Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Mia Vincy · Chapitre 11 sur 33

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Longhope Abbey Tome 4 - La femme de ma vie

Chapitre 7

7

 

 

« Pourquoi tant de mystères, Léo ? Tu as le devoir de te remarier. Tout le monde en parle. »

Ce soir-là, Léo arpentait nerveusement sa demeure et décochait en passant des regards torves aux objets d’art qui peuplaient les pièces. Il était fâché contre lui-même. En fait, il se dégoûtait.

Pourquoi, bon Dieu, avait-il gardé le silence ?

Il avait pourtant eu l’occasion, quand ils étaient en tête à tête, de dire ce qu’il avait à dire. Mais l’avait-il fait ? Non ! Il s’était contenté de la regarder avec des yeux de merlan frit.

Il s’arrêta devant le buste en marbre d’un duc quelconque.

— Je m’attends, déclara-t-il à voix haute, à ce que la nouvelle de mes fiançailles attire l’attention sur mes activités et mes relations, du moins temporairement ; aussi, pendant ce laps de temps, il serait préférable pour toutes les personnes concernées…

Il eut l’impression que le duc trépassé avait un mouvement de recul. Il s’interrompit et poussa un lourd soupir.

S’il avait prononcé ces paroles, il aurait eu l’air d’un crétin prétentieux, mais au moins, les choses auraient été dites.

Dans la vie, les discussions pénibles ne manquaient pas, mais on faisait ce qu’il fallait faire, on disait ce qu’il fallait dire, on affrontait les moments désagréables et on ne se dérobait pas à son devoir.

Sauf, en ce qui le concernait, quand il s’agissait de Juno.

Elle avait le don de le rendre muet, hésitant et malheureux. Dans la clairière autrefois, à Vienne huit ans auparavant, et à Londres six heures plus tôt.

« De l’ordre », se tança-t-il, reprenant sa circumnavigation. Dans son existence, chaque chose était à sa place. Là-dessus, avec un sourire ou un simple mot, Juno mettait tout sens dessus dessous. Elle brandissait un fleuret, et il jetait le décorum aux orties pour mimer un duel – ce qui risquait fort, hélas, de venir aux oreilles de lady Renshaw. Juno parlait en plaisantant d’ôter sa robe, et il l’imaginait aussitôt en train de le faire pour de bon. Elle se penchait sur lui, il sentait son souffle sur sa joue, et il ne pensait plus qu’à…

Sa fondation, coupa-t-il fermement. Ses héritiers. Une paisible vie de famille. Il souhaitait seulement partager ses immenses demeures avec des êtres humains en chair et en os, au lieu d’y errer seul.

Et Juno ? Juno, si libre d’esprit, qui se conduisait mal et ne prenait pas l’amour au sérieux, qui choisissait ses amants comme on pioche des truffes au chocolat dans une bonbonnière, qui fuyait le mariage, dessinait des nus, ne vivait que pour l’art. Juno, gourmande d’expériences et de sensations. Elle n’avait pas de place dans sa vie, elle n’aurait jamais dû en faire partie.

Mais un jour, il y avait dix ans de cela, alors qu’il séjournait chez Hadrian, Léo était sorti faire une promenade matinale et avait rencontré la cousine de son ami. Elle se promenait dans les bois telle une déesse païenne du printemps. Elle fredonnait et lui souriait comme s’il illuminait sa journée. Elle était tellement à l’aise, tellement désireuse de partager son plaisir qu’il s’était détendu et, pour la première fois de son existence, s’était senti pleinement lui-même.

Il y avait eu bien d’autres promenades, puis un matin, elle l’avait embrassé et lui avait dit qu’elle l’aimait.

Ce matin-là avait bouleversé l’existence de Léo.

Pour Juno, cela n’avait été qu’un matin comme les autres.

L’amertume familière lui serra le cœur. C’était injuste, bien sûr. Reprocher à Juno de ne pas lui vouer un amour éternel était absurde ; autant reprocher aux feuilles de tomber des arbres ou au soleil de se coucher. Elle n’y pouvait rien, c’était sa nature.

Il avait peut-être eu tort de renouer avec elle lorsqu’elle s’était réinstallée à Londres. Mais quand il avait reçu la lettre d’Hadrian, qui lui demandait innocemment de « garder un œil sur Juno », la curiosité l’avait emporté. À son soulagement, il n’avait éprouvé aucune gêne en sa présence, aucune rancœur. Il lui avait ensuite régulièrement rendu visite, si bien que l’atelier était devenu son lieu de prédilection.

Ses pas le conduisirent dans la salle à manger où trônaient une énorme table et un buffet orné d’animaux sauvages en bas-relief. La gouvernante, pour se moquer ou exprimer son mécontentement, avait sorti tous les services à thé et les avait empilés en fragiles pyramides multicolores.

Elle n’avait pas tort. Quarante-deux services à thé, c’était un brin excessif.

Avait-il réellement acheté tout cela ? Non, impossible. Il y avait sans doute eu une orgie dans le buffet, et les services s’étaient reproduits.

Ils en avaient, de la chance.

Une épouse lui apporterait plus que de l’argent. Elle lui offrirait la douceur d’une intimité harmonieuse, le bonheur de voir ses enfants grandir.

Léo effleura le dossier sculpté d’une chaise, ciré et luisant comme tout ce qui se trouvait dans cette pièce. Pourtant, la salle à manger paraissait poussiéreuse et abandonnée.

Aucune importance : cette impression disparaîtrait dès qu’il serait marié. Il allait faire la cour à Susannah Macey, c’était le plan d’action le plus raisonnable. Or, Léo était un homme d’action doublé, en fin de compte, d’un être de raison.

Les pyramides de porcelaine semblaient le regarder d’un air sceptique.

— Fichez-moi la paix, on ne vous a pas demandé votre avis, grommela-t-il.

Il pivota pour reprendre sa déambulation… et faillit heurter St Blaise qui se tenait sur le seuil.

— Deux fois dans la même journée, soupira Léo. Qu’ai-je fait pour mériter cela ?

— J’ai besoin d’un point de chute.

— Je pensais qu’une dame t’avait ouvert son lit.

— Elle m’en a chassé. Heureusement pour moi, j’ai un petit frère qui est duc et possède une demeure si vaste qu’il ne sait pas quoi faire de tout cet espace.

St Blaise jeta un coup d’œil à la table et haussa les sourcils.

— Fichtre ! Tu ne manques effectivement pas de services à thé. Quelle somme pourrais-je tirer de toute cette porcelaine ?

— Pas un fifrelin, puisque tu ne la vendras pas.

Léo écarta son frère et s’éloigna.

— Cette maison est beaucoup trop grande pour toi, insista St Blaise en lui emboîtant le pas. Sais-tu ce qu’il te faudrait ?

— Que tu débarrasses le plancher ?

— Il te faudrait des courtisanes. Comme duc, tu es lamentable. Tu pourrais mener une fabuleuse vie de débauche, à t’enivrer toute la journée et coucher chaque nuit avec une femme différente.

— Je n’ai jamais compris en quoi coucher avec des inconnues était attrayant.

— Ce qui est attrayant, c’est précisément que ces femmes soient des inconnues.

Léo lui lança un regard par-dessus son épaule.

— Tu ne préférerais pas coucher avec une femme que tu connais bien ?

— Une femme qui me connaît bien ne voudrait pas coucher avec moi.

— Très juste.

Trois mètres plus loin, St Blaise l’agrippa soudain par le bras.

— Attends un peu, Polly. Tu veux dire que… ton épouse… Tu n’as forniqué qu’avec une seule femme ? Non ! Est-ce possible ?

Léo ne se donna pas la peine de répondre. St Blaise était bouche bée.

Il ne resta, hélas, pas longtemps muet.

— Mais… tu n’as pas envie d’avoir plus d’expérience ? Tu ne t’ennuyais pas au lit, à refaire sempiternellement la même chose ?

— Qui te dit que nous faisions sempiternellement la même chose ? rétorqua Léo en se dégageant. C’est toi qui manques d’expérience, si tu ne connais qu’une façon d’aimer une femme. Avec une seule partenaire et un peu d’imagination, on invente des merveilles.

Parvenu dans son bureau, Léo entreprit d’allumer les lampes. Jeter son demi-frère à la rue ne lui aurait pas déplu, mais il n’oubliait pas les derniers mots – ou plutôt, la dernière prière – de son père : « Veille sur Tristan pour moi. C’est un bon garçon, tu sais. »

On ne pouvait pas reprocher à Tristan d’avoir été le fils préféré de leur père. Si ce dernier avait choisi de vivre avec sa maîtresse et leurs enfants dans un cottage douillet, et de rendre visite quatre fois par an à la duchesse et leurs enfants, Tristan n’y était pour rien.

En revanche, si Tristan était agaçant, il en portait l’entière responsabilité.

Le « bon garçon » tournait à présent dans le bureau, ouvrait les tiroirs et les portes des bibliothèques.

— Qu’est-ce que tu cherches ? demanda Léo.

— Quelque chose à dérober pour le mettre au clou. Si les petites cuillères en argent disparaissent, n’accuse pas les domestiques. Je serai probablement le coupable.

— Il paraît que tes dettes de jeu s’aggravent.

— Au contraire ! Elles sont en excellente forme, dodues et pleines d’entrain. Elles m’épuisent.

Comme Léo braquait sur lui un regard sévère, Tristan haussa les épaules.

— Que veux-tu que je te dise ? Je m’ennuie.

— Voilà ce que tu as gagné en vendant ta commission d’officier. Trouve-toi une occupation.

— Mais j’ai une occupation : j’accumule les dettes, après quoi j’élabore d’ingénieux stratagèmes pour les payer.

— En pariant par exemple sur la date de mes fiançailles ? Un gain de deux cents livres ne liquidera pas tes dettes.

St Blaise continuait à fouiller dans les tiroirs.

— Je gagnerai le double si tu te fiances avec la demoiselle que j’ai désignée. Je pense que tu devrais épouser Mlle Susannah Macey. On dit qu’elle aime les arts décoratifs, donc si le reste ne fonctionne pas, vous pourrez au moins discuter théières en porcelaine jusqu’à la fin de vos jours. Franchement, que faut-il d’autre pour un mariage ?

Léo se planta devant la crédence, contemplant les carafes de spiritueux dont le cristal étincelait à la lumière.

— Quelle éblouissante perspective ! Je te remercie.

— Je ne me trompe sans doute pas totalement, car tu sembles bien l’avoir repérée. Cela dit, ces dernières années, tu as repéré et courtisé une ribambelle de jeunes femmes. Tout le monde en parle, cela frise le scandale, déclara St Blaise en glissant sa tête dans une vitrine.

Léo ne put s’empêcher de rire.

— Je n’en ai pourtant pas débauché une seule.

— Sur ce point, je peux t’aider.

St Blaise glissa un petit renard en cristal dans sa poche et passa à la vitrine suivante.

— À propos de débauche…, poursuivit-il. N’as-tu jamais été tenté par la séduisante Mlle Bell ?

Léo se servit un cognac et vida son verre d’un trait.

— Non.

Son demi-frère saisit une tabatière et la fit rêveusement tourner entre ses doigts.

— Je n’arrêtais pas de penser à cela, hier, pendant qu’elle me dessinait. J’étais vêtu d’un simple pagne, et j’avais l’impression de n’être pour elle qu’un objet. Des lignes et des méplats. Je ne sais pas trop si c’était démoralisant ou terriblement excitant.

St Blaise poussa un soupir à fendre l’âme.

— Je crois que je suis amoureux.

Léo ricana et se servit un autre cognac.

— Seul un fou tomberait amoureux de Juno Bell, déclara-t-il. Elle a tant d’appétit pour la vie qu’elle est incapable de rester longtemps au même endroit ou de se consacrer à une seule personne. Cela fait d’ailleurs partie de son charme, cette façon qu’elle a de se jeter à corps perdu dans ceci ou cela, pour s’en détacher ensuite comme un feu follet. Elle te dirait qu’elle t’aime, et elle serait sincère, mais l’instant d’après, elle passerait à autre chose. Tu ne serais pour elle qu’une fantaisie passagère.

Quant au fou qui croyait à ses mots d’amour et se persuadait qu’il l’aimait aussi, Léo ne le connaissait que trop bien.

Ce jeune fou était à l’époque un puceau aux sens affamés, qui avait confondu le bonheur que lui procurait la compagnie de Juno avec les désirs fiévreux de son corps en pleine métamorphose. Ce jeune fou avait décidé que son désir devait être de l’amour.

C’était ce fou qui rôdait dans les rues froides et sombres de Vienne, épiant les silhouettes qui apparaissaient aux fenêtres, prêt à vendre son âme pour apercevoir Juno. Il se cachait dans les recoins des salons ruisselants de lumière, maudissait le violoniste tchèque qui l’embrassait et faisait du calcul mental pour ne pas fondre en larmes. Il s’était mis à boire et à fréquenter une bande d’hédonistes et de libertins. Il s’était étourdi dans des soirées grotesques, cauchemardesques, jusqu’à l’épuisement. Jusqu’à ce qu’il se réveille, abîmé, vide et nauséeux.

Un rire amer lui échappa. Il s’était pris tellement au sérieux, à l’époque. Dans sa suffisance, il attendait le bon moment, et jamais il ne lui était venu à l’esprit que Juno pouvait ne pas partager ses sentiments.

— Polly, si je tentais de séduire Mlle Bell, cela t’ennuierait ? demanda St Blaise.

Léo décrispa ses doigts qui serraient le verre.

— Juno fait ses propres choix et suit son propre chemin. Elle l’a toujours fait et elle continuera de le faire. Ne te laisse pas abuser par son sourire chaleureux et son amabilité.

— Et son corps de déesse. Magnifique ! rétorqua St Blaise, lugubre. Le désir contrarié, cela vous met la tête à l’envers. C’est comme mourir de faim ou de fatigue, cela vous paralyse, et tout devient compliqué.

Léo tourna le dos aux carafes en cristal et se dirigea vers le bureau. Il n’avait aucune envie de parler du corps de Juno.

— Un homme devrait être capable de se maîtriser, grommela-t-il.

— Il devrait, acquiesça St Blaise. Mais il n’est plus capable de réfléchir, comme ces marins naufragés qui, torturés par la soif, boivent de l’eau de mer tout en sachant que cela empirera le mal. Quand on est en proie au désir, on perd sa lucidité.

Pour une fois, St Blaise avançait un argument valable.

— De plus, Mlle Bell n’est sûrement plus vierge, ajouta-t-il – et Léo eut de nouveau envie de lui écraser son poing sur la figure.

Oui, Juno était sensuelle. Au lit, elle était certainement entreprenante, audacieuse, se délectant à explorer le corps de son amant, s’abandonnant à ses caresses et…

« Ne pense pas à cela », se tança-t-il.

Mais naturellement, il ne pensait plus qu’à cela.

En désespoir de cause, il ouvrit le livre de comptes de la Fondation Dammerton. La tête inclinée, tel un humble pénitent, il marmotta les chiffres jusqu’à ce qu’ils gèlent, à l’instar du vent d’hiver, son imagination.

Léo avait presque oublié que son demi-frère était là quand un léger sifflement lui fit lever les yeux.

St Blaise examinait un écrin en émail viennois.

L’écrin que Léo surnommait « le cercueil ».

Le premier ravissant petit objet dont il avait fait l’acquisition.

Le deuxième, en réalité, si l’on comptait la bague que renfermait l’écrin – Léo, lui, ne la comptait pas.

— Cet objet ne te ressemble pas, s’étonna St Blaise.

— Ne l’ouvre pas.

— Il est un peu clinquant, décréta St Blaise en l’ouvrant.

En trois enjambées, Léo traversa la pièce et arracha l’écrin des mains de son frère. Il y avait huit ans qu’il n’avait pas vu la bague – de simples joncs d’argent entrelacés. Il referma brutalement l’écrin et le jeta dans un tiroir qu’il ferma tout aussi brutalement.

Il avait oublié cette bague. Il avait voulu s’en débarrasser, autrefois ; c’était même pour cette raison qu’il avait acheté l’écrin et l’avait surnommé « le cercueil », car il comptait l’enterrer dans un cimetière viennois, pour symboliser la mort de son cœur amoureux.

Un geste ridiculement mélodramatique. À sa décharge, il n’avait que vingt et un ans à l’époque.

Dieu merci, Juno n’avait jamais deviné pourquoi, huit ans plus tôt, Léo était venu à Vienne. Il avait quitté l’Angleterre tout de suite après son vingt et unième anniversaire, dès qu’il avait été majeur et libre de faire ce que bon lui semblait. Juno n’avait jamais su que le regret de l’avoir repoussée, dans la clairière, le rongeait. Elle ne se doutait pas qu’il se disputait constamment avec son père et sa mère, et qu’il lui écrivait de longues lettres qu’il n’envoyait pas, pour la bonne raison qu’il ne connaissait pas son adresse.

Elle ne savait rien de la bague qui, au fond de sa poche, lui brûlait les doigts, ni de la question qui lui brûlait les lèvres.

La question qu’il n’avait jamais posée, les mots qui étaient restés bloqués dans sa gorge, alors que, dans le parc viennois où ils se promenaient, elle lui avait promis en riant qu’« il n’y aurait plus de baisers ni de déclarations d’amour intempestives ». Et avant qu’il ait eu l’idée de la faire changer d’avis, elle embrassait un violoniste de Prague.

— Polly ? Tu étais amoureux ?

Léo ne répondit pas.

— Cette bague est trop simple pour Érika, constata St Blaise qui n’était pas l’apollon stupide qu’il feignait d’être. Tu n’as pas dû la payer cher, donc tu l’as certainement achetée avant la mort de Papa Duc.

— C’était pour une jeune fille que je connaissais avant de rencontrer Érika.

— La bague ne lui a pas plu ?

— Je m’étais trompé sur ses sentiments.

— Laisse-moi deviner… Érika a découvert le pot aux roses et s’est vengée en prenant un amant.

— Non, j’en avais parlé à Érika avant notre mariage.

St Blaise émit un gloussement ravi.

— Pas étonnant que tu aies des problèmes avec les femmes, si tu es aussi honnête.

Un soir, à Vienne, Érika lui avait pris la main dans le café où Léo et ses cousins allemands, dans leur ivresse, s’étaient échoués.

Érika aux yeux noirs étincelants, vêtue d’une robe qui avait la couleur de la liqueur d’abricot.

Érika qui susurrait : « Pourquoi êtes-vous si triste, milord ? Si vous vouliez de la tristesse, vous auriez dû rester en Angleterre. Une petite idiote anglaise vous aurait-elle brisé le cœur ? »

Érika qui riait et disait : « Je vous ferai oublier cette fille. Quel jeu amusant ce sera ! Venez avec moi, triste milord, et je vous rendrai le sourire. »

Elle l’avait fait.

— Es-tu toujours amoureux de cette jeune fille ?

— Non.

— Tu n’es tout de même pas encore amoureux d’Érika ?

— Je ne l’ai jamais été.

Léo se replongea dans le livre de comptes.

C’était cet écrin en émail qui avait déclenché sa passion pour les arts décoratifs.

Dans le modeste atelier de Vienne où il l’avait trouvé, Léo avait été ému par les décors charmants, peints à la main, qui ornaient les objets en émail. L’idée qu’une personne puisse créer un objet qui trouverait sa place dans la vie d’une autre personne l’avait enchanté, au point qu’il en avait, un moment, oublié son chagrin d’amour. Il était revenu dans cet atelier pour acheter une tabatière, puis une boîte à musique qui l’avaient tour à tour réconforté durant quelques jours. Mais cela ne suffisait jamais, alors il continuait. Ensuite, de retour à Londres, il avait aidé une couturière talentueuse à lancer un atelier de broderie, et cherché des trésors dans tout le pays. Il avait créé la Fondation, embauché du personnel. Pourtant…

D’une certaine manière, ce n’était toujours pas suffisant.

« Je t’arracherai tes secrets », lui avait chuchoté Juno.

Son secret n’avait rien de palpitant : ni meurtre , ni trahison, ni chantage, ni enfants illégitimes. Il avait simplement aimé une jeune femme qui avait cessé de l’aimer, puis il avait épousé une autre femme dont il n’était pas amoureux.

« Les secrets d’un être révèlent ce qui compte pour lui et ce qui l’effraie », avait dit Juno.

Ce qui comptait pour lui, c’était sa santé mentale. Sa fierté. Sa fondation et sa famille – celle qu’il avait déjà et celle qu’il fonderait avec sa future épouse.

Ce qu’il redoutait ? Le désespoir qui l’avait anéanti à Vienne, quand Juno lui avait brisé le cœur.

Il leva de nouveau les yeux, à l’instant où son demi-frère fourrait un étui à cigarettes en argent dans sa poche.

— Bon sang de bois ! Si tu es aux abois, demande un peu d’argent à mon secrétaire.

— Je ne veux pas de ta charité.

St Blaise saisit une boîte à musique incrustée de pierreries, sur laquelle était perché un oiseau mécanique qu’il s’empressa de remonter.

— J’aime chercher des moyens divertissants de subvenir à mes besoins, expliqua-t-il. Trouver, par exemple, une femme disposée à m’entretenir ou te dérober des objets.

— Tu préférerais être un homme entretenu ou un voleur plutôt qu’un mendiant ?

— Pourquoi pas ? Je suis devenu un meurtrier pour de l’argent. Pourquoi pas un homme entretenu ou un voleur ?

Le petit oiseau se mit à tourner sur son perchoir, au son d’une musiquette.

— Tristan, dit Léo avec douceur. Tu étais un officier de cavalerie. Un soldat n’est pas un assassin.

— Si tu le dis…

La ritournelle s’arrêta, l’oiseau hocha la tête et s’immobilisa.

— Tu me la donnes ?

— Non.

— Très bien, rétorqua St Blaise en replaçant la boîte à musique sur son étagère. Mais, s’il te plaît, fais-moi une faveur : fiance-toi avec Susannah Macey.

Tout à coup, Léo fut reconnaissant à St Blaise d’avoir déterré cette ridicule petite bague, qui arrivait à point nommé pour lui rappeler l’essentiel.

Il ne s’agissait pas tant d’obéir à l’ultimatum de lady Renshaw – bâillonner les mauvaises langues avant de courtiser Mlle Macey – que de laisser le passé derrière lui pour se tourner résolument vers l’avenir.

Il s’agissait de réparer le gâchis de sa jeunesse.

Or, Juno Bell – la belle, sensuelle, passionnée et volage Juno – était au centre de ce gâchis.

« Coûte que coûte », songea-t-il. Cette fois, son mariage serait une réussite.

Il devait couper définitivement les ponts avec Juno. Plus de visites, plus de cadeaux.

Une douleur le transperça, comme un coup de poignard. Il ne voulait pas rompre leur amitié, mais il ne supporterait pas de rester dans cet entre-deux.

Cesser simplement de la voir, disparaître sans un mot ne serait pas digne de lui. Il la verrait une dernière fois pour lui dire adieu.

Et cette fois, il aurait le courage de parler.

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