Mario Rigoni Stern

Mario Rigoni Stern · Chapitre 8 sur 18

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Mario Rigoni Stern

Le lièvre dans la neige

 

Ce froid cristallin, qui a rendu la neige poudreuse après le semblant de tempête des jours passés, nous offre la possibilité de faire une espèce d’inventaire des animaux qui sont restés dans la région après une saison de chasse. En regardant en arrière, loin dans le temps, on peut aussi en tirer des remarques, des comparaisons, des bilans.

Il y a cinquante ans et plus, nous étions peu nombreux à marcher en montagne et, quand la neige arrivait, à suivre la trace d’un animal. C’était un défi rude, éprouvant, aux rigueurs du climat, au terrain, aux gardes-chasse. Cela aussi parce que nous n’avions pas grand-chose dans le ventre et que notre équipement était très sommaire.

Par temps de neige, il était permis de chasser les tétraonidés, mais pas les lièvres, et encore moins les chevreuils que depuis toujours, après que leurs cornes sont tombées, à partir des premiers jours de novembre, on a le devoir de respecter. Mais tirer les tétraonidés sur un terrain enneigé, c’était presque impossible, car le bruit des brodequins cloutés dans la neige se répandait dans le profond silence : aussi, quand on arrivait au bord d’une cuvette où l’on était sûr de trouver quelques petits tétras, entendait-on seulement le bruit de leur vol avant d’arriver à portée de tir ; ou, du haut d’un rocher, voyait-on l’ombre des perdrix blanches qui s’envolaient sur une autre montagne. Mais rien que cela donnait de la satisfaction.

Pendant les années de l’après-guerre on avait faim, et attraper un lièvre pouvait être une grande fête pour la famille. Moi aussi, quelquefois, j’ai défié le froid et le garde-chasse pour suivre une trace, deux ou trois jours après une bonne chute de neige. Comme ce dimanche, il y a si longtemps, où j’avais un vieux fusil, trois cartouches, un morceau de pain et une croûte de fromage en poche.

J’avais marché depuis l’aube, avec de la neige jusqu’aux genoux, et enfin, sous un soleil éclatant, j’avais trouvé la trace infaillible d’un lièvre blanc. Je voyais les empreintes de ses grosses pattes qui, après des détours et quelques sauts, finissaient par disparaître là où des pins mughos sortaient de la neige entre des cailloux. Il était là.

Je vérifiai si mon fusil n’avait pas de neige dans le canon, je m’assurai de l’état de mes cartouches. J’armai le chien du percuteur ; j’étudiai le plan d’accès de manière à pouvoir atteindre l’animal ; je réfléchis à ses issues possibles. J’étais déjà sûr de le mettre dans mon vieux sac à dos et, bien décidé, je m’approchai avec précaution, savourant déjà le bonheur du dimanche suivant, avec mes enfants tout petits, autour de la table garnie de lièvre et de polenta.

J’avançai dans la neige haute, le doigt sur la gâchette, quand j’entendis qu’on m’appelait par mon prénom : là-bas, le garde-chasse avait suivi avec ses jumelles tout mon manège et il voulait prévenir un délit.

Je mis mon fusil sur mon épaule, je répondis à son appel en le saluant. Le lièvre blanc sortit en trottinant de son abri pour aller s’en chercher un autre plus tranquille.

Le garde-chasse et moi on alla à la rencontre l’un de l’autre, et il me dit tranquillement :

— Tu as vu le beau lièvre blanc que nous avons levé ?… Allons, fumons ensemble une cigarette !…

C’était comme ça, à l’époque. Aujourd’hui, les chasseurs sont nombreux ; la plupart ont des fusils très coûteux, des limiers au pedigree de haute volée. Ils vont dans la forêt ou dans les champs avec des vêtements et des chaussures comme j’en ai vus dans les vitrines de la Kärtnerstrasse de Vienne, et, pour faire un kilomètre, ils se servent de voitures tout-terrain. Tout cela pour chasser des faisans libérés de la faisanderie le soir précédent. Tous ne sont pas ainsi mais c’est le cas d’une forte proportion d’entre eux.

Je me faisais ces réflexions ce matin en marchant dans la forêt avant de me mettre à mon bureau. Mais avant l’arrivée de cette neige glacée, j’avais constaté à quel point, dans les pâturages de Guido, la famille des blaireaux avait gratté la couche herbeuse avec ses griffes pour chercher des larves et des racines ; maintenant, ils doivent dormir profondément, en boule et bien gras, dans la tanière qu’ils ont creusée sous un rocher. En marchant, j’avais aussi remarqué les restes d’un faisan qui, quelques heures après avoir été libéré par les pseudo-chasseurs, avait été attrapé par un renard ; et puis une patte de chevreuil, dépouillée de sa chair et nettoyée.

Il se peut que le chevreuil, affaibli par l’âge ou la maladie, ait été la proie des chiens errants ou de renards ou de corbeaux. Cela aussi fait partie de la nature : les herbivores mangent de l’herbe, les carnivores mangent les herbivores. Et l’homme mange des végétaux et des herbivores, mais aussi des carnivores quand il a faim.

Je marchais dans la forêt, et j’avais encore très présente à l’esprit la vue des cinq petits tétras que, la semaine précédente, pendant ma dernière randonnée de l’automne, j’avais fait s’envoler d’une montagne qui m’est particulièrement chère, car j’en ai fait l’ascension pour la première fois il y a soixante ans, et j’y ai passé les premières vacances de ma vie pendant l’été 1953, avec les bergers et les fromagers. Cette année-là, à la Croce del Diavolo, j’avais tué un magnifique grand tétras dont je fis cadeau à Elio Vittorini.

Maintenant, depuis vingt ans, on ne chasse plus sur cette montagne, et le nombre des animaux sauvages est resté le même qu’autrefois, c’est-à-dire égal à ce que le territoire peut nourrir : perdrix blanches en altitude, petits tétras là où l’on trouve les pins mughos et les mélèzes, grands tétras à la lisière entre les sapins et les mélèzes ; et les chamois sont revenus au-dessus du milieu naturel des chevreuils. Il manque les ours : un rocher appelé « Rocher de l’Ours » rappelle leur souvenir. Reviendront-ils ? Ce sera bien difficile, car trop de routes à grande circulation ne leur permettent pas de se déplacer des endroits où on les trouve encore.

J’allais en compagnie de ces pensées et, de temps en temps, un peu de neige qui glissait des branches agitées par les écureuils se faufilait dans mon cou. Je regardais et suivais les traces d’un faisan malin et vif qui avait survécu aux battues des chiens et aux tirs des chasseurs ; mais, aux premières chutes de neige abondantes, ce faisan amaigri et affamé sera une proie toute désignée pour les renards plus nombreux que jamais : ce sont les rois des nuits glaciales. Leurs traces d’adultes et de jeunes (donneraient-ils des leçons de chasse ?) croisent celles du faisan et de trois lièvres qui étaient sortis dans le pâturage pendant la nuit de pleine lune. Ces lièvres aussi ont été vaillants, rapides et rusés pour échapper aux limiers et aux chasseurs pendant tout l’automne : ils méritent d’échapper encore aux renards et à l’hiver. J’espère les revoir au printemps.

Une voix m’appelle de chez moi : « Ne devais-tu pas travailler ? » C’est vrai : j’aurais dû écrire l’histoire d’une journaliste autrichienne correspondante de guerre sur le front du Carso, qui signait d’un pseudonyme masculin. À la place, j’ai eu envie d’écrire des histoires de montagne et d’animaux.