Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie
Chapitre 2
2
Le dessin prenait vie sous les doigts de Juno. Les flots tumultueux s’enroulaient autour de la queue d’une sirène, laquelle s’emparait d’un solide marin, un malheureux naufragé qui, en coulant à pic, avait réussi à perdre tous ses vêtements.
— Peu importe que tu sois nu, mon ami, l’informa gaiement Juno, puisque cette belle sirène va t’entraîner vers la mort.
Stoïque, le marin garda le silence, mais on entendit un ronronnement provenant de la banquette aux coussins rouges, sous la fenêtre, où les chattes étaient pelotonnées l’une contre l’autre dans une flaque de soleil. Ses pattes rayées repliées sur ses oreilles, Artémise ne broncha pas, mais Angelica ouvrit des yeux ensommeillés et bâilla quand Juno gratta sa tête grise.
Le dessin n’était pas mal du tout, s’étonna-t-elle – elle éprouvait toujours une légère surprise quand son travail la satisfaisait. Elle avait réussi à restituer le remous des vagues, les muscles bandés du naufragé qui luttait contre les éléments, le buste élégant et la taille fine de la sirène.
Cependant… Juno fronça les sourcils. Le corps nu du marin lui convenait, mais son visage nécessitait quelques retouches, pour qu’on ne devine pas l’identité du modèle.
Fredonnant un chant de marin, Juno se remit à l’ouvrage. Peu à peu, elle prit conscience que quelqu’un l’observait, sur le seuil de l’atelier.
St Blaise, probablement. Flûte ! Elle croyait pourtant que son modèle était parti.
— Vous avez intérêt à être habillé, cette fois, déclara-t-elle d’un ton sévère, sans détourner le regard du chevalet.
— J’ai commis mes péchés quotidiens vêtu de pied en cap, je me permets de le signaler.
En entendant cette voix familière, teintée d’ironie, Juno sentit comme une bulle de joie éclater dans son cœur.
— Léo ! s’exclama-t-elle avec un sourire. Excuse-moi, j’ai cru que c’était… quelqu’un d’autre.
— Quelqu’un de beaucoup plus nu, si je comprends bien. Navré de te décevoir.
— Oh, comment pourrais-je être déçue quand tu m’éblouis de ta splendeur ducale ?
Il avait l’air de poser pour un tableau : élancé, appuyé avec nonchalance au chambranle de la porte, les jambes croisées à hauteur des chevilles. La lumière cuivrait ses cheveux châtains et soulignait les méplats de son visage.
Elle s’autorisa à s’imprégner de cette image : sa chevelure savamment décoiffée, son regard faussement tranquille, l’épingle ornée d’une pierre précieuse piquée dans sa cravate immaculée, le gilet brodé, la culotte de peau qui moulait ses longues cuisses. Sa redingote admirablement taillée faisait les cornes au sarrau informe de Juno et, sous ses bottes luisantes, le plancher éraflé rougissait de honte.
Léopold Halton, duc de Dammerton, était aussi déplacé dans le modeste atelier de Juno, où régnait la pagaille, qu’une créature étincelante surgie du royaume des fées. Sa présence était pourtant toujours agréable. Depuis quatre ans, Juno ne se lassait pas de ses visites inopinées. Elle ne se lassait pas non plus de le regarder. Pourquoi pas ? N’importe quel artiste admirerait ce corps svelte et souple, suprêmement élégant.
Sans parler des cadeaux qu’il lui apportait. Il en tenait justement un, enveloppé dans un mouchoir de batiste.
— Mon offrande à la Muse, dit-il.
— Dans ce cas, tu peux entrer.
Elle essuya ses mains sales et posa le torchon sur le dessin, pour le dissimuler, tandis que Léo se frayait un chemin dans la forêt de chevalets.
Il lui tendit son présent, déplia le mouchoir – qui lui appartenait, car il s’en dégageait un léger parfum de verveine citronnelle – qui protégeait… une conque marine.
— Oh, c’est incroyable ! dit-elle avec un rire, en saisissant le coquillage.
Ses doigts frôlèrent la paume chaude de Léo, et un petit frisson la parcourut, frisson qu’elle s’empressa d’ignorer pour se concentrer prudemment sur la coquille en spirale.
— Tu trouves ce coquillage amusant ? demanda-t-il, les yeux rivés sur le pouce de Juno qui caressait les lèvres roses et luisantes de la conque.
— Je trouve merveilleux que tu aies deviné que j’en voulais un.
— Je n’ai rien deviné. Je suis passé devant la charrette d’un colporteur, et cette conque m’a tapé dans l’œil.
— Dire que tu refuses de croire à la magie ! Tiens, regarde.
Elle arracha le torchon qui cachait le dessin et pointa du doigt une deuxième sirène ballottée par les vagues, qui portait à sa bouche une forme indistincte.
— La pauvre chérie est censée souffler dans une conque, mais j’ai pris conscience que je ne savais pas à quoi cela ressemblait. Et voilà que, juste au moment où je me demandais comment me procurer cet accessoire, tu l’achètes à un colporteur !
— Simple coïncidence.
— Non, c’est de la magie.
Il n’insista pas. Il se concentrait sur le dessin, le visage soudain tendu. Ce n’était tout de même pas la quasi-nudité des personnages qui le dérangeait ? Qu’est-ce que… Oh !
Comme si ses yeux se dessillaient, Juno vit alors ce qu’elle n’avait pas remarqué jusque-là, qui avait surgi de son imagination pour se coucher sur la page blanche, sans passer par sa conscience : le désir ardent dans le regard que le marin fixait sur la sirène, et – bonté divine, la sirène ! Avec quelle âpre convoitise elle s’emparait d’un butin qu’elle détruirait fatalement !
La Muse était espiègle, Juno elle-même en était un peu gênée. Tant de passion, de frénésie ! Pas étonnant que Léo soit perturbé.
Tournant les talons, elle se dirigea vers la vitrine remplie d’objets hétéroclites et y ménagea une petite place pour la conque, entre une poupée de porcelaine et un sextant en laiton, qui étaient également des cadeaux de Léo. Il lui offrait régulièrement des objets fantaisistes, cela semblait l’amuser. Certains étaient remarquables – la boîte en laque de Chine, l’échiquier persan, la mappemonde génoise – mais la plupart avaient été dénichés dans les foires et les boutiques de curiosités. Ils ne lui avaient coûté que quelques sous et étaient, pour Juno, plus précieux que les joyaux de la Couronne.
— Ce dessin est magnifique, murmura-t-il. Mais il est différent.
Du menton, il montra un autre chevalet sur lequel était posé le portrait inachevé d’une épouse de banquier qui faisait sauter un petit enfant sur ses genoux.
— Différent de tes ouvrages de commande, précisa-t-il.
Le regard de Léo allait de Juno au dessin, et du dessin à Juno, comme s’il essayait de trouver le lien.
Une timidité inhabituelle l’envahit. Quelle bêtise ! La timidité, c’était bon pour les autres, et, de plus, elle n’avait aucune raison de se sentir mal à l’aise. Elle n’avait assurément pas honte de ses dessins, ni des recoins sombres de son être où ils avaient éclos. Les humains avaient tous cette part d’ombre, même ceux qui prétendaient le contraire, et on devait trouver le courage de la dévoiler pour créer une œuvre d’art. Bien sûr, il fallait être prudent, surtout quand on était une femme. Cette sirène rejoindrait la collection secrète de Juno – des images qui se formaient dans son esprit comme des nuages d’orage et qu’elle était forcée de libérer pour ne pas devenir folle.
Mais elle n’aurait pas dû montrer à Léo ce dessin qui révélait quelque chose de son intimité. Léo, lui, ne révélait jamais rien de la sienne.
Elle agita le torchon, comme pour effacer sa gêne.
— Il y a une chose à savoir concernant le modèle qui a posé pour le marin, dit-elle d’un ton léger.
— Il est sacrément musclé, rétorqua-t-il, jovial. Et comment le sais-je, d’après toi ?
— Parce que tu es observateur et attentif aux détails ?
— Oui, et aussi parce qu’il est manifestement nu, répondit-il en lui lançant un regard oblique. Dois-je croire qu’une musculature aussi détaillée est issue de ton imagination ?
— J’ai une imagination débordante.
Il éclata de rire, elle aussi, et leur gêne se dissipa comme la fumée s’envole par une fenêtre ouverte.
— Tu recommences à dessiner des nus, reprit-il, faussement sévère. Tss, tss… Tu prends des risques, Juno. Ton pauvre cerveau féminin explosera, et
on t’enfermera à Bedlam 1. C’est ce qui arrive aux femmes quand elles regardent un nu en face. C’est une certitude scientifique.
— Mon cerveau n’a pourtant pas explosé. Peut-être suis-je particulièrement robuste.
— Je crains que non. Dessiner des nus a des effets pervers dont tu souffres déjà. Tu n’es pas mariée, tu es désordonnée, tu parles à tes chats…
Il pointa le dessin du doigt.
— … et tu compromets ta réputation, ajouta-t-il plus sérieusement. Tes clients te tourneront le dos, et Mme Prescott te retirera sa protection. Tu ne pourras jamais montrer ni vendre l’œuvre finale.
— Je peux la peindre, et c’est l’essentiel, rétorqua-t-elle d’un air de défi.
Elle n’exposerait cependant jamais ce beau travail sous son nom, alors que les hommes exposaient avec fierté des œuvres du même style. La bonne société tomberait en syncope en découvrant qu’une femme savait ce que cachaient les vêtements d’un individu.
S’écartant de Léo, Juno dénoua le fichu qui protégeait ses cheveux, ramassa ses boucles en un chignon dans lequel elle planta énergiquement deux peignes dépareillés. Le lourd sarrau alla bientôt rejoindre le fichu sur la patère. Elle leva les bras, s’étira et respira profondément. Dieu que c’était bon de dégourdir ses membres ankylosés par des heures d’immobilité !
Roulant les épaules avec un grognement de plaisir, elle s’aperçut que Léo l’observait. Il détourna aussitôt le regard avec un bref hochement de tête et se mit à fouiller dans les dessins – esquisses et études pour l’œuvre finale.
La vue des robes que Juno mettait pour travailler était pour Léo une souffrance. Elles étaient amples pour ne pas gêner les mouvements, sombres pour cacher les taches, et taillées dans un solide coton fait pour durer. Elles étaient confortables, pratiques et inévitablement peu élégantes, par conséquent offensantes pour les yeux si sensibles du pauvre Léo.
— À propos de mon nouveau modèle, reprit-elle, je dois te prévenir.
— Je présume qu’il rôde encore dans ta maison sans ses habits.
— Il adore cela, j’ai été plusieurs fois obligée de l’envoyer se rhabiller. Je ne l’ai pas aperçu depuis un moment, je suppose qu’il est parti. Mais il… Ah.
Inutile de poursuivre, Léo avait découvert le dessin qui révélait l’identité du modèle.
— S’il te plaît, dis-moi que j’ai la berlue, déclara-t-il d’une voix où se mêlaient de façon cocasse l’incrédulité et la contrariété. St Blaise ?
— Il est vraiment excellent. Il ne bouge pas d’un cil et ne se plaint jamais. J’aurais dû engager des soldats depuis des années.
— Si tu as embauché mon vaurien de demi-frère comme modèle, c’est que ton cerveau est d’ores et déjà gravement embrouillé.
— Que c’est méchant, Polly ! lança soudain le demi-frère en question.
Juno pivota en soupirant vers la porte de l’atelier, que franchissait St Blaise d’un pas chaloupé, tel un homme sortant d’un bordel à l’aube. Il avait les cheveux en bataille et n’avait pas trouvé le moyen de s’habiller. À sa décharge, cependant, il avait remis son pantalon et ses bottes, et tenait ses autres vêtements dans une main – il avait donc progressé depuis la dernière fois qu’elle l’avait chassé.
Engager St Blaise avait peut-être été une erreur. De notoriété publique, cet ancien officier de cavalerie était un débauché – et aussi le fils aîné que le défunt père de Léo avait eu avec Marguerite St Blaise, une Française réputée pour sa beauté, qui avait longtemps été sa maîtresse. Mais quand elle l’avait rencontré dans une exposition, quelques jours auparavant, il lui avait semblé… parfait.
Juno n’avait pas l’habitude de peser le pour et le contre avant de se décider. Sa famille, cette bande de petits malins, vouait un culte à la « pensée rationnelle ». Juno, quant à elle, considérait que c’était une déplorable perte d’énergie.
Certes, il arrivait parfois que son intuition la pousse à prendre des décisions terriblement malavisées, mais jusqu’ici, elle n’avait pas eu la preuve que des réflexions interminables donnaient de meilleurs résultats.
— Mlle Bell m’a recruté parce que c’est une femme de goût, déclara St Blaise à Léo. Allons, Polly, admets que j’ai un physique avantageux et un visage d’une beauté peu commune.
— Sur lequel on aimerait écraser son poing, rétorqua Léo, suave.
Un large sourire aux lèvres, St Blaise se laissa tomber sur le divan, tel un amant dans une chanson populaire.
— J’ai fait une sieste fabuleuse ! Poser est exténuant, dit-il dans un bâillement théâtral, en étirant ses bras nus. J’ai eu en dormant une merveilleuse idée, mademoiselle Bell : je vivrai dans votre atelier et je serai votre amant de cœur, un homme entretenu qui vous servira le thé, charmera vos invités et posera pour vous. Je suis très doué pour me déshabiller, ajouta-t-il avec un clin d’œil.
— Et beaucoup moins pour vous rhabiller, rétorqua-t-elle.
— Vos désirs sont des ordres, mademoiselle Bell !
Avec force gesticulations, il revêtit sa chemise et son gilet, puis se jeta de nouveau sur le divan, les bras grands ouverts, le regard brûlant, les lèvres étirées en un sourire capable de soulever tous les jupons à la ronde.
Un numéro impressionnant, mais Juno ne se laissait pas facilement impressionner. Pour elle, le corps de St Blaise ne serait jamais qu’un accessoire. Elle lança un coup d’œil à Léo, pour vérifier qu’il n’était pas fâché.
Heureusement, une étincelle malicieuse dansait dans ses yeux.
— Quelle chance pour toi, Juno ! N’as-tu pas toujours rêvé d’entretenir un amant de cœur ?
— Je crains fort de n’avoir pas de place pour une autre vitrine où le ranger.
— Tu pourrais le rouler et le caser sous le lit.
— Ou dans une cage suspendue à la fenêtre, comme un canari.
— Et, soyons honnêtes, il te sera plus utile qu’un singe savant.
— Voilà une bonne idée, dit-elle, écarquillant les yeux. Je lui mettrai une tenue de singe savant, avec une jolie redingote et un petit chapeau.
— Hmm… Les singes savants ne portent malheureusement pas de culotte.
— Un homme entretenu n’en porte pas non plus, sinon, à quoi bon l’entretenir ?
Ils échangèrent un sourire, ravis de raconter n’importe quoi.
— Une question, mademoiselle Bell, intervint St Blaise. Polly n’est pas votre homme entretenu, n’est-ce pas ?
— Léo ? s’esclaffa Juno. Seigneur, non, je n’en ai pas les moyens. Un seul de ses gilets me ruinerait.
— Alors, que fait-il là ?
— Je ne voudrais pas vous bouleverser, mais sachez qu’un homme peut rendre visite à une femme sans avoir l’intention de la mettre dans son lit.
— Vraiment ? s’étonna St Blaise. Vous y croyez réellement ?
— Il est venu m’apporter un cadeau.
— En réalité, rectifia Léo avec nonchalance, je suis venu te chercher.
— Pour m’emmener où ?
Il haussa un sourcil, sans répondre. Puis, toujours silencieux, il haussa les deux.
— Oh, bonté divine, le dîner d’Hadrian ! s’exclama-t-elle en se frappant la joue. J’ai perdu la notion du temps.
Elle décocha un regard vindicatif à la fenêtre qui laissait entrer une lumière trompeuse – les jours étaient très longs à cette époque de l’année.
— Merci, Léo. Je détesterais être en retard.
— Un dîner ? dit St Blaise. Qui est invité ?
— C’est un dîner de famille, pour fêter le retour en Angleterre de mon cousin Hadrian, expliqua Juno en rassemblant les dessins pour les enfermer dans l’armoire massive où elle cachait ses secrets. Il y a des années que nous n’avons pas été réunis.
Elle était tellement impatiente de les voir tous ensemble : la tante Hester et l’oncle Gordon ; ses cousines Phœbe et Livia, l’une mariée, mais ne vivant pas avec son mari, l’autre farouchement célibataire et résolue à ne pas quitter la maison ; le jeune Daniel qui étudiait à Oxford ; et Hadrian, enfin de retour de Vienne.
— Si c’est un dîner de famille, pourquoi Polly est-il invité ?
— Parce qu’il est le plus vieil ami d’Hadrian.
Elle saisit la redingote de St Blaise et, tel un toréador devant le taureau, la lui agita sous le nez.
— Je dois m’habiller, et vous devez partir.
— Je pourrais vous aider à agrafer votre robe.
— Vous m’aiderez en partant, rétorqua-t-elle fermement. Tout de suite. Ouste !
— Je suppose que tu n’as pas vu Hadrian depuis l’année où nous étions tous à Vienne, déclara Juno à Léo.
St Blaise avait déguerpi, et elle se lavait les mains avec du savon parfumé à la lavande.
— C’était il y a… Combien de temps ?
— Huit ans, répondit-il d’un ton bref.
— Je me souviendrai toujours de Vienne avec tendresse. J’y ai passé des moments merveilleux ! Tu te souviens de…
— Je préfère ne pas me souvenir de Vienne, coupa-t-il avec une surprenante froideur.
Sans regarder Juno, il s’assit sur la banquette sous la fenêtre, à côté des chattes. Artémise lui témoigna une suprême indifférence, mais Angelica, la petite coquine, se jeta sur lui. S’ensuivit une négociation, le duc expliquant au félin que des poils de chat gâteraient la perfection de sa tenue.
— Mon valet arrachera ta fourrure pour en faire un bonnet, menaça-t-il.
Ainsi prévenue, Angelica se coucha sur ses genoux, les pattes en l’air, levant vers Léo des yeux pleins d’adoration. Il la récompensa en grattant de ses longs doigts son ventre gris.
Juno détourna avec peine son regard de ces doigts caressants pour décrasser vigoureusement ses ongles en deuil à l’aide d’une brosse dure. « Espèce d’idiote », se tança-t-elle. Évidemment qu’il ne tenait pas à parler de Vienne, c’était en Autriche qu’il avait rencontré sa première femme, fille cadette d’un obscur prince hongrois, qu’il avait épousée après une aventure follement romanesque.
Quand Hadrian avait dit à Juno que Léo allait leur rendre visite, elle avait été ravie. À l’époque, elle étudiait à Vienne depuis deux ans et menait une vie de bohème. Elle allait revoir Léo pour la première fois depuis l’embarrassant épisode de la clairière, et elle avait espéré renouer leur amitié qu’elle avait assurément gâchée avec ce stupide baiser.
Ils avaient flâné ensemble dans les jardins publics, où l’automne viennois déployait une éblouissante palette d’orange, d’ocre et de rouge. Après plus de deux ans de séparation, bavarder avec Léo avait été un réel plaisir. Juno s’était amusée à donner des coups de pied dans les tas de feuilles mortes tout en écoutant Léo, et quand Hadrian les avait laissés seuls pour accueillir un collègue, elle avait sauté sur l’occasion pour lui demander de l’excuser de s’être si mal conduite dans la clairière. Qu’il se rassure, il n’y aurait plus de baisers ni de déclarations d’amour intempestives. À présent, elle le considérait comme un ami, rien de plus.
Hélas, Léo ne recherchait pas sa compagnie. Il se dévergondait avec ses cousins allemands, et leurs frasques choquaient la bonne société viennoise qui ne s’offusquait pourtant pas facilement. Juno était partie peu après pour Florence, en quête d’un nouveau professeur et d’hivers plus cléments. Elle n’avait appris le brusque mariage de Léo que des mois après la cérémonie. La nouvelle l’avait surprise, elle en avait conclu qu’il était très amoureux.
Soupirant, elle s’essuya les mains avec un torchon propre et observa discrètement Léo.
Une fois de plus, il semblait poser pour un tableau. Sa tête s’encadrait dans la fenêtre, la lumière dorait ses cils, effleurait sa joue rasée de près et faisait chatoyer les fleurs brodées sur son gilet. Le Gentleman au chat, ce serait un bon titre pour ce tableau.
Il peaufinait méticuleusement l’image de lui-même qu’il offrait au monde. Il était devenu une œuvre d’art, que rien ne pouvait atteindre.
Elle était parfois agacée par la façon qu’il avait d’utiliser sa tenue vestimentaire et ses bonnes manières pour tenir les gens à distance. Mais peut-être était-elle simplement vexée qu’il la tienne, elle aussi, à distance.
Cette barrière invisible s’était dressée entre eux lors de la première visite de Léo, quatre ans auparavant, quelques jours après que Juno s’était installée dans cette maison. Elle tournait en rond dans son atelier vide, cherchant une place pour chaque chose, lorsque Léo était apparu, splendide et intouchable : mûri, toujours marié, et duc depuis si peu de temps qu’il arborait encore un brassard noir en mémoire de son défunt père. Hadrian l’avait chargé de s’assurer qu’elle allait bien, avait-il expliqué. Juno n’avait pas protesté, trop surprise de le voir.
Ils s’étaient mis à bavarder avec une aisance déconcertante, teintée cependant d’une extrême prudence. La duchesse de Dammerton défrayait alors la chronique londonienne par son comportement scandaleux, et Juno avait eu le tact d’attendre que Léo mentionne son épouse. Quatre ans et un divorce plus tard, elle attendait toujours.
À vrai dire, le scandale avait glissé sur Léo comme sur les plumes d’un canard. Malgré le tohu-bohu du procès de l’amant de sa femme et le divorce qui avait suivi, alors que les journaux se vendaient comme des petits pains en publiant les comptes rendus dudit procès, que des caricatures de plus en plus paillardes s’étalaient dans les vitrines, et que Léo devenait un personnage comique dans les spectacles de marionnettes et le héros de chansons braillées à tous les coins de rue, il demeurait impassible, comme si tout cela ne le concernait pas.
Juno connaissait Léo. Elle savait qu’il buvait son thé avec une rondelle de citron, raffolait du pâté en croûte et, au théâtre, préférait la comédie à la tragédie. Il aimait la broderie, les artisans et les débats houleux sur la réforme électorale. Il détestait les listes, les chiffres et l’étroitesse d’esprit. Il admirait sa mère, adorait ses frères et sœurs, respectait son défunt père tout en lui gardant rancune.
Mais elle ne savait pas s’il aimait encore son ex-femme ou s’il regrettait qu’ils n’aient pas eu d’enfants. Elle ignorait ce qu’il espérait de l’avenir, s’il avait des maîtresses ou s’il retomberait amoureux un jour.
Elle n’ignorait pas ce que les gens disaient de Léo, car les gens parlaient sans arrêt de lui. La sprezzatura personnifiée, clamaient certains, faisant référence à l’art italien d’avoir du style et de la grâce sans effort apparent. D’autres, en revanche, trouvaient le duc froid et hautain.
Léo, froid et hautain ? Non. Avec elle, Léo était enjoué et plein d’humour. Ses yeux d’un bleu intense pouvaient peut-être paraître froids, mais Juno les voyait pétiller quand on lui racontait une histoire drôle. Sa retenue pouvait passer pour du dédain, alors que c’était en réalité de la timidité. Malgré son statut social et l’attention constante qu’on lui portait, Léo préférait observer les gens. Avec ses amis, cependant, il était aimable et détendu.
Cela dit, elle avait l’impression qu’il dressait soigneusement une barrière entre eux deux.
Après tout, pourquoi ne le ferait-il pas ? Il était un duc éblouissant, elle une artiste miteuse, ils évoluaient dans des univers radicalement différents. Juno ne devait surtout pas l’oublier, étant donné que personne au monde ne l’oublierait.
Il leva les yeux et s’aperçut qu’elle le regardait.
— Merci d’avoir veillé à ce que je sois à l’heure, dit-elle avec raideur. Mais tu n’avais pas besoin de te déplacer. J’imagine qu’un duc a des missions infiniment plus importantes que remémorer ses rendez-vous à une étourdie.
— J’ai agi par pur égoïsme, rétorqua-t-il. Il ne fallait pas que tu sois en retard, sinon je n’aurais eu personne pour voler à ma rescousse au cas où Livia et Phœbe me parleraient en latin.
— Je ne parle jamais aux gens en latin, c’est l’une de mes qualités les plus appréciables. Comme la patience est la tienne ! ajouta-t-elle. Je me dépêche de me changer, si tu veux bien t’amuser seul un petit moment et…
Elle s’interrompit brusquement, pointant du doigt la culotte de daim et les bottes de Léo.
— Oh, toi non plus, tu n’es pas habillé pour le dîner.
Il repoussa doucement Angelica, se leva et épousseta sa redingote.
— Je te rejoindrai là-bas. Une voiture t’attend dans la rue.
— Bien sûr, répliqua-t-elle avec un sourire crispé.
Il n’était évidemment pas concevable qu’un duc traverse Londres seul avec une artiste dans une voiture. Surtout si le duc était divorcé et cherchait une nouvelle épouse, et si l’artiste était une célibataire. Les ragots ne l’affecteraient naturellement pas, puisqu’on pardonnait tout à un duc. En revanche, même si les peintres et autres gens de bohème n’étaient pas soumis aux mêmes règles de conduite que les membres de la haute société, Juno était une célibataire qui avait d’excellentes fréquentations, mais devait gagner son pain, tant et si bien qu’on ne savait pas trop quoi faire d’une personne dans son genre.
— Tu es très prévenant, merci.
— De rien.
Il se dirigea vers la porte, et Juno le regarda marcher – un régal pour les yeux dont elle ne se privait pas –, les épaules larges, le dos droit, les longues cuisses, la souplesse féline des mouvements. Elle en avait des fourmis dans les doigts. Il faudrait des lignes fluides et courbes pour dessiner ce corps.
Sur le seuil de l’atelier, il pivota brusquement et lui lança un regard inquisiteur, comme s’il s’attendait à ce qu’elle se soit métamorphosée quand il avait le dos tourné. Elle vit sur son visage une expression troublée. Le dessin de la sirène l’avait perturbé.
Elle en éprouva une profonde satisfaction, tandis qu’il s’éloignait. Elle écouta le bruit de ses pas dans le salon attenant, puis dans l’escalier.
Mon art t’affecte, Léopold Halton. C’est bien fait pour toi.
1. Bedlam (Bethlem Royal Hospital) : asile d’aliénés. (N.d.T.)
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