière son dos. Embrasser sa fiancée ne nécessitait pas d’explications ; pourtant, il dit :

— Je suppose que votre mère ou votre grand-mère vous ont expliqué de quoi il retourne.

— Oui, j’en suis informée.

— Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que ce soit agréable pour vous. Vous n’avez aucune raison de vous inquiéter.

Elle s’éclaircit la voix.

— Vous êtes très prévenant.

— J’imagine que m’entendre dire qu’il n’y a pas de raison de s’inquiéter rend la chose assez inquiétante. Ce qu’elle n’est pas.

Elle battit des cils, visiblement perplexe.

— Je ne m’attendais pas à avoir cette discussion.

— Moi non plus, rétorqua-t-il, c’est sans doute pour cela que je m’y prends mal.

Ce n’était qu’un baiser. Elle était jolie, il l’aimait bien, et ils seraient bientôt mariés. Il pouvait y arriver.

Les yeux de Susannah papillotaient, elle frottait ses pouces l’un contre l’autre.

— Nous avons tout le temps, dit-il. Rien ne presse.

— Bien sûr.

Elle semblait soulagée. Elle s’écarta de lui et, d’un accord tacite, ils tournèrent le dos à l’église pour rejoindre la route.

« Inutile de la bousculer », songea Léo. Il aurait tout le temps de l’embrasser. Une vie entière.

À leur retour, ils apprirent que le cousin de Susannah était arrivé avec trois de ses amis. Ces jeunes gens étaient dans le salon avec les dames.

Pas exactement avec elles, car comme toujours en Angleterre, ce petit monde s’était divisé en deux : les femmes d’un côté de la pièce, et les hommes de l’autre.

Léo se dirigea vers le joyeux quatuor. Un laquais lui avait remis plusieurs lettres, ce dont il se félicitait, car cela lui donnait un bon prétexte pour ne pas faire la conversation. Il s’appuya contre le manteau de la cheminée et décacheta la première lettre. Elle lui était adressée par le secrétaire de l’archevêque : la licence spéciale de mariage au nom de Thomas Macey était prête.

La deuxième lettre provenait de sa résidence londonienne et était signée de son demi-frère.

St Blaise savait donc où se trouvait l’écritoire ? Stupéfiant. Peut-être avait-il trébuché dessus en volant un encrier ?

L’écriture était étonnamment élégante, le billet succinct et énigmatique.

As-tu vu cela, Polly ? Elle refusera de me recevoir.

Le « cela » était une coupure de journal. St Blaise s’était donné la peine de découper un article, et plus ahurissant encore, il avait lu le Times.

Cher Monsieur,

Un extrait du courrier des lecteurs – en l’occurrence, une lettre de William Prescott au rédacteur en chef du journal.

Il a été porté à ma connaissance que, à Londres, une femme qui se prétend artiste dessinait des hommes et des femmes dans toute leur indécente nudité. Il s’agit là, vous en conviendrez, d’une entreprise immorale.

Léo eut l’impression de recevoir un coup de poing au ventre. Effaré, il parcourut rapidement la lettre de Prescott.

Aucune femme respectable ne s’aviserait… Mlle J.B… Mon épouse cruellement dupée… Seules certaines formes d’expression artistique conviennent au sexe faible…

Avec cette lettre, l’infâme William Prescott avait certainement ruiné Juno. Sa carrière à Londres était finie, car qui accepterait une femme qui dessinait des personnages « dans toute leur indécente nudité » ?

Léo chiffonna rageusement la coupure. Puis il la déplia, la lissa, la replia en deux, en quatre, la glissa dans le billet de St Blaise.

Il fallait brûler cette lettre, mais il n’y avait pas de feu dans la cheminée. Léo fourra la lettre dans sa poche. Ses mains tremblaient.

Cela ne le concernait pas.

Juno avait fait des choix en connaissance de cause. Cela ne le concernait pas.

— J’espère que vous avez reçu de bonnes nouvelles.

Il sursauta. Susannah était revenue, après s’être rafraîchie.

— Euh…, bredouilla-t-il. Un rendez-vous avec l’archevêque. Il m’a demandé conseil.

Il ne lui avait pas dit qu’il sollicitait une licence spéciale pour son frère Thomas.

Comme elle écarquillait les yeux, il s’empressa de préciser d’un ton faussement léger :

— Pas pour des questions ecclésiastiques, je vous rassure. Dans ce domaine, il n’a pas besoin de moi. Non, il s’agit d’arts décoratifs. Tissus, pendules, et cætera, enchaîna-t-il, s’enfonçant dans le ridicule.

— Comme c’est charmant !

Sur quoi, elle alla s’asseoir dans le coin des dames.

Léo ravala un soupir.

Les méfaits de Prescott et les conséquences qu’en subissait Juno ne le concernaient pas. L’honneur passait avant tout. Il se devait d’être loyal envers Susannah, et non Juno.

Il entendit alors les jeunes gens, dans leur coin, s’esclaffer.

— Je ne vois pas où est le problème, déclara l’un d’eux, avant d’ajouter à voix basse : les galeries d’art regorgent de nus.

— Les nus que tu lorgnes ne sont pas dans les galeries d’art, plaisanta un autre jeune homme.

— Qu’une femme dessine des nus, ce n’est pas bien.

— Tu as raison, il faudrait que les femmes se contentent de poser nues.

Ils gloussèrent de nouveau. À Londres, Juno devait être la cible de ces fines plaisanteries, de ces rires gras, elle…

Cela ne le concernait pas.

— On a tort de penser que les femmes sont plus délicates que les hommes, intervint un autre plaisantin. La dernière femme qui m’a vu à poil n’a même pas rougi.

— Il paraît que, chaque année à la Royal Academy, certains étudiants ont des vapeurs la première fois qu’un modèle enlève sa robe.

— Je crois que, moi aussi, la première fois, j’ai eu des vapeurs !

Soudain, comme mues par une volonté propre, les jambes de Léo le propulsèrent vers la porte. Il traversa le salon à une telle vitesse que les dames, surprises, cessèrent de bavarder.

— Dammerton ? lui lança Susannah.

— Je dois rentrer à Londres, s’entendit-il répondre. Une affaire urgente.

— La décoration intérieure de l’archevêque ? demanda-t-elle d’un ton incrédule.

— Oui, voilà. Excusez-moi, je dois partir.

Tous l’observaient et semblaient penser qu’il avait perdu la tête. Peut-être était-il fou, en effet. Mais peu importait, il était duc. S’il affirmait qu’il était obligé de s’en aller, personne ne ferait de commentaires, du moins en sa présence.

Il s’inclina et quitta le salon à grands pas.

Une fois dans le hall, il se mit à courir.

La tâche de Juno était pourtant simple : sortir les objets du meuble de rangement et les entasser dans une caisse.

Mais elle n’y arrivait pas, elle ne pouvait que contempler les cadeaux hétéroclites qu’elle avait reçus de Léo au fil des ans. Le premier était un violon – elle avait eu besoin de cet accessoire pour exécuter une commande. La conque marine était son dernier cadeau.

Elle devait encore emballer ses œuvres secrètes – secrètes, car les personnages étaient nus. Quel scandale ! Une femme qui peignait comme un homme ! Comment osait-elle représenter une sirène jetant le grappin sur

un naufragé, ou la malheureuse Hypatie 1 traînée nue sur le sol par ses assassins ? Que faire de ces dessins et peintures ? Personne ne devait les voir ni savoir qu’elle faisait des nus.

Un rire hystérique lui échappa. Elle chercha machinalement les chattes du regard, pour les rassurer, mais Livia et Phœbe les avaient déjà emmenées. L’atelier était vide.

Sa famille, qui n’y était pourtant pas obligée, l’avait soutenue lorsque son univers s’était écroulé. L’oncle Gordon répétait que l’opinion des gens lui était indifférente. Phœbe disait qu’elle n’en avait cure, étant donné qu’elle s’était elle-même perdue de réputation en quittant son mari. Daniel disait également qu’il en faisait peu de cas ; cela le rendait même plus intéressant aux yeux de ses camarades. Hadrian lui-même était rentré précipitamment à Londres, dès qu’il avait appris la nouvelle, disant qu’il se moquait de l’opinion publique parce que le gouvernement avait trop besoin de lui pour le congédier. Ils s’étaient tous rassemblés autour d’elle, qui ne les méritait pas.

Mais leur soutien ne changeait rien. À Londres, elle était finie, et personne n’y pouvait rien.

Elle avait vraiment tout perdu, le courrier qu’elle avait reçu le prouvait.

Elle l’avait évidemment compris à l’instant où Hester lui avait montré la lettre de Prescott adressée au rédacteur en chef du Times, mais à ce moment-là, cela lui avait paru irréel.

Puis les autres lettres étaient arrivées.

De futurs clients annulaient leurs rendez-vous. D’anciens clients lui exprimaient leur dégoût. Certains lui renvoyaient même les portraits qu’elle avait faits d’eux – on risquait apparemment d’être accusé d’indécence et d’immoralité rien qu’en regardant un tableau de Juno Bell.

Elle avait tout de même reçu de gentilles lettres de ses amies Arabella et Cassandra. Elles ne pouvaient pas quitter leur campagne, car toutes deux étaient à présent des mères de famille, mais elles l’invitaient à les rejoindre et lui offraient un refuge en attendant que la tempête s’apaise.

Malheureusement, la tempête ne se calmerait pas. Un aristocrate pouvait supporter un scandale. Un artiste le pouvait aussi, à condition d’appartenir au sexe fort et d’avoir suffisamment de charme et de talent. Mais une femme célibataire ? Sa carrière, à Londres, était terminée.

La faute n’en était à personne, sinon à elle-même.

Oh, elle pouvait bien vitupérer Prescott ou l’injustice de la société, cela n’empêchait pas qu’elle connaissait les règles et les risques. Elle avait fait ce que bon lui semblait. Pourquoi ? Parce qu’elle en avait eu envie.

Parce qu’elle était assez folle, têtue et arrogante pour penser que les règles ne s’appliquaient pas à elle. Comme si elle était quelqu’un de spécial.

Ce n’était pas le cas.

Triste et agitée, elle déambula dans l’atelier, regarda par la fenêtre le ciel lugubre. En Italie, au moins, il y aurait du soleil.

Elle était toujours devant la fenêtre quand elle entendit des pas dans la pièce voisine. Puis dans la vitre se refléta une silhouette élancée, immobile sur le seuil, appuyée au chambranle de la porte.

La posture nonchalante de Léo quand il lui rendait visite.

Elle ferma les yeux. Elle était en train de devenir folle, mais quelle importance ? Tous ses sens vibraient. Elle écoutait le bruit sourd de bottes foulant le plancher, percevait un mouvement derrière elle, la chaleur d’un corps… L’odeur de Léo.

Il l’entoura de ses bras, et elle se laissa aller contre lui. Leurs doigts s’entrelacèrent, il posa sa tête contre la sienne. Ses cheveux la chatouillaient.

Des larmes brûlantes perlaient sous les paupières de Juno et roulèrent sur ses joues.

— Tu es là, balbutia-t-elle.

— Chut…

Léo était là, et le reste du monde pouvait aller se faire pendre ailleurs. Il était venu, rien d’autre ne comptait.

Excepté le fait qu’il était fiancé et qu’elle était le scandale de Londres.

Tout à coup, ce fut insupportable. La présence de Léo, sa gentillesse, son amitié, elle perdrait tout cela, une fois de plus, quand il la quitterait.

Il l’avait rejetée et accusée d’être volage. Il avait rompu leur amitié pour se fiancer avec une autre, avant de revenir un soir, ivre, lui dire que leur nuit d’amour était une erreur.

Elle se dégagea brusquement, essuya ses larmes et se retourna.

Oh, la douceur, la tendresse inquiète qu’elle lisait sur son visage…

— Tu ne devrais pas être là, marmonna-t-elle.

— J’ai appris ce qui s’est passé. Si je peux t’aider…

— Il n’y a rien à faire.

— De quoi as-tu besoin ?

Qu’il la prenne dans ses bras et la serre contre lui, encore et encore.

Elle recula, heurta la banquette sous la fenêtre.

— Tu veux être gentil, mais c’est trop…

Cruel, car elle avait éperdument besoin de sa gentillesse, qui serait fatalement éphémère.

Il balaya du regard l’atelier vide.

— Où sont tes amis et ta famille ? N’as-tu personne pour t’aider ?

— Les artistes m’évitent. Ils m’ont mise en quarantaine, de crainte que mon indécence et mon immoralité ne soient contagieuses.

— Tu as des amies puissantes et fortunées. Lady Hardbury et Mme DeWitt t’ont-elles abandonnée ?

— Arabella et Cassandra ne peuvent pas laisser leurs bébés, mais elles proposent de m’accueillir. Elles m’installeront dans leur grenier, où je pourrai peindre sans que leurs respectables invités me voient. Ma tante et mon oncle, quant à eux, ont recueilli les chattes dans leur demeure londonienne. Elles auront une belle vie et m’oublieront bientôt, parce que les chats sont comme cela.

Puis, comme la colère avait toujours été pour elle le meilleur rempart contre le chagrin et l’angoisse, elle ajouta :

— Il paraît que je suis comme cela, moi aussi. J’oublie.

— Je…

Il s’interrompit.

— Tu… quoi ? Tu vas tout arranger d’un coup de baguette magique, puisque tu es duc ? Ou tu me cacheras dans ton grenier, toi aussi, pour que ton adorable épouse ne risque pas de m’apercevoir ? Tout va bien, Léo. Tu n’as pas à t’occuper de moi. Je suis la seule fautive.

— Prescott n’est qu’un cuistre borné et pédant.

— En effet, acquiesça-t-elle avec un rire tremblant. Mais il est la voix de la bonne société, qui parle plus fort que moi, et que toi. Tu ne peux rien faire et, de toute façon, je ne veux rien de toi.

Sans répondre, il se détourna et se mit à arpenter l’atelier. Ses pas résonnaient dans la pièce vide. Juno s’imprégnait de son image si familière.

— Je pars pour l’Italie, annonça-t-elle d’un ton désinvolte, j’ai une cabine réservée sur le prochain bateau. Voilà comment va le monde ! Mme Prescott s’est bien conduite, contrairement à moi, par conséquent, elle donne un bal, et moi, je prends la fuite. Après l’Italie, j’irai peut-être en France. Je peux aller un peu partout en Europe ; là-bas, les gens ne s’intéressent pas à nos ridicules petits scandales anglais. Je serai libre de peindre ce qui me plaît et de vivre comme je l’entends.

Léo s’arrêta devant les œuvres secrètes de Juno et les examina en silence.

— Et voilà les peintures que tu ne voulais pas me montrer, murmura-t-il.

La tendresse se lisait sur ses traits. Il la regardait, et son regard pénétrait au plus profond d’elle, voyait les recoins obscurs de son être, ses paysages intimes, ses regrets, ses passions et sa solitude.

Maudit soit-il ! Comment osait-il la comprendre et l’accepter telle qu’elle était, alors qu’il avait choisi une autre femme ? Il tenait à elle, elle le savait, mais ce n’était pas suffisant pour lui et…

— Va-t’en, dit-elle.

— Juno…

— Tu ne peux rien faire, tu ne peux pas m’aider.

Il ne bougea pas.

— Va-t’en, Léo, je t’en prie. Je ne supporte plus de te voir.

1. Hypatie d’Alexandrie : philosophe néoplatonicienne, astronome et mathématicienne grecque.

Née entre 355 et 370 selon les sources, elle fut assassinée par des chrétiens fanatiques en 415.

(N.d.T.)

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