Mario Rigoni Stern
Méduse ne nous a pas pétrifiés
Valgiardini, 12 avril 1987
Cher Primo,
Cette lettre, je te la dois, au nom de notre vieille amitié. Je t’avais écrit après avoir lu ton dernier livre : je te disais mon accord fraternel avec ton essai si intelligent et si terrible qui avait réveillé beaucoup de souvenirs douloureux, au point de m’ôter le sommeil ; ce sommeil que, maintenant, tu as retrouvé, et que je te souhaite semblable à celui de notre enfance quand, les soirs de printemps, on s’endormait brusquement après avoir joué tant et plus au grand air du renouveau. Mais toi, hier, tu n’avais pas joué au grand air printanier, et c’est peut-être la lassitude contractée en ces temps lointains de 1945 qui t’a fait t’endormir ainsi, et fermer les yeux sur ce monde indifférent et malfaisant.
Il y a désormais de nombreuses années que nous nous connaissons, plus de trente (nos deux premiers livres venaient de sortir). La veille d’un Noël, dans une interview, tu as exprimé le désir de passer avec moi la nuit du 25 décembre, dans un refuge au milieu des montagnes ensevelies sous la neige. Je t’ai écrit aussitôt : « Viens, nous irons dans la montagne, et nous marcherons dans la neige sans tache. Nous allumerons un feu de bivouac et nous regarderons les flammes en silence. Nous n’aurons pas besoin de mousseux, de panettone, ni du son des cloches ; la compagnie du feu nous suffira. » Tu n’es pas venu à ce moment-là, car les obligations de ton travail et de ta famille te retenaient à Turin.
Mais un jour de printemps – la même saison qu’aujourd’hui – tu es arrivé avec Lucia. On a regardé ensemble les ruches de mes abeilles ; je t’ai montré les rayons d’où le miel coulait goutte à goutte, la reine, la couvée, les faux-bourdons, les ouvrières occupées à leurs travaux. Avec l’ironie du scientifique tu freinais mon enthousiasme d’amateur et, par un raisonnement strictement logique, tu ramenais à de justes proportions le travail et l’organisation de la société des abeilles. On prit ensuite un sentier proche de la maison pour aller voir des chevreuils ; tu m’interrogeais sur les fleurs, les arbres, les arbustes, les champignons, les animaux de la forêt. Tout cela était beau mais, de temps en temps, un silence soudain s’interposait entre nous ; ce n’était pas pour écouter les bruits ou les voix de la nature, mais parce que la présence de chacun de nous réveillait chez l’autre les fantômes d’un autre printemps désormais lointain, que nous avions cependant vécu avec des expériences similaires. Alors, une bribe de phrase, un mot en allemand, en russe, polonais ou yiddish se glissait entre nous, provoquant une espèce de pudeur craintive.
Combien de fois, Primo, ne t’ai-je pas dit ces dernières années : « Viens, nous irons dans la forêt, là où nous ne rencontrerons pas d’indifférents ; nous marcherons sur la mousse, nous nous enfoncerons dans le vert sombre comme au fond de la mer ; ou bien nous irons à skis dans le silence baigné de lumière, et cela te fera oublier l’angoisse d’Auschwitz, et les obligations de ton travail et de ta famille. » Comme c’était arrivé, un été, pendant une courte période.
Tu avais été dans un endroit de montagne loin de tout, dans le Val d’Aoste. Tu me le décrivais avec nostalgie : des petits lacs qui reflètent le ciel à deux mille mètres, des pâturages à chamois tout fleuris de gentianes, d’anémones, de soldanelles, de myosotis, des manteaux de neige sur les flancs des monts, les glaciers sur les sommets alentour. C’est un lieu ignoré des touristes, que je connais moi aussi ; nous avions projeté d’y retourner ensemble, d’y faire halte, d’y marcher, grimper, regarder les étoiles et profiter du soleil. Cela aurait été le contraire du camp de concentration. Mais peut-être que même un pareil endroit n’aurait pas éloigné les souvenirs et les fantômes.
Un après-midi d’hiver, je me trouvais à Turin, à un moment où la circulation est la plus intense ; le brouillard descendait le long des avenues et grimpait jusqu’aux fenêtres des immeubles. Je t’ai téléphoné. Tu es sorti de chez toi, et nous nous sommes rencontrés rue Roma. Ensuite – t’en souviens-tu ? –, nous sommes allés marcher au milieu de la foule. Tu me parlais de ton enfance, d’un magasin où l’on vendait les étoffes et les toiles au mètre, et d’un dialecte que, désormais, personne ne comprend plus. On est aussi entrés dans un bar non loin de l’avenue Re Umberto, et l’on est restés assis là plusieurs heures à parler.
La conversation est tombée sur les usages et les rites hébraïques traditionnels. Je me souviens que je buvais littéralement tes paroles ; c’était comme si un monde très ancien et plein de sagesse s’ouvrait devant moi pour la première fois. À chacune de mes questions tu t’efforçais d’apporter une réponse. Quand nous nous sommes levés de table – et seulement à ce moment-là –, nous nous sommes aperçus que des gens étaient là, occupés à discuter avec animation devant un quotidien sportif ouvert sur le comptoir. Nous nous sommes regardés en souriant, comme si nous étions les dépositaires d’un secret vécu et compris sur la terre de Pologne.
Hier, cher Primo, après qu’un journaliste m’eut appris par téléphone ton départ, je me suis un peu rasséréné en feuilletant tes livres. Entre les pages du Système périodique, j’ai trouvé une lettre de toi de 1983, et elle m’a peut-être fait comprendre ton geste. Tu me parlais de ta mère presque nonagénaire et malade, de ton fils qui était parti aux États-Unis, laissant un grand vide dans votre maison, de toi et de Lucia qui vous sentiez comme « coupés du monde ».
Mais tu ressentais aussi « un vide personnel. C’est un peu comme si, dans mon dernier livre, j’avais dépensé tous mes capitaux. Dans l’avenir nous verrons ; actuellement, juste pour ne pas laisser rouiller mon cerveau et ma machine à écrire, je suis occupé à traduire un livre d’anthropologie auquel je n’attache aucune importance. Si je vivais comme toi sur le Haut Plateau, je n’aurais pas ces problèmes : je chausserais mes skis de fond, et en route ! mais ici, c’est différent : malgré la crise, il y a des voitures partout, à l’arrêt ou en marche ; rien que pour sortir de la ville il faut une heure de lutte et de patience. Tous mes vieux amis aussi traversent une crise, certains pour des raisons de santé, d’autres pour des problèmes d’argent, d’autres encore à cause de leurs enfants qui tournent mal. C’est pour cela que je t’écris […]. Cher Mario, excuse-moi de m’épancher ; un jour ou l’autre je vais me reprendre… »
Parmi les choses qui me sont les plus chères, j’ai aussi deux poèmes de toi : l’un d’eux est sans date, et les vers ont été dactylographiés à l’ordinateur (c’est vrai, le jour où tu en as fait l’acquisition, tu m’as téléphoné avec enthousiasme, en me conseillant de faire de même, « c’est comme un jeu – disais-tu –, en une journée tu apprendras à t’en servir toi aussi ! »). Tu avais ajouté de ton écriture claire et fine : « Celui-ci est inédit, et je crains qu’il le reste longtemps. Je le dédie à Anna. »
L’autre poème est inséré dans une lettre entièrement manuscrite, où tu disais entre autres : « Je sais bien que faire des poèmes n’est pas un métier très sérieux, mais je m’accorde tout de même la liberté de t’envoyer celui-ci qui s’intitule À Mario et à Nuto : J’ai deux frères qui ont une vie très remplie derrière eux, / Nés à l’ombre des montagnes. / Ils ont appris l’indignation / Dans la neige d’un lointain pays ; / Ils ont écrit des livres pas inutiles. / Comme moi, ils ont soutenu la vue / De Méduse, qui ne les a pas pétrifiés. / Ils ne se sont pas laissés pétrifier / Par la lente chute de neige des jours. »
La destination de ce texte était privée. Mais, aujourd’hui, je le fais connaître parce que toi, plus que tout autre, tu ne t’es pas laissé pétrifier par la lente chute de neige des jours.
Hier, cher Primo, il faisait une journée splendide de printemps ; les abeilles butinaient le pollen et le nectar des crocus et des bruyères. J’ai vu le retour des premières hirondelles, et le bois résonnait de chants d’oiseaux amoureux. Mais, moi, je pleurais parce que tu avais disparu. Aujourd’hui, le ciel est couvert, et un orage tourne sur les montagnes. Mais je ne pleure plus car je garde au cœur le trésor que tu m’as laissé et qui m’aide à être moins stupide et moins méchant. Ciao, Primo, au revoir sur notre montagne cachée ; je tiens à te le dire, même si tu souris tristement à mon « au revoir ».