Mario Rigoni Stern

Mario Rigoni Stern · Chapitre 1 sur 18

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Mario Rigoni Stern

Préface

 

Mario Rigoni Stem est né en 1921 sur le Haut Plateau d’Asiago au-dessus de Vicence. Montagnard autodidacte, il s’est fait connaître en racontant comment il a vécu la retraite de Russie des chasseurs alpins italiens en janvier 1943 : Le Sergent dans la neige, œuvre novatrice à l’époque (1953), a inauguré sa carrière d’écrivain. Plus tard, il relatera sa participation aux campagnes de France et d’Albanie de Mussolini dans En guerre (1971).

Mario Rigoni Stem a aussi fait œuvre de romancier-historien à la fois scrupuleux et passionné, en déroulant l’enchaînement des vicissitudes vécues par la population de sa région, depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’en 1940, dans Histoire de Tönle (1978), L’Année de la victoire (1985), Les Saisons de Giacomo (1995). Mais ses écrits, entièrement disponibles en français, sont également ceux d’un conteur à l’inspiration vaste et variée, nourrie par une mémoire exceptionnelle qui s’exprime avec les colorations et les nuances d’une vive sensibilité. Deux thèmes essentiels se dégagent de ses nombreux récits : la relation pudique mais riche d’affectivité de son expérience militaire, et l’évocation à la fois vivante et précise comme un documentaire de la vie des hommes, de lui-même et des animaux, dans leurs rapports constants avec la nature.

Le dernier recueil présenté ici, publié en Italie en 2004, laisse voir des caractéristiques identiques.

Les souvenirs désormais lointains de la guerre resurgissent encore. Comme le narrateur l’a écrit dans Retour sur le Don (1973), récit du voyage qu’il a fait sur les lieux parcourus à pied presque trente ans auparavant, le long hiver enneigé de son Haut Plateau lui rappelle toujours irrésistiblement la steppe russe. Dans le récit Presque une trêve, le lecteur suit à nouveau la pensée et le corps souffrant du jeune soldat pendant la retraite de Russie. Tout n’avait pas encore été dit. À la fin du Sergent dans la neige, l’auteur avait écrit : « Il y aurait encore beaucoup à dire, mais cela est une autre histoire. » C’était comme une promesse, et elle a été tenue cinquante ans plus tard. Les souvenirs de Mario Rigoni Stem qui reposent en lui reviennent à sa mémoire, comme la correspondance échangée avec sa famille pendant sa vie militaire, enfermée dans sa vieille cantine de soldat, se ranime sous ses yeux, un soir de neige. Et voilà pour le lecteur le récit – entrecoupé de passages au présent, tant l’homme désormais âgé ressent fortement ce qu’il vivait alors – de l’interminable marche harassante qui a suivi le dernier combat sur le sol russe. C’est le dernier maillon des Mémoires, aussi essentiel que les autres, et jusqu’alors manquant, qui permet maintenant de reconstituer dans sa globalité l’odyssée de Mario Rigoni Stern. Le titre rappelle celui du livre où Primo Levi raconte son « interminable et aventureux voyage » (comme Rigoni Stern le définit), après sa libération des camps de la mort.

La description du comportement d’un muletier et de sa mule (Un homme et une mule) pendant cette même retraite pourrait sembler mineure. Cependant, le courage presque héroïque de l’homme et de l’animal, vécu à l’unisson et comme une évidence, est porteur d’un message. Le mulet, compagnon du montagnard, est aussi, à la guerre, le compagnon du chasseur alpin. Une entente ancestrale existe entre eux, semblable à celle du chien de chasse avec son maître, également importante pour le narrateur-chasseur, comme on le comprend dans Le Chien que j’ai vu pleurer. Là-bas, de l’entente entre le muletier et sa mule naît une grande force au service d’autrui, au milieu des ravages de la guerre. Ce comportement exemplaire en face de la fatalité se rencontre ici chez ceux pour qui sauvegarder la vie va de soi parce qu’ils sont les plus proches de la nature.

Mais le récit de ce recueil où Mario Rigoni Stem exprime la plus forte émotion est, sans doute, celui de son retour récent sur l’emplacement du camp de concentration (Retour au camp I/B) où il a été enfermé soixante ans auparavant, en Pologne orientale. Nous retrouvons dans ce texte une inspiration et une méthode d’écriture identiques à celles du récit Retour sur le Don, c’est-à-dire une confrontation continue entre le présent et le passé. Le narrateur décrit la beauté paisible de la campagne automnale, véritable « paysage pastoral » qui le charme, sur laquelle se superpose, évoquée au passé, la réalité de l’époque où tout n’était que « faim, mort, misère ». Chaque pas qu’il pose gravement, minutieusement, sur des traces que lui seul est capable de déceler sur le terrain, l’amène à reconstruire mentalement le camp, fantôme obsédant. En recherchant, selon une habitude qui lui est propre, mais qui, ici, revêt un sens plus fort que jamais, les rares vestiges de ce qui a été, l’ex-prisonnier semble vouloir s’opposer à l’œuvre du Temps qui vaincra cependant et, ce faisant, menace les consciences du danger de l’oubli. « Que restera-t-il ? », se demande-t-il. « Mes pauvres mots, peut-être ? » Et il garde ici l’espoir ténu d’accomplir un devoir de mémoire.

Ce devoir, un autre narrateur l’a rempli dans son œuvre, et Mario Rigoni Stem lui rend hommage dans deux récits de ce recueil. Il y évoque son amitié envers Primo Levi, et le lien privilégié qui les a unis pour avoir vécu des expériences identiques. L’un des textes est la lettre émue que Mario Rigoni Stem a imaginé d’écrire, le lendemain de sa disparition en 1987, à celui qui a choisi de quitter la vie. Le narrateur se souvient de ses trop rares rencontres avec l’homme de science-poète, de la profondeur de leurs échanges, limitée seulement par la crainte de raviver les blessures indicibles du martyre de l’emprisonnement. Le narrateur insiste sur l’important témoignage qu’apporte l’œuvre de mémorialiste de son ami, et surtout La Trêve. En manière de conclusion à son hommage, il cite un jugement de Primo Levi sur la destinée humaine, d’un pessimisme absolu que lui-même ne partage probablement pas, mais qui jette un certain éclairage qu’il croit découvrir sur le geste désespéré de Primo Levi.

C’est également sous la forme d’une lettre adressée à un autre ami, Nuto Revelli, écrivain mémorialiste piémontais récemment disparu, que Mario Rigoni Stem évoque la forte personnalité de celui qui, chasseur alpin comme lui, a vécu aussi l’épreuve de la retraite de Russie. Entré ensuite dans la formation de la Résistance à l’idéologie la plus avancée, Nuto Revelli n’a pas connu, dans l’après-guerre, les lendemains qui chantent qu’il avait espérés. Il a alors consacré sa vie et sa plume à témoigner de l’injustice à l’encontre des laissés-pour-compte sur les montagnes de sa région. Un accord non explicité mais profond du narrateur avec la démarche et le comportement de son ami se dégage de cette lettre. Ainsi, dans la première partie de ce recueil, à l’occasion d’événements qui l’ont touché (sa visite en Pologne, la mort de deux amis qui, comme lui, ont « rencontré Méduse »), Mario Rigoni Stem a, sous des formes encore nouvelles, rappelé la tragédie d’hommes confrontés à l’Histoire.

Les récits de la seconde partie nous ramènent essentiellement au cadre de vie montagnard où le narrateur est enraciné, et dont seule la période de la guerre l’a tenu éloigné. Dans ces textes, comme dans toute l’œuvre, resurgissent spontanément, sur les lieux aimés, des souvenirs de son passé – son enfance surtout – et des anecdotes qu’on lui a rapportées qui donnent sens et vie à ce qu’il voit lors de ses infatigables pérégrinations. Qu’importe le caractère peut-être insignifiant des petits faits que lui rappelle chaque endroit ; ils acquièrent une valeur intemporelle par leur seule existence, et certains constituent la mémoire de son pays qu’il voudrait ne pas voir tomber dans l’oubli : « À chaque endroit de la Terre : un événement. Un fait qui nous rattache au passé : l’histoire lue dans les choses. »

Homme de mémoire, Mario Rigoni Stem est tout aussi attentif à la vie qui se déroule, dans le présent, autour de lui. Ayant choisi de demeurer le plus près possible de la nature (à l’orée d’une forêt où descendent les chevreuils), il sait déceler les péripéties et les drames muets et éternels de tous les autres êtres vivants que sont les animaux en liberté. Là encore, les « traces » et les « signes » rencontrés et interprétés sont autant de fils d’Ariane menant à la découverte des lois qui régissent cet autre vaste monde. Lois implacables elles aussi, dont le narrateur révèle sans sensiblerie l’accomplissement, mais en suggérant que les êtres vivants qui y sont soumis semblent parfois donner des leçons à l’homme et, en tout cas, méritent toujours son respect et, à l’occasion, son secours.

Enfin, un texte a, dans ce recueil, une place à part. Homme de mémoire et homme proche de la nature, Mario Rigoni Stern est également un homme de culture, curieux de la vie et de la civilisation d’autres pays. Les récits de ses voyages à l’étranger (dans Entre deux guerres) le prouvent. Ici, pour la première fois, il s’agit de la visite d’un haut lieu de la culture française. Le visiteur se montre particulièrement réceptif et ému dans cet endroit à la fois riche d’histoire et d’espaces naturels, qui stimule son imagination, intensifie à un degré rarement égalé son bonheur de vivre le moment présent. Ce texte a la force d’un hommage.

Représentations minutieuses des gestes les plus simples de la vie quotidienne au présent, rappels avec une précision hallucinatoire de lointains épisodes très durs vécus en temps de guerre, joies insouciantes de l’enfance, évocations teintées d’un lyrisme maîtrisé de paysages idylliques aux confins de l’Europe ou dans le parc du château de Versailles : tout cela se trouve ou se retrouve dans ce recueil.

On y voit peut-être poindre aussi une brève, pudique mélancolie (« mon corps est fatigué, ce vieux corps qui a subi tant de vicissitudes »), et une certaine inquiétude devant le travail destructeur du temps, moins sur lui-même que sur les vestiges qui devraient instruire les hommes, allumer leur « lumière intérieure » ; mais on n’y rencontre aucun abandon du narrateur à la tristesse, encore moins au désespoir qui a emporté son ami Primo Levi. Arrivé au moment où son « temps descend vers le couchant », rien de ce qui est manifestation de la vie présente ou passée, humaine ou animale, ne le laisse indifférent. Comme le poète secret du recueil, il lui est naturel de faire confiance à « quelque chose de valable pour tous, qui se trouve au-delà de la lumière du jour ».

Marie-Hélène Angelini