Mario Rigoni Stern

Mario Rigoni Stern · Chapitre 18 sur 18

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Mario Rigoni Stern

Le sergent prisonnier du château de Versailles[36]

 

Palais d’empereurs, de rois, de tsars, de doges. Tous ces personnages sont désormais peu nombreux, et ceux qui existent encore comptent peu dans les démocraties, même en tant que symboles. Restent les palais. Les plus beaux, dans mon souvenir, sont les palais d’été des tsars, visités il y a une vingtaine d’années, en plein hiver. Que d’arabesques sur les arbres des jardins enneigés ! Quelles arêtes vives de glace sous les arches des petits ponts où la cour se promenait ! Et puis ces intérieurs froids, silencieux, brillants de marbres rares, d’albâtres précieux, resplendissants de dorures à l’or fin ! Ils avaient été admirablement restaurés grâce à des années de travail après que l’occupation de mille jours des maréchaux allemands, pendant le siège de Leningrad ou Saint-Pétersbourg, les eut saccagés et abandonnés comme des étables. « Par chance, me disait le fonctionnaire qui m’accompagnait, les œuvres d’art les plus importantes avaient été cachées juste à temps et murées dans le sous-sol ; ils n’avaient pas réussi à les découvrir. » Cette splendeur des jardins impériaux sous la neige lumineuse, mon imagination la repeuplait de personnages de comédies, de drames et de tragédies, comme si les hivers pendant lesquels ces lieux étaient toujours désertés (car la cour se retirait dans les palais d’hiver) avaient pris ces ombres dans les glaces, et les avaient transformées en fossiles, à l’instar des mammouths de Sibérie au pléistocène, ou de l’ambre de la Baltique.

Chez nous aussi en Italie, dans toutes les villes importantes, on peut voir des palais d’empereurs et de rois, ou de ducs et de cardinaux, ou de papes, avec des jardins et des œuvres d’art qui racontent et perpétuent l’histoire et la beauté.

Les empereurs, les rois, les papes, tous les puissants se devaient de disposer favorablement l’esprit de leurs hôtes et des ambassadeurs, de frapper d’étonnement et de crainte leurs sujets, de faire réfléchir la postérité.

En France, je n’avais pas encore visité le célèbre château de Versailles. Lors de mon voyage à Paris, à l’occasion du Salon du livre, je fis part de ce désir à l’une de mes traductrices qui a vécu plusieurs années à Paris pendant ses études. S’adressant aussitôt à qui de droit, elle fit en sorte que le contact soit pris avec l’administration du château. La chance nous favorisa : la personne chargée de la réception des visiteurs était une jeune dame originaire de Florence, épouse d’un fonctionnaire attaché à la conservation des monuments, et tous deux avaient lu mes livres. Le nom d’un autre de mes lecteurs, un notable qui m’avait précédemment invité en Savoie, fut prononcé et joua aussi en ma faveur. Ainsi, grâce à ce nom, grâce à la diligence de ma traductrice et à la présence de la jeune Florentine établie à Paris, il me fut offert une visite vraiment privilégiée.

Dans l’attente du jour fixé, je ne voulus pas approfondir par des lectures le peu de connaissances que j’avais sur le château de Versailles. Je me rappelais qu’autrefois il y avait eu ici un pavillon de chasse pour les rois, à quelques heures de carrosse de Paris. Puis, l’un des rois Louis, Louis XIII, en fit une résidence à l’intérieur d’une réserve de daims, de cerfs, de sangliers. Un autre Louis, Louis XIV, la transforma en majestueux et luxueux château, et le plus grand monarque de ce temps-là y transféra sa cour. Mais ici aussi une époque a pris fin pour toujours après l’arrestation, puis la décapitation, à Paris, de Louis XVI, le 21 janvier 1793.

Pour notre visite, on choisit une fin d’après-midi : l’une de ces belles soirées de printemps aux longs crépuscules. Quand, à dix-sept heures, s’arrêta le défilé des innombrables touristes de tous pays, la jeune dame florentine prit congé des gardiens qui terminaient leur service et, avec son gros trousseau de grandes clefs, elle devint notre guide et nous dispensa son savoir.

Nous étions en petit nombre. Ma femme et moi étions accompagnés de ma traductrice, d’un poète français traducteur de Montale, et d’un écrivain journaliste qui, l’année précédente, avait rendu compte de la réception qu’on m’avait offerte en Savoie.

Tout était silencieux. Les grands tableaux enfermaient de vastes espaces où se succédaient stucs, statues, meubles luxueux aux différents styles des rois Louis, miroirs, cristaux, chapelles, salles, chambres, grands et petits salons, boudoirs, armures précieuses. Peu de livres. Je me rappelais le documentaire de Roberto Rossellini : La Prise du pouvoir par Louis XIV, mais aussi Les Trois Mousquetaires que j’avais lu soixante-dix ans auparavant. Notre guide florentine parlait tout bas, sans emphase ; elle n’était pas moins aimable ni moins distinguée qu’une reine de France : elle commentait, en allant à l’essentiel, et le reste, elle l’abandonnait à notre imagination. De temps en temps, j’allais vers une fenêtre du château pour regarder en silence, et peupler de personnages, les cours et le parc immense.

On arriva à la galerie des Glaces. Tout donnait une impression d’irréel : la lumière du long couchant, le parc admiré depuis les grandes verrières, où le regard se perdait parmi les fontaines, les jets d’eau, les allées bordées d’arbres, les belles couleurs des bois, les haies, les statues, les petits temples, les plantations, les parterres, le Grand Trianon et le Petit et, tout proche aussi, le Hameau de la Reine… et encore des pièces d’eau et des ornements jusqu’à l’endroit où l’horizon devenait forêt et s’estompait… et puis l’absence totale de présence humaine, au profit de la vie animale, le vol des oiseaux avant le coucher du soleil.

J’absorbais tout : tout ce que me donnait ce moment.

Je laissai le petit groupe aller de l’avant, et je m’attardai à l’arrière-garde de l’Histoire. De l’Histoire vraiment ? Non, je m’attardais pour jouir tout seul de ce moment que je sentais unique, que les Louis de France eux-mêmes n’avaient peut-être pas su savourer. Sous mes pas, le grand parquet tremblait très légèrement. Non, il ne tremblait pas ; c’était comme s’il respirait le souffle du couchant, et je sentis que ma présence provoquait un très doux tintement des cristaux dans les grands lustres accrochés au plafond, tout là-haut. Le bref chant du cristal ?

Les miroirs propageaient à l’infini la lumière du parc sur les figures qu’ils reflétaient.

Je rejoignis notre petit groupe. On traversa des galeries avec de grandes fenêtres et, au fur et à mesure que la visite se poursuivait, notre guide s’arrêtait pour fermer les volets, car le soir tombait et le château devait rester dans l’obscurité. Je m’offris pour effectuer cette tâche.

Je regardais, j’écoutais, je fermais les volets et les grandes fenêtres l’une après l’autre. Le soir descendait sur Versailles ; un monde fini pour toujours restait enfermé dans ces murs ; je ressentais une impression que je n’avais jamais connue auparavant et que je n’éprouverai jamais plus.

C’est difficile à dire. Non, ce n’étaient pas des fantasmagories de rois ou de complots, d’aventures amoureuses, de révolutions. Ce n’étaient certes pas des fantômes. Je pensais plutôt à la sérénité des gens simples, aux bergers sur la montagne, un soir comme celui-ci, aux enfants qui jouent sur la place d’un village. Aux petits garçons et aux petites filles qui se poursuivraient, un soir comme celui-ci, dans un parc aussi beau que celui de Versailles, aussi immense. Les enfants des rois l’ont-ils jamais fait ? Je me rappelais un conte d’Oscar Wilde où, il y a bien des années, j’avais lu une histoire d’enfants, dans un parc, avec un méchant géant devenu bon et récompensé par un miracle de Noël.

Je passais et je fermais les battants des fenêtres sur tant de beauté vide, et l’ombre du soir entrait avec la lumière de la lune dans la galerie des Glaces, la nuit pénétrait dans la galerie des Batailles.

On allait en silence vers une dernière porte. La jeune dame, maîtresse de maison au grand trousseau de clefs, referma la dernière porte du château. Elle rangea les clefs dans son bureau, et l’on se retrouva sur la terrasse en marbre donnant accès au parc. Tout était silencieux ; la pleine lune s’était levée au-dessus de la forêt. Par son dernier chant, une fauvette prit congé du soir ; le cri d’un hibou vint saluer la lune. Ce ne fut plus qu’ombres de vols silencieux sur les jeux des fontaines et des pièces d’eau, parfums de tant de fleurs et d’arbres innombrables, brises légères comme des soupirs sous les ailes des oiseaux de nuit. On dut quitter ce lieu car, à vingt et une heures trente, était prévue dans une librairie de Versailles une rencontre avec mes lecteurs, à laquelle devrait prendre également part notre ami, le notable de Savoie. On se dirigea vers la sortie.

Mais une surprise nous attendait : les grilles de la sortie principale étaient fermées, et aussi celles des sorties secondaires. Les habitations des gardiens étaient toutes au-delà de l’enceinte et, en sortant du château, notre accompagnatrice avait branché le système d’alarme. Elle n’avait pas les clefs qui ouvraient ces grilles. Alors on jeta des graviers sur les fenêtres d’une maisonnette située de l’autre côté, et d’où filtrait une lumière. Personne ne répondit ; peut-être regardaient-ils la télévision ou étaient-ils absents. Je pensais déjà aux merveilles que révélerait une promenade dans le parc toute la nuit jusqu’à l’aube, jusqu’à ce que la lune s’efface : vols et cris d’oiseaux de nuit, murmures des eaux, parfums de la nuit qui se dégagent fortement au lever du jour, chants d’oiseaux diurnes qui saluent le matin… Après seulement les gardiens arriveraient pour rouvrir les grilles.

Mon ami poète était préoccupé ; ma traductrice l’était encore davantage : elle pensait aux personnes et au notable qui nous attendaient dans la librairie ; l’heure était déjà passée ! Je leur dis que, au pire, j’escaladerais une grille et que j’irais chercher quelqu’un. Ils refusèrent et je me sentis vieux. C’est alors qu’une grille fut ouverte : après plusieurs tentatives, notre guide avait réussi, grâce à son téléphone portable, à contacter son mari qui avait fait le nécessaire pour nous permettre de sortir. Dommage !

« Le petit caporal avait pris le commandement des quelques rescapés et Barbasecca le suivait avec son fusil-mitrailleur. Ils parvinrent ainsi au dernier combat. “Allons-y”, dit le petit caporal, ce matin-là. Et il tomba lui aussi.

Quatre ans plus tard sa famille reçut un communiqué : “… est porté disparu en date du 26 janvier 1943”.

… Il était timide, il parlait peu, il avait peur, il n’était pas fait pour être officier, il lisait de la poésie. »

Mario Rigoni Stern, né en 1921 à Asiago, est un des plus grands écrivains italiens contemporains. Histoire de Tönle, Le Sergent dans la neige, La Chasse aux coqs de bruyère, L’Année de la victoire, Arbres en liberté, Les Saisons de Giacomo, Retour sur le Don, Le Livre des animaux, En guerre, Sentiers sous la neige, Lointains Hivers, Hommes, bois, abeilles, En attendant l’aube, Le Vin de la vie et La Dernière partie de cartes sont traduits en français.

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