Mario Rigoni Stern

Mario Rigoni Stern · Chapitre 16 sur 18

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Mario Rigoni Stern

Le petit caporal

 

À Nico Orengo[35]

On ne le remarquait pas ; il ne prenait pas part aux discussions, parlait peu avec ses camarades, s’isolait pour lire des poésies. Il n’était pas volontaire pour aller en patrouille, ou pour poser les barbelés devant la tranchée. Il préférait monter la garde tout seul. Il faisait son devoir mais rien de plus et, bien que caporal vice-commandant d’une escouade de fusiliers, il ne donnait jamais d’ordre. C’était le vieux caporal-chef qui s’occupait de bien diriger l’escouade. Pendant le temps libre, il nettoyait le sol de l’abri, balayait la neige dans le boyau. Il écrivait aussi les lettres de Barbasecca qui savait tout juste faire sa signature. Parfois, le petit caporal – comme l’appelaient désormais les chasseurs alpins de cette base du Don – donnait l’impression d’avoir peur : peur quand il neigeait, parce que les patrouilles et les incursions des Russes étaient plus faciles, et peur quand le lieutenant nous donnait l’ordre d’aller en patrouille dans le no man’s land. Pendant la journée, quand il en avait la possibilité, il écrivait de longues lettres d’une écriture fine et serrée.

On l’avait envoyé dans cette base avancée sur la rive du fleuve avec des réservistes, après la destruction de deux bataillons de chasseurs alpins dans un combat insensé et inutile. Le nouveau capitaine l’avait affecté un peu au hasard au premier peloton de fusiliers et, parmi ceux-ci, la douceur du petit caporal mettait presque mal à l’aise. Le vieux sergent de la compagnie l’observait et se disait : « il est trop sensible celui-là ; il faut que je le tienne à l’œil pour qu’il ne fasse pas quelque sottise. »

Un soir, le lieutenant, en veine de confidences, invita le sergent à fumer une cigarette et à boire un verre dans son abri. Il lui fit part de son inquiétude, car il soupçonnait l’imminence d’une attaque russe avec des blindés – de l’autre côté, la nuit, on entendait des bruits de moteur au loin – et l’on n’avait rien pour y faire face. Il parla aussi des chasseurs alpins fatigués par les tours de garde et les travaux d’excavation et de fortification de la base effectués de nuit ; et puis du froid qui créait des problèmes pour le fonctionnement des armes automatiques. À un certain moment, il lui demanda ce qu’il pensait de ce petit caporal de la première escouade des fusiliers qui avait ses postes de tir à l’endroit le plus vulnérable de la base.

— Il me semble bien timide et dépaysé. C’est peut-être parce qu’il n’est pas de la même région que les autres ; il ne comprend pas leur dialecte.

— Moi non plus je ne le comprends pas, répondit le lieutenant, mais quand c’est nécessaire je me fais bien comprendre.

— C’est vrai mais, vous, vous avez un grade et de l’instruction.

— Je vais te faire une confidence, mais garde-la pour toi. Ce caporal pour lequel tu te fais du souci a un diplôme d’instituteur et est inscrit à l’université. Au cours des élèves officiers de Bassano, on l’a renvoyé au régiment parce qu’il n’avait pas d’aptitude au commandement. C’était sur la fiche de renseignements qui le concernait. Le capitaine l’avait affecté à notre peloton ; moi, je l’ai mis dans la première escouade car le caporal-chef est vraiment compétent.

— Celui-là, c’est un chasseur de chamois et un contrebandier ; il parle peu mais il a de la jugeote…

 

Quelques semaines avant, par la même voie hiérarchique, un nouveau chasseur alpin était aussi arrivé, et si les anciens avaient baptisé « petit caporal » le jeune homme timide, le dernier arrivé, ils l’appelèrent : le « petit monsieur ». Tout ce qu’il avait était neuf, depuis les chaussures jusqu’au casque. Il ne parlait pas en dialecte, ne disait pas de gros mots, se rasait tous les jours, mais les poux ne tardèrent pas à l’infester. Il se plaignait des poux, de la fumée du poêle, des odeurs de l’abri ; pendant son tour de garde il laissait voir sa peur ; le caporal-chef lui adjoignit Boggia, le chasseur alpin le plus impassible de la compagnie.

Un soir, toujours dans sa tanière, le lieutenant dit au sergent que ce dernier arrivé venait directement de Rome, et que le capitaine le lui avait particulièrement recommandé. Il était le fils d’un personnage important, et il voulait faire une période de volontariat sur le front russe afin d’acquérir des mérites en vue de sa carrière. Pour dire les choses : il voulait une médaille. Le commandement du corps d’armée l’avait affecté directement à notre unité. Notre base était la plus proche des Russes. C’était un pistonné vraiment spécial.

La nuit était tombée, calme ; on n’entendait pas un seul coup de feu. La lune éclairait des nuages lourds de neige : une nuit à embuscades. Le lieutenant chargea le sergent d’effectuer une patrouille de reconnaissance. Il devait emmener Barbasecca avec le fusil-mitrailleur, Boggia, le petit caporal et le nouveau, le « petit monsieur ».

Ce n’était pas difficile, ni très dangereux d’effectuer une patrouille dans le no man’s land. Il suffisait d’avertir les sentinelles, de rester prudent et silencieux dans son surtout blanc. Comme des fantômes.

Ils allèrent explorer l’espace vide vers la base du bataillon Morbegno ; ils passèrent l’un derrière l’autre au-delà des barbelés après avoir averti les sentinelles ; ils pénétrèrent à gauche dans l’autre partie du no man’s land couverte de buissons et d’herbes sèches, et s’accroupirent sur la rive basse du fleuve. Invisibles dans la neige et les hautes herbes. Le silence était profond sous la lumière diffuse de la lune derrière les nuages lourds de neige. Au bout d’un moment, le sergent vit une ombre courir sur le fleuve, et il soupçonna qu’un lièvre était venu se cacher près d’eux ; il arrivait de l’autre rive. Le sergent s’inquiéta ; il sortit lentement de sa poche deux grenades et en ôta le dispositif de sécurité. Il murmura : « Ne bougez pas, ne faites pas de bruit. »

Sur le fleuve gelé, des ombres se dirigeaient vers eux. « Sois prêt à tirer ! » chuchota-t-il à Barbasecca. Quand les ombres furent à vingt pas il lança ses deux grenades en criant : « Tire ! »

La patrouille des Russes répondit par des rafales de pomaliot mais, aussitôt, elle se retira en soutenant deux blessés. De la base, les chasseurs alpins ouvrirent le feu avec les deux mitrailleuses, puis tirèrent aussi avec les mortiers de 81. En rentrant, ils s’aperçurent que le « petit monsieur » manquait. Deux hommes revinrent sur leurs pas en suivant les traces, et ils le retrouvèrent caché dans un buisson.

— Tu es blessé ? demanda le sergent.

— Je ne sais pas, répondit-il.

Le sergent l’aida à se relever et ils rentrèrent. À la lumière de l’abri, le « petit monsieur » apparut pâle et hagard, mais ni le sergent, ni le lieutenant qui était immédiatement accouru dans la tranchée, ni les autres chasseurs alpins ne prononcèrent un mot de commentaire. Le sergent dit seulement qu’en filant de leur côté ce lièvre avait donné l’éveil. Rien d’anormal à cela.

Après la chute de neige, d’autres journées passèrent de tranquillité et de grand froid. Par la voie hiérarchique, le « petit monsieur » s’en retourna à Rome, et le commandant du bataillon voulut savoir ce qui justifiait la médaille qu’on voulait lui donner.

 

La nuit du 17 janvier 1943 arriva l’ordre de se replier loin du Don. Vinrent alors des tempêtes de neige, des combats, la faim, la soif, l’absence de sommeil, les hallucinations. Beaucoup tombaient et ne se relevaient pas ; le matin, d’autres n’arrivaient plus à se remettre en route à cause de leurs gelures aux pieds. Le peloton des fusiliers de la base avait perdu son lieutenant, son sergent, son caporal-chef. Le petit caporal avait pris le commandement des quelques rescapés, et Barbasecca le suivait avec son fusil-mitrailleur. Ils parvinrent ainsi au dernier combat. « Allons-y », dit le petit caporal, ce matin-là. Et il tomba lui aussi.

Quatre ans plus tard sa famille reçut un communiqué : « … est porté disparu en date du 26 janvier 1943 ».

… Il était timide, il parlait peu, il avait peur, il n’était pas fait pour être officier, il lisait de la poésie.