Mario Rigoni Stern

Mario Rigoni Stern · Chapitre 11 sur 18

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Mario Rigoni Stern

Juin des amours

 

 

Les soirs de février, on les passe chez soi à regarder le feu et à attendre le printemps, mais maintenant, les soirs de juin au long crépuscule, il faut en savourer la beauté en marchant sur les routes et les sentiers loin des maisons. Il n’y a pas encore de touristes, de gens en villégiature ou qui cherchent des champignons, pas de chasseurs. Les paysans qui ont fait un travail de bûcheron sont fatigués de leur longue journée ; les autres sont devant leur téléviseur ou dans les discothèques. Alors, après les sorties printanières des motocyclettes qui font fuir dans les fourrés les chevreuils amateurs d’herbe nouvelle à la lisière de la forêt, ces soirs-là, on peut marcher ailleurs dans le temps. En d’autres temps, à situer dans le vécu de chacun, ou dans ce que l’on peut choisir de vivre.

Pendant ces promenades, pour ne pas distraire le vagabondage de mon esprit et de mon corps, je ne veux même pas la compagnie d’Ambra, ma chienne griffon. Ce sentier-ci ou celui-là ? Ils se valent ; chacun d’eux, et n’importe lequel, peut me rappeler une histoire ou me réserver une surprise. Au croisement, vais-je prendre la route qui descend doucement dans la vallée, ou celle qui monte tout droit vers la montagne par-dessus la moraine ? Ici, quand on était enfants, on nous conduisait au printemps à la fête des arbres : la forêt avait été détruite par la guerre ; maintenant les sapins y sont hauts et touffus. Du pain et du fromage ; un soda pour trois, une chanson tous ensemble, et nous étions heureux. Que nous étions nombreux, nous les enfants !

Après la Première Guerre mondiale, pendant des années, tous les samedis, durant les cent jours de l’alpage, je montais par cette route avec mon père. Là-haut, à l’endroit où la vallée se resserre, il me laissait seul dans la voiture à cheval, après avoir enfilé sur le museau de l’animal son petit sac d’avoine. Il montait alors à la bergerie du mont Zebio, et revenait deux heures plus tard avec le beurre produit dans la semaine. Pour moi, c’étaient deux heures de profond silence : de ce silence où l’on n’entend plus les bruits causés par les hommes ; deux heures d’isolement, et aussi d’étonnement et de mystère.

Les dents du cheval broyant l’avoine, le pivert tout noir frappant les troncs à la recherche de larves, l’appel des bouvreuils au sommet des sapins, le bruissement du vent descendant des montagnes avaient des sons bien définis. Mais les ombres projetées par les grands nuages d’été sur les rochers sombres, dressés au-dessus de la forêt, de l’autre côté de la vallée, étaient des monstres fantastiques.

Quand la lumière baissait parce que le soleil avait disparu derrière le haut versant du mont, et que tout était dans l’ombre, j’avais peur de voir apparaître la longue file des soldats morts à la guerre, qui, du nord au sud, traversaient sans bruit les montagnes, comme je l’avais entendu raconter un soir par un inconnu qui les avait vus.

Le vent du couchant agitait les branches du sapin argenté près duquel mon père arrêtait toujours le cheval, et moi, allongé au fond de la voiture, pour me protéger des esprits de la montagne, je regardais le ciel qui s’assombrissait, et les premières étoiles. Enfin, j’entendais sa voix : « Eh, gamin, me voilà ! », et son pas s’approchait avec assurance sur le sentier descendant en pente raide vers la route.

Mais si, au virage, je quitte la route, et si je m’engage dans le sentier muletier où, enfant, en compagnie de mon grand-père, j’ai ramassé un verdier dont une aile était cassée, j’arrive dans un pré fleuri de lis rouges et de boutons d’or avec, à l’extrémité, une étable en ruine : à cet endroit précis, des soldats autrichiens amenèrent le vieux Tönle qui ne voulait pas abandonner notre hameau, en 1916.

À chaque endroit de la Terre son histoire. Une histoire qui nous rattache au passé : l’histoire lue dans les choses. Et puis ici, où la vie a connu tant de douleurs et tant de peines, chaque repli du sol, chaque pierre, chaque source, si petite soit-elle, a une anecdote à raconter. Mais cela peut-il intéresser quelqu’un, de nos jours ? Quel est l’intérêt de cette petite croix en fer qui rappelle une jeune femme tuée par la foudre il y a bien bien longtemps ?

Ils sont loin les bruits du monde maintenant que vient le soir ! Le long, doux soir de juin ramène aussi les visages des personnes aimées. Une grive chante encore son amour dans le bois de Trocknotto ; un coucou chante dans le Val di Nos. Un merle salue le soir… ou bien le soleil disparu derrière le mont Verena ? Et un pinson fatigué de la longue journée se perche entre les branches d’un érable.

Je descends vers ma maison que je vois là-bas, au-delà de la forêt mais, avant, je m’assois encore au bord de la route pour attendre les chevreuils. Je les entends au cœur du bois : le petit, âgé seulement de quelques jours, appelle sa mère, et sa mère lui répond comme pour le rassurer : je suis là, ne crains rien, je ne vais pas t’abandonner.

Avec une feuille de graminée serrée et tendue entre les pouces et les mains jointes en forme de coquille, je répète en soufflant l’appel du petit, dans l’espoir de voir la mère sortir vers moi. J’attends, immobile et silencieux. Elle me répond. Je l’imagine, l’oreille tendue, méfiante, humant l’air, mais mon odeur ne devrait pas lui parvenir.

L’idylle est interrompue par un cri. C’est un gamin qui monte en suivant la route d’un pas rapide et nerveux, comme s’il avait peur. D’un geste d’agacement je lui fais signe de se taire, de ne pas crier ainsi ; mais, désormais, cela ne sert à rien : les deux chevreuils se sont sûrement retirés à l’intérieur de la forêt. Le gamin s’approche, essoufflé ; il n’est pas d’ici ; je ne le connais pas. Il me demande où est la Maison des Frères ; je lui explique : elle est derrière la butte. J’avais vu qu’on y avait amené récemment de la ville des handicapés ; c’est peut-être un parent.

Le gamin s’éloigne en courant :

— J’ai hâte d’arriver, dit-il, haletant, mais après quelques dizaines de mètres, il reprend son pas de marche et regarde autour de lui, hésitant. De la main, je lui fais signe de poursuivre.

Désormais, il me faudrait attendre trop longtemps pour revoir les chevreuils à la pâture. La lumière du long crépuscule se mêle à celle de la lune qui va bientôt paraître. La nuit sera très brève et, dans quelques heures, le chant des mésanges me réveillera.

Mais voici qu’une voiture rouge monte aussi par la route et ralentit près de moi ; après une hésitation, elle s’arrête. C’est un couple. Une femme abaisse la vitre et me demande si j’ai vu passer un gamin en jeans et tee-shirt. J’explique comment il était et où il voulait aller. C’est leur fils qui a fugué ; par le car, puis à pied, il est parvenu jusqu’ici. Non, il n’a pas raté un examen, répondent-ils devant ma curiosité : c’est pour une fille dont il est tombé amoureux qu’il a fugué. Elle est ici ; elle s’occupe des handicapés. Maintenant, leurs visages se détendent et la voiture repart ; les pneus crissent sur les cailloux de la route. Les soirs de juin, ces péripéties aussi se produisent.