Mario Rigoni Stern

Mario Rigoni Stern · Chapitre 17 sur 18

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Mario Rigoni Stern

Morts de chevreuils sur le Haut Plateau

 

L’hiver dernier a été vraiment long. Les bergeries d’altitude au-dessus de chez nous ont été recouvertes par cinq mètres de neige, et ce matin encore, les forêts étaient saupoudrées de neige fraîche. Sur mes bouleaux, les bourgeons ont éclos seulement ces jours-ci, alors que certaines années, le 8 mars, Journée de la femme, j’avais l’habitude de couper quelques branches pour les offrir aux femmes de la famille ; placées dans des vases à certains endroits de la maison, elles sont du plus bel effet, d’un vert très tendre.

Qui a le plus souffert, ce sont les chevreuils ; quelques chamois aussi ont dû être emportés par les avalanches le long des pentes. Et les cerfs ? Mes amis du Trentin m’ont parlé de cerfs que l’on a vus immobiles dans la neige très haute et qui se sont laissés mourir ainsi, debout. Ici, cela ne s’est pas produit, mais maintenant que l’on recommence à aller dans les forêts on pourra s’en rendre compte. L’autre jour, mon fils m’a fait remarquer le récent écorçage du tronc d’un saule par un cerf : « Il passe par ici tous les ans pour marquer son territoire », m’a-t-il dit.

Dans les endroits ombreux il reste encore quelques plaques de neige grise, avec des feuilles sèches, des brindilles, de la mousse, des lichens et même des rayures rougeâtres laissées par le sable du Sahara apporté de très loin jusqu’ici par le vent du sud aux ailes humides, de sorte que se mêlent les éléments de la terre et de l’eau.

 

Je ne m’attendais pas à la mort d’une chevrette juste au moment où l’herbe allait reverdir. Le coucou était arrivé depuis peu. Ce matin-là, il neigeait encore tandis que je l’écoutais pour la première fois de l’année. Je me suis dit : « Maintenant les chevreuils sont sauvés. » Dans le sous-bois, j’avais remarqué que les bourgeons des myrtilles avaient tous été broutés. J’avais vu aussi tous les jeunes arbres (sorbiers, frênes, saules marsaux) cassés net à un mètre de hauteur par les dents des chevreuils venus en grand nombre passer l’hiver aux alentours.

À certains endroits écartés et abrités, des chasseurs et des gardes-chasse avaient disposé au début de l’hiver des mangeoires appropriées avec du bon foin et des bidons de sel vitaminé. Mais, par la suite, il était devenu difficile de les recharger à cause de la hauteur de la neige ; dans les premiers jours de mars, on fit appel à un hélicoptère pour le transport du foin. Quand ce fut possible, en avril, j’ai marché jusqu’au premier affût pour voir ce qu’il en était : sous le vieil épicéa, et autour de la mangeoire, stagnait une forte odeur de bête sauvage et, sur la neige, il y avait une couche de fumier comme si un troupeau avait séjourné là.

Pendant les chutes de neige, je sentais leur présence autour de la maison. Je ne voulais pas les déranger ; je les voyais quand je sortais pour aller au bûcher me réapprovisionner.

Comme cela s’est déjà produit, un dimanche matin, j’en vis un, jeune, qui s’abritait sous l’auvent du toit. Il neigeait. Je pensais qu’il était venu demander à manger. Je plaçai tout près à son intention quelques feuilles de chou frisé, des quartiers de pomme, et des rameaux verts du sapin qui m’avait servi pour l’arbre de Noël. Il grignota un petit quelque chose, mais il se laissait trop approcher ; c’était inhabituel. Il neigeait toujours ; tout était silencieux. Il se leva, fit quelques pas péniblement dans la neige haute. Il se coucha à l’orée de la forêt.

Son comportement n’était pas normal : cette fois encore, je téléphonai au garde-chasse près de chez moi. Il se trouvait à nouveau de service dans la plaine mais, avant midi, il arriva avec un collègue. Ils firent se lever le jeune chevreuil qui, après quelques mètres, retourna se coucher sous un bouquet de branches basses :

— Il va mourir ; il est comme paralysé. Va prendre ton fusil et achève-le.

Décidément, je n’avais pas le cœur de tirer sur un chevreuil ; je ne l’ai jamais fait. Je retournai dans mon bureau, et peu après j’entendis le coup de feu.

Encore un qui avait le bassin brisé : il avait sûrement été renversé par une voiture dans la nuit du samedi précédent. La neige amoncelée sur les côtés par le chasse-neige ne lui avait pas permis de se sauver dans la forêt, et il s’était traîné sur la route qui conduit jusque chez moi.

Fin avril, en marchant entre les plaques de neige et les touffes de mousse, à l’entrée d’un vieux sentier muletier, mon regard s’est arrêté sur les restes d’un autre jeune chevreuil. Il n’y avait plus que les os longs des pattes postérieures ; plus de tête, de colonne vertébrale, de côtes : tout avait été mangé par les renards ou par les chiens errants, même la peau qui entoure les tibias. On avait rudement faim cet hiver !

L’herbe était déjà d’un vert brillant quand, l’autre jour, une chevrette est venue se coucher sous la fenêtre de notre chambre. Ma femme l’a vue le matin en ouvrant la vitre pour secouer la descente de lit. La chevrette n’a pas bougé. Elle nous a regardés comme si elle demandait de l’aide pour quelque chose qui la faisait souffrir. Je suis sorti et je me suis approché ; elle m’a suivi de son regard humide et touchant, et elle s’est même laissée effleurer de la main. Elle s’est levée, a fait quelques pas et, elle aussi, comme les autres, elle est allée s’allonger dans la forêt toute proche où le daphné venait juste de refleurir. Elle m’a regardé, semblant me dire adieu, et a posé sa tête sur la mousse. Je l’ai laissée tranquille et, le matin suivant, je l’ai retrouvée raidie par la mort. C’était le troisième jeune animal qui mourait près d’ici dans l’espace de quelques centiares, et j’ai averti à nouveau le garde-chasse.

En l’examinant sur place, on a constaté qu’à gauche, près de la mâchoire, elle avait une grosseur. Comme quelqu’un qui a une rage de dents.

— La mort est due à une actinomycose, dit le garde-chasse ; c’est une infection provoquée par un champignon, et c’est le troisième cas depuis l’automne dernier. Peut-être s’est-elle blessée la bouche en mangeant aux buissons épineux des églantiers.

On l’a mise dans un sac en plastique pour la porter au vétérinaire afin qu’il l’examine.

Si je me remémore d’autres expériences du passé, une remarque s’impose à moi : au moment où certains animaux se sentent malades ou sont blessés, ils viennent à proximité des maisons des hommes pour demander de l’aide, et se laissent approcher, alors que cela n’arrive jamais dans leur vie normale de bêtes sauvages. Mais ensuite, quand ils perçoivent que la fin va arriver, ils se retirent dans un lieu écarté pour mourir dans la solitude. On dirait qu’ils ne veulent pas déranger, ou émouvoir par leur souffrance. Ou encore qu’ils désirent rester seuls avec leur dernier souffle de vie.