Mario Rigoni Stern

Mario Rigoni Stern · Chapitre 13 sur 18

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Mario Rigoni Stern

Le chien que j’ai vu pleurer

 

Le chien que j’ai vu pleurer d’émotion et d’affection il y a une douzaine d’années, quand j’ai failli quitter ce monde, est enterré dans la forêt derrière chez moi ; un sureau pousse au-dessus de lui, et maintenant que les baies sont mures, les grives et les pipits des prés volettent entre les branches pour becqueter les grappes rouges.

C’était un chien de classe malgré son caractère singulier, et avec lui j’ai traversé des saisons, des forêts et des monts, si bien que son souvenir se rattache aux jours de septembre, entre les pins mughos, en quête de petits tétras, et aux calmes heures de détente d’octobre, sur la passée des bécasses dans les bois de hêtres et de sapins ruisselants de perles d’eau.

Je l’ai enterré un jour de la fin novembre ; le sol était gelé et dur dans l’attente de la neige ; je n’ai voulu personne pour m’aider. Au-dessus, j’ai roulé une pierre couverte de mousse.

Où retrouverais-je un chien pareil ? Aussi résistant, même sur le terrain le plus accidenté et dans la neige, aussi infaillible à l’affût, ou sur la trace de l’animal, et aussi attaché à moi, à tel point que, dans la famille, on disait :

— On ne sait pas si c’est Cimbro qui te ressemble ou toi qui ressembles à Cimbro !

Certes, il avait un caractère spécial, parfois capricieux et bizarre ; et quand cela le prenait, même la voix de son maître ne pouvait l’en empêcher ; c’était lui qui décidait où aller, ou bien de s’en aller quand il en avait envie. Pour récupérer le gibier, il était également habile, et même très habile, mais pour le remettre à son maître, c’était autre chose…, le dressage ou la patience n’y pouvait rien. Je me souviens d’un après-midi où il me rapporta un lièvre ; il y avait là des gens qui regardaient : il n’aurait pas lâché sa proie même en échange d’une saucisse.

Mais il ne faut pas ternir son souvenir à cause de petits ou de gros défauts. Qui n’en a pas ?

Et comment aurais-je pu remplacer un pareil ami ? lui qui, pendant les hivers les plus enneigés, laissait les oiseaux affamés becqueter dans son écuelle et qui, la nuit, leur donnait asile dans sa niche, et les gardait au chaud entre ses pattes et sa poitrine. Quand il me sentait triste, il venait se frotter à mes jambes.

Je songeais : Cimbro est mort et repose pour toujours sous le sureau, ma barbe blanchit, mes jambes ne bondissent plus sur les pentes des montagnes, aucun de mes fils n’est chasseur ; et puis, ces dernières années, sur la chasse, j’ai vu et lu des excès, des turpitudes, des insultes. À quoi cela sert-il encore de chasser si un bien-être mal compris conduit à faire aussi de la chasse un produit de consommation ?

En attendant, j’écrivais des récits de chasse, j’intervenais publiquement

contre le référendum[33], je participais à des congrès, je lisais les récits de Tolstoï et de Tourgueniev. Mais, malheureusement, ma chasse à moi restait toute livresque ; je sentais que quelque chose me manquait ; je gardais au fond de moi un peu d’amertume et de mélancolie. Je me rappelais souvent les années d’après-guerre, quand aller à la chasse dans la montagne, en quête d’un grand tétras, me sauva du désespoir ramené des camps.

Une saison s’écoula ; je renouvelai mon permis, mais je ne tirai pas un seul coup car je n’avais pas de chien : un chien bien à moi, comme Cimbro, et dans mon territoire. Aussi, le jour où je vis abattre deux bécasses, ce fut comme si on m’avait volé quelque chose de très aimé.

Je décidai alors d’avoir un autre chien. Je pensais : ce sera le dernier ; après, le moment sera venu pour moi aussi d’attendre la mort. La nuit, je l’imaginais : il ne devra pas courir vite, ou avoir tendance à trop s’éloigner parce que je n’ai plus le pied agile. Il devra être docile, comprendre mes désirs et mes pensées, se comporter en chercheur patient, au nez fin. Je ne veux pas d’un chien à faisans ou à cailles d’élevage. Si le temps des bartavelles et peut-être des perdrix blanches est passé pour moi, je vais bien encore deux ou trois fois par an aux petits tétras, et il me reste toujours le bois aux bécasses. Il devra aussi être un chien affectueux, un ami que je puisse garder l’hiver près de mon bureau quand j’écris ; lui, il ne posera pas de questions et ne fouinera pas dans mes papiers.

Je repensais aux chiens que j’avais connus dans mon enfance : au très vieux Bull, un setter gordon qui, lorsqu’il n’était pas à la chasse, restait toujours couché dans un coin de la place du village, occupé à regarder nos jeux ; à la chienne Lea du coiffeur qui nous tondait le crâne ; à Dolly, celle du menuisier, à Alba, celle du facteur, à Reno, le chien de l’employé de banque, à Roi, celui du vétérinaire. Je cherchais dans mes souvenirs d’enfance un chien pour ma vieillesse, pour redonner un habitant à la niche de Cimbro.

Des amis du Trentin, grands chasseurs pointilleux et hommes de bonne compagnie, me proposèrent un chiot qui allait naître de l’un de leurs couples de setters anglais. Mais cela tourna mal : la chienne avorta, peut-être à cause de la vaccination contre la rage. Je n’étais pas pressé : j’attendis que la chienne mette bas à nouveau. Une seconde portée naquit : on ne m’avait rien dit pour que je ne me fasse pas d’illusions ; par la suite, je ne sus pas directement, mais par un ami commun, que, cette fois encore, cela s’était mal passé.

Alors, je me mis à lire les petites annonces des chenils, à me renseigner, à demander, à téléphoner. Je ne voulais pas n’importe quel chien, mais un chien pour mes dernières années de chasse, pas de compétition mais de montagne ; un chasseur depuis des générations, pas un chien de salon ; un chiot que j’élèverais et qui marcherait près de moi dans mes forêts et sur mes montagnes. Afin que j’aie en cadeau quelques petits tétras et quelques bécasses.

Je m’étais décidé pour un griffon, comme le premier que j’avais eu après la guerre, et qui descendait de Roi, celui du vétérinaire ami de mon grand-père, et comme Cimbro (même s’il n’était pas un griffon pure race). Mais je ne voulais pas de ces griffons dégénérés, gros, massifs, avec le museau court et le pas lourd, comme on en voit, malheureusement, et qui ressemblent plus à un mouton qu’à un chien de chasse.

Un jour, un ami me téléphone :

— Il se peut que, à Rome ou aux alentours, il y ait un chiot pour toi !

Et un soir du printemps dernier, on me l’apporta chez moi en cadeau. On m’avait d’abord téléphoné pour le nom, et la question, posée ainsi, d’emblée, me surprit. J’avais prévu de l’appeler Stòon, ce qui, dans notre très vieux dialecte, signifie « pierre » ou, plus précisément, évoque ces blocs erratiques que les anciennes glaciations ont apportés là où finissent les vallées : ils ont, au moins pour moi, un charme magique et mystérieux, peut-être ancestral, comme la chasse.

Mais « Stòon » ne convenait pas. Le nom devait commencer par un « A » car le chiot, me dit-on, était le premier d’une sélection recherchée, étudiée et suivie depuis longtemps avec un intérêt tout particulier et passionné par un spécialiste et un vétérinaire, dans le but de rendre ses lettres de noblesse au classique « griffon italien » qui avait été négligé pendant ces dernières décennies comme chien de chasse et dans la génétique. Bref, mon chiot devait être le premier de la reprise d’une noble descendance.

— Ast, dis-je au téléphone, je l’appellerai Ast.

C’est un nom bref que l’on peut murmurer et aussi prononcer à haute voix. Ast, dans le dialecte auquel j’ai fait allusion, signifie « branche ». Branche nouvelle d’un arbre ancien dont on trouve les racines dans l’histoire des chiens décrits par Xénophon cinq siècles avant J. -C.

Ainsi, quand il a eu deux mois, j’ai commencé à l’emmener dans les prés fraîchement fauchés pour qu’il joue avec le vol rasant des hirondelles, le volettement léger des papillons, et pour lui faire percevoir l’odeur des taupes et distinguer mon odeur des autres. Puis dans la forêt ; et sa surprise, son étonnement furent grands de sentir dans ses narines l’odeur des marques du chevreuil. Il négligea les champignons, les mulots, les papillons, les moineaux ; il ne s’intéressait qu’aux endroits où les grives sortaient à la pâture, et aux buissons où le roitelet avait cherché sa nourriture (les vieux chasseurs me disaient que le roitelet dégage une odeur semblable à celle de la bécasse). Il flaira aussi les empreintes du lièvre.

Mais c’est assez, maintenant il a cinq mois. Je le rappelle après qu’il a reconnu les marques du chevreuil, la trace du lièvre, l’odeur des grives et du roitelet.

Quand il est seul, il a encore envie de jouer ; s’il voit des enfants ou d’autres chiens, il les entraîne pour folâtrer et courir. Quelquefois, je m’assois dans une clairière où poussent les myrtilles : il en est gourmand, et il se précipite pour en manger dans le creux de ma main. Il mange aussi des framboises de cette manière ; je dirais même qu’entre les fraises, les myrtilles, les airelles et les framboises, ce sont ces dernières qu’il apprécie le plus.

L’autre soir, après lui avoir offert et fait manger une poignée de myrtilles, je m’étais attardé à cueillir un bouquet de psalliotes bien tentantes ; Ast s’était couché sous un sapin dans l’herbe haute et tendre. Tout à coup, je l’ai entendu japper de manière déchirante et je suis accouru : il s’était étendu pour s’ébattre juste sur un nid de guêpes et il ne se rendait pas compte de ce qui lui arrivait. Je l’ai pris par la peau du cou et je l’ai entraîné au milieu des guêpes qui nous poursuivaient ; j’ai couru au plus épais de la forêt pour les disperser. Dès que possible, j’ai commencé à ôter les guêpes restées emprisonnées dans son poil blanc à taches orange, très fourni et brillant. En toute hâte j’ai regagné ma maison toute proche, où je lui ai fait immédiatement avaler un anti-histaminique que j’ai toujours à portée de main en cas de semblables accidents, car j’ai aussi plusieurs ruches.

Le chiot était abattu ; il avait les yeux rouges et les lèvres enflées ; l’envie de jouer lui était passée.

J’ai également téléphoné au vétérinaire pour un traitement éventuel. Mais moins d’une demi-heure plus tard, il s’était déjà remis ; il vint recevoir une caresse et mangea sa soupe habituelle.

Désormais, quand il entend le bourdonnement de n’importe quel hyménoptère, il se met sur ses gardes ; je crois que jamais plus il ne s’approchera d’un nid de guêpes.

Sous peu aura lieu l’ouverture de la chasse mais avant, pour le dénombrement du gibier, je l’emmènerai reconnaître l’odeur des petits tétras, et je suis sûr qu’il se comportera bien lors de sa première vraie chasse à l’affût. Puis ce sera le tour des bécasses…

Non, je ne rêve pas de remplir des gibecières, mais de marcher lentement dans la forêt d’automne avec lui, mon dernier chien de chasse : il me rapportera une bécasse qui, encore une fois, renfermera en elle toutes les forêts, l’espace, le ciel lointain et le mystère de la vie. Ce sont des lieux et des rêves de jeunesse, maintenant que le temps qui m’est donné approche du couchant.