Mario Rigoni Stern
Un homme et une mule dans la neige
Brenta, sa mule, était forte, paisible, et méritait toutes les attentions. Quand il revenait de corvée, la première chose qu’il faisait était de lui ôter son bât et son harnais, puis, avec une poignée de paille, il lui frottait l’échine. Tous les jours, il lissait son poil brun avec l’étrille et la brosse pour le voir briller. Mais deux hivers auparavant, en Albanie, ils avaient traversé une période très dure à cause de la boue, de la neige et aussi de la faim. Même dans ces conditions, il avait réussi à préserver les forces de Brenta et, à la fin de la campagne, elle était la plus en forme de tout le régiment.
Maintenant, en Russie, la fatigue était moindre : tout n’était que plaines avec de longues et douces collines. Les transports se faisaient en train, en camion, en camionnette, et l’on employait des mulets seulement à proximité des lignes du Don, sur quelques kilomètres. Ainsi, la majeure partie des soldats du Train et des mulets se reposaient dans les grandes étables et les hangars des kolkhozes, à l’arrière. Quant à lui et à Brenta, grâce à leurs qualités bien connues du sergent du Train et du capitaine, ils avaient été affectés au transport du matériel du bureau de la compagnie et des cantines personnelles des officiers.
L’hiver approchait encore une fois. À la place des camionnettes, on avait équipé les convois de traîneaux : traîneaux-ambulances semblables à des caissons avec une croix rouge dans un cercle blanc, traîneaux réquisitionnés dans les villages ou trouvés dans les kolkhozes, mais aussi traîneaux d’agrément, avec sièges et peaux de mouton, pour ces messieurs les officiers des postes de commandement de l’arrière.
Romedio aussi eut l’idée de se procurer et d’aménager un bon traîneau. L’hiver, dans son village, il attelait son cheval à un traîneau pour répandre le fumier d’étable sur les prés enneigés, ou pour rentrer dans la cour le bois mis en tas dans la forêt avant la première neige, ou pour conduire à la messe du dimanche les enfants, les femmes et les vieillards de la famille. Il savait par expérience que de bons patins comptaient plus qu’une courbure apparente : des patins larges et lisses pour glisser sur la neige sans trop s’y enfoncer. Plutôt que haut sur ses supports, un traîneau bas était préférable pour ne pas renverser le chargement, et large plus qu’étroit afin de mieux répartir le poids ; solide, enfin, quant aux portants sur les glissières, aux limons, aux tirants.
Fin octobre, la neige arriva, et ensuite il fit très froid. Brenta se couvrit d’un poil long et laineux, et Romedio se cousit un couvre-chef en tissu et peau d’agneau, avec des oreillettes, comme ceux que portaient les vieux Russes du village.
Une nuit de décembre, on entendit pour la première fois un grondement lointain et continu, et le ciel, là-bas au fond, lançait des éclairs comme un orage d’été. Le lendemain, radio-bidasse répandit la nouvelle que l’Armée rouge était passée à l’offensive. Ces éclairs sinistres et ce grondement durèrent pendant de nombreuses nuits, parfois atténués par la bourrasque, ou emportés par le vent. À la mi-janvier, grondement et éclairs se rapprochèrent. Ils étaient à quelques kilomètres, là où les soldats de son bataillon se trouvaient en ligne. Deux jours plus tard, le sergent dit à Romedio d’aller avec le caporal et quelques autres mulets en direction du Don, à l’endroit où se tenait le poste de commandement de la compagnie.
« Ça y est ! pensa-t-il, maintenant nous allons devoir reculer. »
Il trouva le capitaine, chargea les caisses du bureau et les bagages des officiers ; il les couvrit d’une bâche, les attacha avec une corde. Le capitaine, avec la compagnie hors rang et les pelotons déployés sur le Don, partirait dans la nuit. Il neigeait. Il prit la route du retour. Radio-bidasse faisait savoir qu’ils avaient été encerclés et que les blindés étaient arrivés au siège du corps d’armée. Romedio prit la bride :
— Allons-y, Brenta, dit-il.
Deux heures plus tard, ils arrivèrent à la base logistique. Il régnait un grand désordre : entrepôts en flammes, camions abandonnés, obus qui éclataient, soldats ne sachant ni où aller ni quoi faire. Des bruits couraient selon lesquels les blindés russes étaient à quelques kilomètres. Avec leur traîneau, Romedio et Brenta passèrent prudemment au milieu de ce désordre, et retrouvèrent au pied de la colline, à l’extérieur du village, le long de la route tracée, les camarades et le sergent qui avaient chargé sur les traîneaux les munitions et les vivres. Il leur faudrait maintenant attendre le capitaine et le bataillon avec le commandant, afin de les suivre dans leur marche vers l’ouest.
Dans la désorganisation de ce grand repli, au milieu de mille nouvelles contradictoires, parmi les unités de soldats hongrois qui avaient déjà jeté leurs armes, les blessés et les malades souffrant de gelures qui ne se résignaient pas à attendre l’arrivée des Russes dans les hôpitaux, les soldats qui s’étaient enivrés avec le cognac des entrepôts, ceux qui partaient à la débandade en l’absence d’officiers ou les officiers sans soldats, il y en avait aussi qui ne perdaient pas la tête et triomphaient de la peur. La nuit arriva, plus froide, battue des vents, avec la neige qui recouvrait de blanc hommes et mulets.
Quand apparut l’aube livide, Romedio se retrouva en colonne avec son groupement derrière le bataillon. Ils marchèrent encore toute la journée dans le froid glacial, comme des spectres blancs. Il y eut aussi un arrêt, car ils durent affronter un combat. Puis, de nouveau, la nuit.
Et ce fut cette nuit-là, pendant une courte halte, que Romedio aperçut une chose sombre que la neige commençait à recouvrir. Il s’approcha : c’était un homme. Un chasseur alpin. Sans ôter ses gants il lui nettoya le visage, et l’homme poussa un soupir. Il le dégagea de la neige, le souleva en le tenant par les bras.
Il ne parlait pas.
— Qu’est-ce que tu as ? lui demanda-t-il. Tu es blessé ? Tu as des gelures ?
Il le tira jusqu’au traîneau, souleva la bâche, jeta par terre une caisse du bureau de la compagnie, et l’allongea là-dessous.
Ils atteignirent un village à la pointe de l’aube. Le sergent dit qu’ils se reposeraient quelques heures. Romedio chercha une isba au centre du village, approcha sa mule, souleva la bâche. Maintenant l’homme avait ouvert les yeux et le regardait.
— Je suis blessé à une jambe, lui dit-il. Aide-moi.
Romedio l’accompagna à l’intérieur de l’isba, près du fourneau.
— Attends-moi ici, lui dit-il, ne bouge pas.
Il ressortit, détacha la mule et la conduisit sous un petit hangar. Il prit dans le sac de fourrage qu’il avait sur le traîneau de quoi remplir la musette de Brenta, et il la lui passa autour du cou :
— Mange ! Il faut que tu reprennes des forces !
Pendant ce temps, des camarades étaient entrés dans l’isba. Le blessé entourait sa cuisse d’un bandage pris dans son paquet de pansements. La balle avait traversé le muscle ; cependant l’os n’était pas brisé. Le froid avait arrêté l’hémorragie mais avait aussi provoqué son évanouissement. Avec sa baïonnette, Romedio ouvrit une boîte de viande ; il la vida dans sa gamelle, y émietta deux galettes. Il alla chercher de l’eau, remplit la gamelle et la posa sur le poêle de l’isba. Quand elle commença à bouillir, il l’ôta et la tendit au blessé :
— Mange, prends-en la moitié. Comment t’appelles-tu ?
Celui-ci fut le premier qu’il chargea sur son traîneau. Il en ramassa d’autres le même jour quand ils reprirent leur marche et, pour faire de la place, il jeta à bas du traîneau la machine à écrire et le reste des caisses du bureau de la compagnie. « À quoi serviraient toutes ces paperasses, maintenant ? » s’était-il demandé.
En regardant en arrière d’où ils étaient venus, Romedio voyait une colonne sans fin : une longue et large ligne noire sur la neige blanche de la steppe. Jusqu’à l’horizon. Mais d’où venaient tous ces gens ? Son groupement de traîneaux s’était désormais mêlé aux hommes en débandade, à d’autres soldats du Train et à des artilleurs. Il savait que, les précédant tous, il y avait ceux de son pays qui voulaient arriver jusque chez eux et ne pas se rendre. Quand quelque soldat isolé essayait de monter dans le traîneau, Romedio l’obligeait résolument et par la force à descendre : Brenta avait son chargement à tirer et lui, la responsabilité de la conduire.
Après six autres jours de marche à travers mamelons et plaines, les blessés, sur le traîneau, étaient passés à neuf. Un jour, il y eut un combat plutôt dur dans un village. Quand Romedio y parvint, il porta dans une isba toutes les cantines des officiers et fit sauter les crochets qui les fermaient. Elles contenaient des livres, des lettres, du savon, quelques nécessaires de toilette, mais aussi des cigarettes, du lait concentré, du chocolat, des biscuits, des chaussettes de laine et des tricots. Il rassembla dans deux cantines les vivres et les vêtements et abandonna là tout le reste. Mais il dut aussi défendre ces choses précieuses contre ceux qui voulaient avidement les manger ou les partager.
— J’ai des blessés à faire avancer, disait-il ; vous, vous pouvez encore marcher et vous chercher à manger.
Quand, après huit heures de marche ou plus, le moment de faire halte arrivait à cause d’un combat ou de la bourrasque, ou parce qu’il était nécessaire de se reposer un peu, il essayait toujours, si c’était possible, de mettre à l’abri les blessés qu’il avait sur son traîneau.
Le sac de fourrage se termina. Le long de la piste il rencontrait de temps en temps des mulets qui mouraient de privations : ils étaient aussitôt dépouillés de leur chair par les hommes affamés. Romedio eut de la chance : un jour, dans un kolkhoze abandonné, il trouva un grand tas de blé et en remplit un sac : « Si Brenta ne mange pas, les blessés que j’ai sur mon traîneau ne sortiront pas non plus de ce pétrin. » Ainsi, pendant les haltes, la mule broyait patiemment le blé avec ses grandes molaires, et, avec autant de patience, Romedio écossait et mangeait des graines de tournesol. Il avait aussi pris la précaution de ne jamais la laisser boire l’eau glacée des puits : il la lui faisait d’abord tiédir dans sa gamelle. Au milieu de ce chaos, il devait également faire attention qu’on ne la lui vole pas pendant les haltes, pour la monter ou la manger. Mais Brenta aurait difficilement accepté d’aller avec d’autres gens ; toutefois, par prudence, Romedio attachait à son poignet une cordelette nouée autour du cou de la mule.
Aux blessés il apportait l’assistance qu’il pouvait : nourriture, eau, chaleur ; et pour cela, les cantines des officiers étaient arrivées très à propos. L’un d’eux, d’ailleurs, un lieutenant de sa compagnie avec une vilaine blessure, avait trouvé sa place sur le traîneau. Trois jours après que les chasseurs alpins le lui avaient amené, la blessure se gangrena et le lieutenant mourut. Il s’en aperçut une nuit alors que, aidé par un bon Samaritain inconnu, il s’occupait de mettre les blessés à l’abri. Il ferma les yeux au lieutenant. Il lui ôta avec peine son manteau doublé de fourrure qui serait utile pour d’autres blessés et, avec le bon Samaritain, il l’enterra dans la neige.
On ne savait plus depuis combien de jours on allait ainsi, comme des naufragés dans une mer de neige. Deux autres encore de ses blessés moururent. Un matin, se sentant désormais « guéri », celui qu’il avait recueilli en premier voulut rejoindre ses camarades. Brenta tirait toujours son chargement avec beaucoup d’acharnement, mais elle avait maigri elle aussi et son poil était ébouriffé et toujours couvert de givre. S’il y avait une pente à affronter, ou si la neige était haute, Romedio prêtait main-forte à sa Brenta ; en poussant ou en tirant, il lui parlait avec douceur :
— Allons, courage, allons, Brenta, on y arrivera.
Un jour, un grand combat s’engagea, le combat décisif[1] : il y aurait des centaines de blessés à charger sur les traîneaux. Romedio en chargea autant que le sien en pouvait porter, l’un sur l’autre, entassés. Quinze peut-être. Peut-être davantage. Ils allaient jour et nuit sans s’arrêter, avec toujours plus de mal. La colonne s’effilochait en longues queues, ou avec des vides. De temps en temps, on entendait tirer et on ne savait pas qui, ni où. D’autres blessés moururent, peut-être de froid. Quand ils s’arrêtaient, Romedio n’avait plus la force de les amener à l’intérieur des isbas ; pour les tenir au chaud, il avait mis des couches de paille sur les manteaux et les couvertures, et la bâche sur la paille.
Un soir – le froid avait diminué et les jours s’étaient allongés –, il vit sur une colline des blindés et des soldats habillés de blanc. L’un d’eux, avec ses jumelles, observait l’horizon où marchaient encore des groupes d’hommes en débandade.
Le lendemain, le long d’une route qui traversait un village, il y avait une colonne de camions en attente, le moteur allumé. C’étaient nos Fiat et les Bianchi, avec des officiers italiens portant des uniformes en bon ordre. Ils contrôlaient ceux qui montaient dans les véhicules : les blessés, les hommes souffrant de gelures, les malades.
— Vous les conduisez à l’hôpital ? demanda Romedio à un capitaine ayant le brassard de la Croix-Rouge sur la manche de son manteau.
— À l’hôpital de Kharkov, répondit l’autre.
— Alors, je vous remets les blessés que j’ai sur mon traîneau.
Il ôta la bâche, la paille, les couvertures encroûtées de sang et d’autres taches. Le capitaine regarda étonné, incrédule. Puis il appela deux de ses soldats. Romedio les aida à charger les blessés dans le caisson du camion où l’on avait étalé de la paille. Il les salua l’un après l’autre et, de la main, il adressa à tous une marque d’affection et un souhait :
— Bientôt, vous serez en Italie, et ensuite on vous renverra chez vous.
Quand tous furent installés, il poussa un profond soupir de soulagement.
— Mais comment as-tu fait pour sortir ainsi tant de blessés de la poche d’encerclement ? lui demanda le capitaine.
— C’est elle, ma Brenta, qui l’a fait. Elle est tellement vaillante…
Ils partirent tout légers le long de la route. Une heure plus tard, ils trouvèrent une pancarte avec le nom du bataillon de Romedio et une flèche qui indiquait un groupe d’isbas. Il détela le traîneau, laissa là même le harnais. « Si on nous demande où est le matériel du bureau de la compagnie, avec les bagages des officiers, dit-il à sa Brenta, nous dirons que nous avons tout perdu. »