Mario Rigoni Stern

Mario Rigoni Stern · Chapitre 12 sur 18

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Mario Rigoni Stern

Un quinze août dans mon grenier

 

Un de ces derniers matins d’été, lors de ma promenade habituelle dans la forêt avec Ambra au bout de sa laisse, j’avais rencontré un moine en méditation et deux jeunes, sac au dos. Rentré chez moi, je me suis mis à mon bureau pour revoir un travail.

À un certain moment, il m’apparut nécessaire de consulter des références qui se trouvaient dans un rapport que je savais avoir rangé au grenier. Je me mis à le chercher parmi des cartons de livres, des piles de revues, des paquets de manuscrits (pas les miens), de vieux skis et d’autres objets entassés là au cours des années.

Après avoir fouillé en vain pendant quelque temps, je me rendis compte qu’il était inutile de continuer ainsi au hasard. Alors, je revins à mon bureau, je mis son capuchon à mon stylo, je rassemblai mes feuilles et je décidai de mettre de l’ordre dans le grenier.

« J’en ai pour deux heures environ », pensai-je. Au lieu de cela, ce fut un voyage qui dura sept jours, interrompu seulement par les repas ou par la visite de quelque ami.

Je commençai par les livres. Il y a cinq endroits dans la maison où je les range. Désormais, ils sont nombreux ; certains sont indispensables ; d’autres prennent seulement de la place : ce sont des livres achetés, donnés, envoyés pour un compte rendu, des manuels scolaires, à moi (en petit nombre) ou à mes enfants.

Je déplace, range, sépare : poésie, essais, littérature, histoire locale, nature, montagne, guerres, alpinisme, botanique, art figuratif. Pour les grands, il faut remonter les étagères ; pour les petits, il faut les abaisser. « Il serait temps de faire un fichier », me disais-je. Mais où en trouver le temps ? En attendant, je m’arrêtais sur presque tous les livres, et je jetais un coup d’œil à l’intérieur comme pour saisir un secret : surtout sur les plus vieux, ceux que j’avais achetés quand j’étais jeune, parce que, là, ce n’était pas seulement le livre qui me racontait quelque chose, mais aussi le prix et l’histoire de ce livre en tant qu’objet.

Comme ce dictionnaire latin : Le Rigutini, dix-septième réimpression de 1924, qui a servi à trois générations. Il est encore en bon état, avec une abeille et une rose sur sa reliure solide, et le prix marqué : 30 lires (c’était cher pour l’époque !). Je l’ouvre au mot feriæ et je lis que, en plus de « jours de fête », cela signifie aussi « paix, tranquillité publique » (Horace, Odes, 4,5, 37).

Un petit volume de 1938-XVI[32], d’une lire, a pour titre : I grandi italiani del Medioevo per la classe IV Elementare (Les grands Italiens du Moyen Âge, Cours Moyen I re année), Éditions La Scuola (G. Montini), Brescia. Il commence par saint Benoît de Norcia et se termine avec Léonard de Vinci ; au milieu, on trouve aussi Frédéric de Souabe, encore appelé Barberousse. Je lis : « Grâce à l’invention de l’imprimerie, les livres, précédemment très rares, se répandirent. De la sorte, ceux qui n’étaient pas très riches purent aussi s’instruire. » Je range ce petit livre sur une autre étagère, et je me demande : « Mais les riches étaient-ils si instruits ? »

À un certain moment, je retrouve les petits livres de la Bibliothèque universelle Sonzogno : ils coûtaient trente centimes, soixante centimes le volume double. Ils ont encore de beaux caractères sur du bon papier. C’est ma mère qui les avait achetés quand elle était réfugiée en Émilie en 1916 ; mais si je comprends l’acquisition des nouvelles de Tolstoï, je ne m’explique pas celle du Discours de la méthode de Descartes, ou des Poèmes en prose de Baudelaire.

Quant aux petits volumes des Éditions Delta, collection « Écrivains italiens et étrangers », édités dans les années trente, ils coûtaient deux lires ; ceux-ci, je les avais trouvés dans l’après-guerre, en débarrassant un grenier chez des parents. Le Souterrain de Dostoïevski, avec une biographie signée Stefan Zweig, seconde édition, février 1929, avait vu son tirage passer du 20 e e au 40 mille !

J’ai éprouvé une certaine émotion en me retrouvant avec, en main, deux livres froissés des Éditions Bairon, qui portaient au dos, écrit à la plume : chasseur alpin Mario Rigoni Stem. C’étaient, ce sont, le Roland furieux et l’Iliade, achetés dans une librairie d’Aoste avec ma solde, avant l’entrée en guerre de l’Italie : ils coûtaient quatre livres vingt centimes, parce que, par décision ministérielle, en date du 25 février 1940, les livres avaient été augmentés de cinq pour cent. Peut-être pesaient-ils trop lourd dans mon sac à dos ; c’est pourquoi je les avais laissés à la maison après la Campagne de France.

Comme si j’espérais un miracle, même si je savais que je ne le trouverais pas, parmi ces vieux livres du grenier, je cherchais le premier que j’avais eu : les Contes de Perrault, cadeau du Père Noël de ma grand-mère en ce lointain hiver si froid de 1929. Qu’est-il devenu ?

Je ne me rends pas compte des heures qui passent car mon voyage au grenier se poursuit avec une intensité presque frénétique. Je voudrais tout relire, même les revues et les coupures de journaux que, pour une raison ou pour une autre, j’avais mises de côté. Pourquoi avais-je gardé toute la collection de l’année 1950 du Chasseur alpin ? Et ces revues allemandes de 1890, par quels chemins sont-elles arrivées ici ? Uber Land und Meer, « sur terre et sur mer », en caractères gothiques, avec de très belles illustrations en noir et blanc et en couleurs : Deutsche Ilustrierte Zeitung, Stuttgart-Leipzig-Berlin-Wien, Deutsche Verlags-Anstalt.

Romans, nouvelles, histoires de rois et de reines. Un hiver, peut-être, je trouverai le temps de les feuilleter et de les lire, pour comparer à ce monde vieux de cent ans celui d’aujourd’hui : depuis les paysages jusqu’aux comportements, de la publicité jusqu’à la politique.

Dans le numéro 67 de Uber Land d’octobre 1891, je lis, parmi les annonces publicitaires : « ITAL. GEIGEN : 4 Guarnerius, 1 Bergonzi, 2 Amati, 20 Ital. Geigen, 1 Guarnerius Gello… » : ils étaient mis en vente, avec d’autres « excellents instruments de musique italiens », par MM. les Frères Wolf, de Kreuznach. Pour une annonce de ce genre, insérée au milieu de réclames pour des lampes à pétrole, des locomotives, des lotions, des montres, aujourd’hui les plus grands violonistes se précipiteraient en avion chez les frères Wolf.

Pendant une semaine, j’ai voyagé dans mon grenier parmi ces choses, et je peux assurer que je ne me suis pas ennuyé. J’ai même trouvé une vieille carte d’alimentation de 1944, permettant l’obtention de « sucre, graisses et savons aux consommateurs ayant droit à la ration normale » ; les tickets avaient disparu, naturellement, mais les Instructions étaient restées : c’était tout un poème ! J’ai trouvé aussi une boîte en bois qui avait contenu des bouteilles de marc, et qui renferme maintenant mes vieilles pipes : une de Chioggia en terre cuite, une du Tyrol en céramique, une de Varèse en bruyère de Calabre, et même une pipe que m’avait faite l’un de mes fils dans une racine de rosier, avec un tuyau en merisier. Puis du tabac à priser qu’un ami m’avait rapporté de Londres, et de vieux cigares toscans dont je ferai cadeau à Mario Soldati à la première occasion.

Et encore : sur une étagère en bois, des chiffons de laine pour nettoyer les fusils, des plaques, une lampe de bureau achetée avec mes premiers droits d’auteur, des bouquets de fleurs séchées. Dans une chemise de carton : un grand nombre de cartes de géographie et d’état-major, depuis celles dont mon père s’est servi pendant la Première Guerre mondiale jusqu’aux plus récentes cartes de montagnes et de pays.

Dans le coin le plus reculé, près de la lucarne : de grandes boîtes avec la correspondance de mes lecteurs ; la première lettre venait de Naples en avril 1953 ; les dernières sont encore ici, sur mon bureau.

Livres, revues, journaux, objets, lettres, et silence : quel grand voyage j’ai fait, dans mon grenier, maintenant que les refuges alpins sont pleins comme des œufs, et que la sueur et les crèmes solaires coulent sur les plages !