Mario Rigoni Stern
Petite chronique d’un black-out
Quelle impression étrange et agréable j’ai éprouvée la nuit dernière quand, comme d’habitude, j’ai eu besoin de me lever : il régnait un silence bienfaisant ! Et l’obscurité était complète. D’ordinaire, je n’allume pas la lumière : la nuit, je peux aller et venir chez moi dans l’obscurité. Il faisait sombre également dehors : je ne voyais pas filtrer par la fenêtre les phares des retardataires qui avaient fréquenté les discothèques. C’était un profond silence général, et les étoiles scintillaient dans les trouées de nuages. Grande, au milieu du ciel, au sud, la planète Mars brillait joyeusement de toute sa beauté. Je me suis recouché sans me poser de questions sur l’obscurité qui enveloppait l’agglomération là-bas, à trois kilomètres, ou sur le silence de la nuit, insolite un samedi.
À l’aube, j’ai entendu deux coups de fusil, isolés, précis : pan pan ! « C’est pour un lièvre, me suis-je dit, il l’a eu. » En prêtant l’oreille, j’ai perçu que les limiers aussi s’étaient tus. « Ce sont peut-être les limiers de Piero Pöslen ; le dimanche, son fils vient dans cette forêt, près des pâturages. »
Alors je me suis levé ; je suis allé dans la cuisine faire chauffer le café et préparer les jus d’orange. Rien à faire : l’allumage électrique du réchaud ne fonctionnait pas. Ah ! les engins modernes ! J’ai pris une allumette…
J’ai tourné le bouton de la radio pour écouter les informations régionales et la revue de presse. Rien non plus à la radio.
(Comme toujours en cette saison, chez nous, la température descend à 3-4 degrés. Aussi, régulièrement, tous les matins, j’allume la cuisinière qui sert parfaitement de poêle. Une allumette, et le feu réchauffe bien la cuisine pour le même petit déjeuner composé de pain, de lait, de miel.)
Me voilà résigné à descendre là où se trouvent les compteurs pour contrôler les disjoncteurs. Tout est normal. Je me rappelle tout à coup l’obscurité insolite de la nuit et le silence dans l’agglomération. Même les cloches de la première messe ne se sont pas fait entendre. Désormais, elles fonctionnent à l’électricité, et je crois que l’on a noué les cordes qui les mettaient en mouvement. Je m’assois dans la cuisine pour feuilleter une revue littéraire, mais le souvenir de l’obscurité de la nuit s’impose à mon esprit : black-out = « obscurité au-dehors » ; c’est bien cela.
Je ferme la revue et je me mets à penser, mais pas seulement aux habitués des discothèques que l’obscurité a contraints de rentrer plus tôt. À quelle heure cela s’est-il produit ?…
Par la fenêtre, je regarde une petite bande de mésanges qui volettent entre les bouleaux et les mélèzes : c’est vraiment un beau matin d’automne. Autrefois, j’allais dans la montagne, en altitude, chasser les petits tétras et les perdrix blanches.
Le téléphone sonne : c’est mon fils, rentré hier soir après avoir visité pour son travail les forêts des Hautes Tatras. Je voudrais l’entendre me décrire les très belles forêts de ces montagnes-là. Je lui demande :
— Comment cela s’est-il passé ?
Au lieu de me répondre, il me dit qu’il n’a pas de courant ; il s’est renseigné, et c’est pareil dans toute l’Italie.
Je suis le cours de mes pensées : les hôpitaux ont des groupes électrogènes, et l’on dit que les congélateurs peuvent rester douze heures sans courant électrique. En revanche, ce doit être un mauvais moment à passer pour ceux qui se retrouvent enfermés dans les ascenseurs, ou pour ceux qui voyagent en train ! Mais le pire échoit à ceux qui ont besoin d’appareillage pour leur santé…, à moins que quelque chose ne soit prévu : sinon, à quoi servirait toute cette technologie ?
Pourtant, quelle merveille ! Le silence ! Pas de télévision, peu de voitures sur les routes, la tiédeur de la maison… C’est presque comme l’année où j’ai écrit l’Histoire de Tönle, quand une importante chute de neige avait fait tomber le fil électrique et celui du téléphone. À la maison, j’étais bien pourvu de tout : livres, bois, farine, pommes de terre, choucroute, viande, vin…
Voilà la clé du problème : cette « obscurité au-dehors » pourrait permettre que s’allume la « lumière au-dedans ». On peut vivre sans une telle sophistication. J’en ai fait l’expérience pendant des années ; l’esprit peut surmonter les difficultés, trouver des solutions qui semblaient impossibles. Les plus grandes inventions de l’homme ont été le feu, le radeau et la roue. J’ajouterais l’imprimerie. Mais sûrement pas les téléphones portables ni la télévision.
Qui sait si un black-out aura le pouvoir de faire réfléchir les gens tellement dépendants du « progrès » ?
« Le progrès moral n’arrive pas à suivre tant de progrès matériel, et la distance entre les deux s’accroît », m’avait dit un jour à Venise le cher vieux poète Ungaretti.
L’incident de la nuit dernière devrait nous amener à réfléchir à cela. C’est la conscience des limites qui nous fait toucher le réel.