Mario Rigoni Stern
Chevreuils en hiver
Avec le mois de janvier, l’hiver que l’on attendait était arrivé. Depuis plusieurs années il n’avait pas fait aussi froid : de ce bon froid sec qui rééquilibre les saisons.
Sur nos montagnes, ces dernières années, on avait constaté des phénomènes insolites, spécialement à propos des insectes : en été, après le coucher du soleil, on voyait sortir de nombreuses limaces brunes, gluantes, longues parfois de dix centimètres, qui s’en prenaient voracement aux légumes des potagers. Je ne me rappelais pas les avoir jamais vues et, à défaut d’insecticides dont je ne me sers pas, une autre parade était meilleure que de les écraser : les saupoudrer de sel ; en quelques minutes, elles se desséchaient et mouraient.
Mais, en plus des limaces, j’avais remarqué des moustiques et des salamandres en quantité excessive. Quand on marchait dans les herbes sèches, de petits acariens provoquaient de fortes démangeaisons aux jambes. Parfois, dans la forêt, on était piqué par un insecte qui occasionnait d’abord un œdème douloureux, puis une légère mais longue suppuration. Les tiques aussi, comme jamais auparavant, tourmentaient les chevreuils, les génisses, les moutons et les chiens.
Le gel avait pénétré profondément dans le sol, et l’eau avait gelé dans les conduites que, avec la hâte de construire de ces dernières années, on n’avait pas placées à un mètre et demi sous la surface, comme on l’avait toujours fait chez nous.
À certains endroits, dont l’expérience avait relevé la particularité, le thermomètre était descendu à moins vingt-six pendant plusieurs jours. C’était bien agréable de savourer une bonne chaleur en lisant ou en écrivant près du poêle en briques. Même si là-bas, dans le golfe Persique, il y avait cette sale guerre dont la télévision nous faisait voir les méfaits.
Un soir, je surpris un renard derrière la porte de la maison. On voyait qu’il y en avait beaucoup aux empreintes qu’ils laissaient dans la neige en poursuivant les lièvres, et aux cavités qu’ils creusaient pour chercher un rat ou une taupe.
Les chevreuils aussi s’étaient rapprochés des maisons : les traces d’une mère avec ses deux petits nés en juin dernier révélaient qu’ils étaient arrivés jusqu’à la palissade du potager. Un jour, en levant les yeux de son bureau, mon voisin, le cinéaste Ermanno Olmi, fut captivé par le spectacle d’un petit chevreuil qui l’observait derrière la fenêtre.
L’après-midi, en suivant l’ancien sentier de Rossbech, juste là où se trouve la pierre qui marque la frontière entre la propriété privée mise en pâturage et celle de la commune plantée de forêts, je remarquai sur le sol de nombreuses touffes de poils et quelques taches de sang : cela venait d’un chevreuil.
Il était certainement arrivé quelque chose : ou il avait été tué par un braconnier stupide (mais si, il existe aussi des braconniers intelligents et avec une certaine éthique !), ou par des chiens en liberté ou par des renards. Mais il était difficile de remonter avec précision à ce qui s’était passé : plusieurs jours s’étaient écoulés, et sous les arbres il n’y avait plus de neige. S’il avait été attrapé par les renards ou par les chiens, c’était certainement un chevreuil malade ; si c’était par un braconnier, avec une arbalète, arme de précision et meurtrière car silencieuse, cela devait s’être produit à la pleine lune des cinq premiers jours de janvier ; avec un fusil, c’était pendant la nuit du nouvel an, pour mêler le bruit à l’explosion des pétards et des feux d’artifice.
Le grand froid se prolongea pendant deux semaines. Puis, en février, arrivèrent les chutes de neige. Une belle neige sèche qui glissait des branches des arbres comme une poudre brillante, et la forêt était féerique. Je plaçai quelques bouts de pain sec pour les écureuils, quelque chose aussi sur la pile de bois pour les mésanges et pour un couple de chardonnerets qui, Dieu sait pourquoi, s’était installé là.
Ce fut pendant ces grandes chutes de neige que les chevreuils descendirent tout près des maisons : un après-midi, on en vit deux dans le jardin d’une petite copropriété, désormais inhabitée, ici, dans le hameau. C’étaient deux jeunes petits mâles nés l’an dernier, deux jumeaux certainement orphelins, car ils n’étaient pas accompagnés de leur mère. L’un d’eux était développé normalement, mais l’autre, comme cela se produit souvent, était petit et plutôt frêle sur ses longues jambes. Ils étaient occupés à manger un peu de foin d’août qu’un ami chasseur avait réussi à mettre pour eux sous un thuya. S’ils mangeaient du foin touché par la main de l’homme, cela voulait dire qu’ils étaient vraiment affamés ! Alors l’idée me vint que ce sang et ce poil, que j’avais vus en janvier dans le sentier, avaient dû être à leur mère.
L’un des deux, le plus gracile, avait fini par se coucher en ruminant sur le paillasson devant la porte de la maison. L’autre, plus mûr, faisait au contraire attention à tout ce qu’il voyait autour de lui : une maman avec une voiture d’enfant, ma chienne tenue en laisse, un petit groupe de jeunes qui jouaient au hockey sur un étang gelé qu’ils avaient déblayé de la neige.
Une grosse auto passa : le chevreuil le plus fort sauta par-dessus le talus de neige et se retrouva sur la route. Le balourd qui conduisait klaxonna et accéléra au lieu de s’arrêter.
Le chevreuil, affolé, se mit à courir sur la route sans pouvoir sauter de côté parce que la neige amoncelée par le chasse-neige l’en empêchait. Et nous, nous essayions par des signes et des cris d’attirer l’attention de cet écervelé pour qu’il ralentisse. Rien à faire : il accélérait toujours plus, et j’espérais qu’au moins ses roues déraperaient et qu’il irait planter son sale museau dans la neige. Il continua ainsi sur cinq cents mètres jusqu’au premier tournant où la forêt se rapproche de la route : là, le chevreuil réussit enfin à bondir et à se sauver en disparaissant parmi les arbres.
Le matin suivant, le chevreuil le plus gracile, qui était resté seul, se retrouva non loin de chez moi ; il avait même passé la nuit au pied du bûcher où c’était plus abrité. Pendant la journée, il se déplaça vers la maison d’Ermanno Olmi ; on y mit à son intention des épluchures de légumes qu’il mangea avidement. Il était gourmand de pelures de pomme. Un matin, je l’ai vu de la fenêtre de ma chambre : il ruminait, allongé à côté des ruches, là où j’avais balayé la neige. Une nuit, il dormit sous les fenêtres de la chambre de mon fils et, le lendemain matin, il mangea les fleurs fanées des branches de forsythia que ma femme avait placées là le soir précédent.
Pendant quelques jours, on ne le vit pas mais, désormais, le grand froid était passé. Dans la forêt, aux endroits les plus ensoleillés, et sous l’effet de la forte augmentation de la température, la neige avait disparu. Je pensais : le petit s’en est tiré. Mais il n’en était pas ainsi car quelques jours après, à moins de cinquante mètres de chez moi, là où j’avais vu la neige tachée de sang, j’ai trouvé une touffe de poils à laquelle tenait encore un morceau de peau et, plus loin, sous un sapin, à nouveau du poil. Selon toute probabilité, c’était l’œuvre des renards affamés : telle est, depuis toujours, la loi de la nature.