Mario Rigoni Stern
Ciao Nuto[17]
Valgiardini, 6 février 2004
Ciao Nuto,
Chasseur alpin du bataillon Tirano en Russie, puis partisan sur tes
montagnes dans les brigades de Giustizia e Libertà[18]. Si une amitié peut advenir à travers les livres, la mienne prit naissance en 1947, quand un ami de mon village, qui avait été partisan avec toi, m’apporta en cadeau du
Piémont Mai tardi[19],ton premier livre. Ce petit livre sans prétention est désormais une rareté, et je ne le retrouve pas ; je l’ai sûrement donné à lire à quelque ami et il ne m’est plus revenu. Je le regrette, mais j’aime aussi penser qu’il est passé de mains en mains parmi ceux qui, là-haut, avaient été partisans et qui, ensuite, dans la crise de l’après-guerre, ont émigré en l’emportant avec eux.
Mai tardi comme Piétà l’è morta[20], titre d’une chanson que tu avais composée pendant les veillées des partisans, étaient des expressions propres aux chasseurs alpins de la division Tridentina, en usage parmi nous, simples soldats, que toi, officier de carrière, tu as adoptées et comprises.
Bref, je lus ton premier livre, et cela me fit penser à mes Ricordi della
ritirata di Russia[21] que j’avais rapportés des camps.
J’avais entendu parler de toi, Nuto, quand nous étions dans nos bases sur le Don. Un sergent du bataillon Tirano m’avait raconté que, après notre
désastreux combat du 1er septembre 1942[22], un lieutenant piémontais de la 46 e compagnie était allé dans le no man’s land ramasser les morts du bataillon Vestone que nous n’avions pas pu enterrer. Puis on me dit ton nom, et on ajouta que, arrivé au Tirano avec une réputation de dur, tu avais changé de comportement envers les soldats de la Valtellina : au Tirano, un dur courait le risque d’attraper une balle perdue. Tu avais tout de suite senti que ces chasseurs alpins de la Tridentina, un peu sauvages, un peu indisciplinés, anarchistes par nature, étaient différents de tes Piémontais et que, pour les tenir bien en main, et obtenir d’eux confiance et respect, il fallait les comprendre.
« Piétà l’è morta ! », criaient-ils quand les choses tournaient mal, quel que soit le cas, pour eux ou pour les autres. Mais toi, Nuto, tu en as toujours eu beaucoup de pitié ; sous ta rude écorce, tu cachais des affections et des sentiments profonds, et de la peine pour les souffrances des hommes. Ta pietas venait de loin et du fond de ton cœur ; c’était comme si toutes les souffrances faites à l’humanité s’étaient réveillées en toi. Tu pouvais aussi être très critique, ironique, parfois impitoyable envers ceux qui trichaient avec la vie et les principes moraux. C’est pourquoi tu avais consacré ton intelligence et ton travail aux plus humbles, aux gens simples, oubliés.
Pendant la retraite du Don, tu avais compris tout ce que, précédemment, tu avais pressenti ; comme à d’autres, tout te sembla clair, et avec ta peau, tes blessures, tes gelures et tes médailles, tu as rapporté chez toi deux pomaliot russes et une Maschinepistole allemande.
Après avoir rencontré Livio[23] et Alberto Bianco, là-haut, à Paralup, pendant les longues nuits de neige avec ta brigade, entre les vallées Stura et Grana, tu avais écrit Pietà l’è morta, sur l’air de Bandiera nera, notre chanson triste née pendant l’hiver de 1941 sur les montagnes d’Albanie. Pietà l’è morta raconte l’histoire d’un partisan, tombé pour défendre la justice et la liberté, qui rencontre un chasseur alpin du bataillon Cervino tombé en Russie, tandis qu’un autre jeune prend sa place dans la brigade : « … Le partisan livre sa bataille : Allemands et fascistes, hors d’Italie ! Allemands et fascistes, hors d’Italie ! Nous, nous crions de toutes nos forces : pas de pitié ! »
Ensuite, tu as « inventé » aussi La badoglieide[24]. Je t’imagine dans ces granges loin du monde, en plein hiver, pendant ces longs après-midi où la nuit tombe si vite, au milieu de tes camarades allongés sur la paille. Chacun propose un mot ; toi, tu écris et trouves une rime ; puis vous essayez de chanter sur l’air de la vieille chanson populaire piémontaise que j’ai chantée moi aussi mais que je ne saurais pas transcrire en dialecte avec précision : « O Badoglio, Pietro Badoglio. Engraissé par les faisceaux… Si Benito nous a cassé les pieds. / Toi, Badoglio, tu nous as cassé les couilles / Que les fascistes et les vieilles fripouilles / En Italie ne mettent plus les pieds. »
Ils sont bien de toi aussi, Nuto, ces mots, engendrés par la souffrance et par la peine mais avec tant d’espoir en une Italie nouvelle, libre et juste. Si la campagne de Russie t’avait appris l’indignation en même temps que ce
qu’est la guerre, Duccio Galimberti[25], que tu n’avais pas compris d’emblée, était devenu ton maître : il t’avait transmis la dignité d’un vrai patriote.
Les survivants de la campagne de Russie avaient rapporté une chanson qui devint populaire dans la Résistance. C’est Katioucha, la chanson d’amour des gardes-frontière en Extrême-Orient : partie de loin, elle arriva avec eux à Berlin. À l’époque, nous avions changé les paroles russes : « Nyma Khliba, nyma kukuruzy. Nyma sala, nyma moloka… » en : « Il n’y a pas de pain, pas de maïs. Pas de lard, pas de lait. Mon mari est au front et j’ai quatre petits. Ce n’est plus possible, ça ne va pas… », et cela finissait ainsi : « … Italiens, comportez-vous bien, ne volez pas ! » Sur les montagnes, avec les partisans, cette chanson poignante devint : « Le vent siffle, la tempête hurle. Les chaussures sont percées ; il faut quand même aller… »
Quelles années de grands espoirs ce furent là ! Mais maintenant ? Pour cette raison aussi, vous étiez pleins de tristesse, Primo et toi. La même chose était arrivée à d’autres amis, et ils s’étaient éloignés de l’Italie ; il n’y avait pas de véritables méfaits à déplorer, mais la liberté tant espérée les avait déçus. Car il est bien difficile de vivre la liberté dans cette Italie qui ne peut se passer de ses télécommandes. Pourtant, tous ces morts que nous avons laissés derrière nous ne doivent pas, ne peuvent pas être inutiles.
Alors, après ta généreuse rage d’agir, qui t’a fait œuvrer pour redresser ce qui allait de travers, tu as voulu aussi apporter un témoignage sur le monde des vaincus et sur l’abandon des montagnes après les hécatombes des guerres et la lutte des partisans, ainsi que sur l’amenuisement du peu de population qui était resté. C’était des pauvres que tu voulais parler, des vieillards abandonnés, des terrains cultivés rendus à l’état de nature, de quelques femmes solides qui tentaient encore de résister là-haut, des dernières lettres envoyées d’Albanie et de Russie, des rares survivants qui étaient revenus, malades dans leur corps et dans leur âme, que tu réussissais à faire parler, que tu aidais à se souvenir. Tu racontais, pour eux, et les lecteurs étaient troublés. Mais ensuite ? Ils fermaient le livre et passaient à autre chose.
En 1987, on nous demanda de faire partie de la Commission Lvov[26]. Dès la première réunion, on comprit qu’à Rome, dans les salons du ministère de la Défense, nous n’avions pas notre place ; nous étions mal vus des politiciens et des généraux. Nous ne parlions pas leur langage, car nos expériences et nos considérations étaient bien différentes. Après plusieurs
réunions, on n’accepta pas leur rapport et, à trois, toi, Lucio Ceva[27] et moi, on en écrivit un de « minorité ». Or, maintenant, après tant d’années, j’ai appris qu’à Lvov ont terminé leur vie des groupements de fantassins de la
division Acqui ayant survécu au massacre de Céphalonie[28] et, aussi, très probablement, la compagnie de récupération qui, le 8 septembre, se trouvait en Ukraine. Aucun de ces groupements n’est rentré dans la patrie. Tout cela est encore très nébuleux.
Désormais, tu étais fatigué ; ta santé se ressentait de tes anciennes blessures et de tes gelures. Au téléphone, tu me répondais avec un certain enthousiasme mais, après la mort de ton épouse Anna, ta voix s’est voilée et remplie d’émotion. Dans tes deux derniers livres, Il Disperso di Marburg et
Il Prete giusto[29],tu avais révélé aussi ton âme : une histoire individuelle qui se détache des autres pour devenir Le Cri de Munch.
Pendant l’été 1942, à cet endroit de la steppe qui s’appelle Bolchoï, village de cosaques où terre et ciel n’ont pas de limites, nous étions proches, et le bataillon où j’étais en service vint remplacer le tien lors du combat du 1 er septembre. Après un tel désastre, le commandement de l’armée écrivit à Rome pour justifier les pertes inutiles : « … les pertes considérables sont dues à la combativité excessive des troupes alpines, encore mal adaptées au combat en plaine ».
On a été proches aussi sur le Don, à Bielogor où, parmi tes chasseurs alpins en ligne, tu avais trouvé « le meilleur endroit de convalescence » après tes blessures de septembre. Là, nous autres du bataillon Vestone qui avions été les plus éprouvés, en guise de repos, on nous fit tresser et poser des claies de joncs sur les boyaux pour les protéger de la neige, et installer des barbelés devant les bases. En décembre, les choses changèrent et, dans la poche d’encerclement, Dieu sait combien de fois, pendant ces jours d’extrême malheur, nous sommes passés près l’un de l’autre.
On se retrouva à Cuneo, et on alla à Boves[30], où tu te mis à me raconter la journée du 22 septembre 1943 et ce que fit le commandant Peiper. On remonta le Vallon de l’Arma et, en passant dans le Val Grana, tu m’as parlé des ratissages et de la grande satisfaction que vous aviez éprouvée en voyant les Boches s’enfuir sous vos rafales.
— Tu sais, me disais-tu, l’expérience m’a enseigné que, pour les partisans en guerre, il est dangereux de descendre dans les vallées. Sur les montagnes il faut tenir les crêtes, rester en altitude et suivre les mouvements de ceux qui vous cherchent. Rester tranquille, prêt et décidé. À la fin, tu verras qu’ils se retireront.
On évoqua aussi la Russie, les gens bien et ceux qui ne l’étaient pas, les erreurs, les massacres inutiles, les bobards que nous avaient serinés ceux qui venaient d’Italie nous apporter l’hommage admiratif de la patrie… accompagné de quelques pommes. Près de quatre-vingt-dix mille soldats n’étaient pas rentrés dans leurs foyers ce printemps-là, et personne n’en avait communiqué la nouvelle.
En traversant les endroits où tu avais combattu avec ta brigade de partisans, et les pauvres villages presque déserts où tu avais recueilli des témoignages devenus des pages de livre, on arriva sur un sommet, au Preit : là vivait encore, avec ses vaches, le dernier habitant du village.
C’était fin septembre et il neigeait. Pierin de Preit était occupé à arracher des pommes de terre à l’aide de sa pioche dans un champ au pied d’un gros rocher ; il vint à notre rencontre car il t’avait reconnu. Avant même de nous saluer, il dit dans son dialecte :
— Je rentre les pommes de terre : s’il devait continuer à neiger, je serais obligé de les laisser sous terre jusqu’au printemps.
Il nous fit entrer dans sa maison – étable – fenil, toute en pierre. Il ranima le feu et voulut nous offrir quelque chose. Quand tu lui dis d’où je venais, il se mit aussitôt à me parler d’une compétition de ski, bien connue à l’époque, la « Valligiani », à laquelle il avait participé en son temps sur mes montagnes. Était-ce en 1929 ou en 1927 ? Moi aussi je me rappelais cette compétition, même si j’étais trop jeune alors pour y participer. C’était une compétition entre équipes, fatigante à cause des dénivellations ; elle était réservée aux habitants des vallées alpines (les « valligiani »). L’équipement était très pauvre et rudimentaire ; les concurrents étaient pauvres, les prix aussi, mais que d’enthousiasme pour l’honneur du clocher de la vallée que l’on représentait ! Aujourd’hui, une telle compétition, pénible et dans le dénuement, serait impensable.
Pierin évoquait cette époque-là ; de temps en temps j’intervenais en précisant des noms. Toi, tu écoutais, méditant en silence sur la naïveté des vieux montagnards que nous étions. Dans cette étable, un beau chamois mâle était suspendu par les pattes, la tête pendante :
— Je l’ai pris ce matin pendant qu’il neigeait, là au-dessus, en altitude. J’ai eu du mal mais, pendant un mois, je vais avoir de la viande, me dit Pierin, en s’apercevant que j’y prêtais attention.
Puis l’on mangea ensemble de la polenta ferme et du fromage fait.
Telles étaient nos gens, ceux de La guerra dei poveri et du Mondo dei
vinti[31]. Maintenant, là-haut, au Preit, il ne reste plus personne.
Qu’en savaient-ils, qu’en savent-ils, de ces gens-là, ceux qui nous gouvernent ? Là-haut, maintenant, les montagnes sont désertes et s’éboulent. Les petites églises ont été dépouillées de leurs pauvres objets d’art :
L’« arte povera », précisément, dont les riches font commerce. On a même volé les misérables choses des maisons abandonnées pour les écouler chez les antiquaires. Les orties poussent dans les cimetières et, sur les monuments aux morts, les noms deviennent illisibles. Comme nos espoirs se sont aigris !
Ciao, Nuto ! Même si on t’a promu général à titre honorifique, même si l’on t’a fait docteur honoris causa, pour nous tu restes toujours le lieutenant de la 46e compagnie du bataillon Tirano, le chef de brigade de Giustizia e Libertà, le mari d’Anna, le père de Marco. Pour nous qui sommes de la même génération que toi, tu as été le porte-parole, le témoin, le Nuto qui n’a jamais transigé avec sa raison et sa conscience. Va rejoindre Primo, Duccio Galimberti, Dante Bianco, va avec les derniers retrouver tous ceux qui sont morts pour combattre l’injustice. Va par les montagnes de la liberté : elles n’ont pas de frontières.