Mario Rigoni Stern

Mario Rigoni Stern · Chapitre 6 sur 18

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Mario Rigoni Stern

Primo Levi : une odyssée moderne

 

Quand le 19 octobre 1945, enflé, barbu et en guenilles, Primo Levi arriva à Turin après un extravagant et incroyable vagabondage involontaire à travers sept nations d’Europe orientale, il éprouva le besoin, et même la nécessité, de raconter. Déjà, la nuit, dans le train qui de Vérone le conduisait à Turin, il voulait révéler à ses compagnons de voyage occasionnels son expérience de déporté juif dans un camp nazi. Il voulait immédiatement faire savoir, témoigner par la parole et par sa présence. (Mais même, précédemment, en Pologne, dans un endroit appelé Trzebinia, il avait essayé de raconter au « monde civilisé », mais on ne l’avait pas écouté.)

Maintenant, enfin, pendant la dernière étape de son voyage de retour, pour la première fois, dans sa langue maternelle, il donnait libre cours aux souvenirs et aux événements qui se pressaient en lui. Ses compagnons de voyage inconnus écoutaient en silence, incrédules, le visage tendu dans la demi-obscurité du compartiment de troisième classe, tandis que le train filait dans la nuit avec des soubresauts sur les rails disjoints et traversait des gares à moitié détruites.

En cet automne de l’après-guerre, il trouva dans sa ville de Turin des maisons froides, des rues dépavées, des trams qui fonctionnaient tant bien que mal, des boutiques sans marchandises ; les vivres obtenus avec la carte d’alimentation y étaient chiches, les gens cherchaient n’importe quel travail, les familles et les amis allaient demander aux rescapés des nouvelles de ceux qui tardaient tant à revenir. Ou de ceux qui ne reviendraient plus.

Primo Levi marchait tout seul dans les rues, « le regard fixé à terre, comme pour chercher quelque chose à manger ou à mettre prestement dans sa poche afin de l’échanger contre du pain », comme s’il était encore au temps de Buna-Monowitz. Mais peut-être cherchait-il quelque chose d’autre : une enseigne, la plaque d’une rue, un numéro, un visage, un banc, un jardin, une rangée d’arbres qui lui feraient dire : ce que je retrouve là est vrai ; cela existe bien. Mais ce que j’ai vu et vécu est vrai aussi. Quel est le cauchemar ? Et le rêve dans le rêve ?

Dans la nuit du camp, il rêvait de raconter au retour l’horreur du camp mais, l’un après l’autre, tous ses auditeurs s’en allaient et le laissaient seul. C’était comme rêver de manger : on ouvre la bouche, on remue les mâchoires, mais il n’y a pas de nourriture.

Moi aussi, en cet automne et en cet hiver 1945, je désirais raconter. J’allais à la recherche de quelque chose dans les forêts de mes montagnes (notre « Résistance » avait été triste et n’avait pu passer à l’action dans les camps). Les ombres de mes amis qui n’étaient pas revenus m’accompagnaient, et je dialoguais avec elles, car presque personne, à l’exception d’un seul, parmi ceux qui étaient restés chez eux, ne manifestait le désir d’écouter mes histoires.

Levi racontait à ses vieux amis, à sa sœur, à Lucia, ce qu’avait été la vie (la mort), dans le camp ; il en décrivait avec précision, minutie, les épisodes hallucinants et tragiques ; il disait comment il était revenu en faisant un périple inimaginable, avec des soldats livrés à eux-mêmes et des déportés de tous les pays d’Europe.

Et puis, sans tarder, il se met à écrire. Il le fait « avec fébrilité et méthode », craignant presque qu’un seul de ses souvenirs puisse être oublié, mais il écrit sans effort, sans problèmes littéraires : « Comme si les événements trouvaient d’eux-mêmes leur chemin directement de la mémoire jusque sur le papier, et cela avec un contentement et un soulagement profonds. » Il arrive à la dernière page qui se termine par le souvenir de Charles, « l’ami fidèle », un instituteur juif de nationalité française, déporté et rescapé : « … nous avons échangé de longues lettres et j’espère bien le revoir un jour ». Le même mois, le même jour peut-être, et avec la même motivation ou impulsion, moi aussi je finissais Le Sergent dans la neige : « … la voix de la jeune fille était calme et douce au milieu de ce bruit ». Deux souvenirs d’amitié et de paix, gardés par deux hommes après qu’ « … ils ont soutenu la vue / De Méduse qui ne les a pas pétrifiés ».

Tout ce qui appartient à la vie privée : l’amour, le déroulement des saisons, l’amitié, les livres, les chansons, la nourriture, les montagnes, semble redonner la sérénité. Le 3 janvier 1946, Primo écrit un poème :

« … Mais quand ensuite nous commençâmes

À chanter nos chansons bonnes et insensées,

Il advint alors que toutes les choses

Furent une fois de plus ce qu’elles avaient été.

Un jour ne fut qu’un jour :

La semaine en a sept.

Tuer nous apparut une chose mauvaise ;

Quant à mourir, c’était chose lointaine.

…

Nous fûmes jeunes de nouveau et seulement :

Non point martyrs, ni infâmes, ni saints. [15] »

Mais à peine sept jours plus tard, il écrit « Se lever[16] »

Nous rêvions dans les nuits sauvages

Des rêves denses et violents

…

… Maintenant nous avons retrouvé notre foyer,

Notre ventre est rassasié,

Nous avons fini notre récit.

C’est l’heure.

Bientôt nous entendrons de nouveau L’ordre étranger :

“Wstawac”. »

 

Non, retrouver une chanson, une maison, un ami, une femme ne fut et ne sera jamais suffisant pour faire que toutes les choses soient encore « comme elles avaient été ». Mais, maintenant, il y a ces souvenirs dont la brûlure est apaisée ; ils sont là, écrits pour Lucia et pour les amis. Sur la couverture du cahier, il a marqué de son écriture fine : SI C’EST UN HOMME. Puis, sur la première page :

« Vous qui vivez en toute quiétude

Bien au chaud dans vos maisons,

Vous qui trouvez le soir en rentrant

La table mise et des visages amis :

… »

Quand, en 1958, j’ai lu ces vers enfin publiés aux éditions Einaudi, j’ai retrouvé immédiatement, tels qu’à l’époque, le bruit des sabots sur la terre gelée, le vent froid de février, le soir, la faim, la fatigue à en mourir, le silence des camarades et, de l’autre côté, la lumière aux fenêtres des maisons polonaises, qui nous laissait voir les rideaux et la nappe, les assiettes sur la table, les poêles bien chauds, les enfants, les femmes.

Si c’est un homme fut, pour Primo Levi, une nécessité morale ; pour nous, ses contemporains, c’est un devoir de le lire. Mais il faut aussi le faire lire aux jeunes générations, car c’est un livre qui ébranle et enseigne la vigilance. Dans la présentation de l’édition scolaire, Primo écrit : « Je serai heureux si j’apprends qu’un seul des nouveaux lecteurs a compris combien il est risqué de suivre le chemin dont le point de départ est le fanatisme nationaliste et la capitulation de la raison. »

Dès qu’il eut refermé son cahier, après le soulagement de s’être « libéré intérieurement » avec fougue et abandon, en confiant à la parole écrite son terrible témoignage, Primo sentit qu’il avait encore quelque chose à dire. Aussi, immédiatement après, en ce mois de janvier 1946 (la poésie qui précède le récit porte cette date-là), fixa-t-il sommairement sur le papier des noms, des visages, des dates, des rencontres ayant trait à ce qui advint après qu’apparurent à Buna-Monowitz quatre soldats russes à cheval. Sur la carte de l’Europe ouverte devant lui, il se mit à marquer des villes, des voies ferrées, des fleuves, des frontières, des montagnes le long de l’interminable et hasardeux parcours de La Trêve.

Ces notes, ces cartes feront partie de ses souvenirs, pendant quelques années, dans sa maison de l’avenue Re Umberto. Même s’il était un grand connaisseur de Dante, Primo Levi n’était pas un littéraire : c’était un chimiste. Il était un écrivain occasionnel – du moins se considérait-il ainsi. Dans une lettre de 1962, tandis qu’il revoyait la rédaction de son second livre, voici ce qu’il m’écrivait avec une extrême simplicité : « … je ne sais pas si vous connaissez mon nom : comme vous, je ne suis pas un littéraire ; j’ai vu certaines choses et je les ai écrites… » (là a commencé notre amitié fraternelle).

L’année suivante, en mars, parut La Trêve que je lus aussitôt avidement. Puis je le relus encore et encore car j’y trouvais des situations, des lieux, des paysages que je connaissais bien ; je revivais avec Primo le long chemin du retour. Tout ce qui, à l’époque, au printemps de 1963, se passait autour de moi m’importait moins que rien. Il n’y avait d’important que ce livre.

Voilà, je voudrais qu’aujourd’hui on s’attaque en quelque sorte à la lecture de La Trêve, que le lecteur laisse de côté la télévision, les matchs, les nouvelles gaies ou tristes, ses propres soucis et ses intérêts et que, pendant quelques jours, le temps de la lecture, il se plonge dans ces pages : il y retrouvera la synthèse de l’histoire qui bouleversa l’Europe et le monde incarnée dans un enfant qui ne sait pas parler, et que les déportés appellent Hurbinek, « un enfant de la mort, un enfant d’Auschwitz » qui n’avait jamais vu un arbre, et dont Primo écrit : « il ne reste rien de lui ; il témoigne à travers mes mots ».

Une lueur d’espoir dans la tristesse ? Je suis incapable de répondre ; mais voilà qu’au même moment et au même endroit, nous trouvons aussi Thylle, un déporté politique allemand, resté en vie pendant dix ans à Auschwitz et qui, la nuit où les soldats russes viennent confirmer la libération du camp, pleure toutes les larmes de son corps et, « après dix années de silence, avec un filet de voix grinçant, grotesque et solennel à la fois, se met à chanter l’internationale, me laissant troublé, réticent et ému ».

Nous autres qui avons vécu dans la souffrance ces temps-là, qui avons vu le visage de Méduse, nous retrouvons dans La Trêve de Levi un pan de notre vie la plus intense et la plus précieuse qui, aujourd’hui, nous étonne, nous émeut mais aussi nous exalte. À cette exaltation se mêle l’amère tristesse de cette absurde liberté retrouvée faite de pérégrinations de bohémiens, de rencontres fortuites, retournements imprévisibles, grandes ripailles et longs jeûnes, moments d’oisiveté forcée et journées de précipitation ; amère tristesse de la nostalgie ressentie : « souffrance fragile et délicate ».

Il y a quelques jours, une jeune femme m’a avoué ne parvenir à lire aucun livre de Primo Levi ; je lui ai conseillé de commencer par le chapitre « Le Grec » de La Trêve. C’est l’Odyssée moderne, lui ai-je dit, le livre du retour à la vie, de la reconquête de l’homme par lui-même après sa descente aux enfers ; c’est aussi une vision inquiétante mais vraie de la condition humaine.

Pour moi, en premier lieu. Mais c’est aussi quelque chose d’autre, car aucun auteur de Mémoires n’a su comprendre et décrire avec autant d’intensité et d’intelligence cet « après-guerre » de 1945, si délirant et exaltant justement dans les territoires où la folie de la guerre déchaînée par Hitler avait provoqué les plus grandes destructions et les morts les plus horribles.

Par ailleurs, je veux ajouter que, dans quelques pages particulièrement réussies, Primo devient, comme écrivain, l’égal de Gogol ou de Pouchkine quand il décrit avec beaucoup d’intuition et d’enthousiasme les traits caractéristiques et les états d’âme du peuple russe, et quand il sent et sait rendre le paysage de la plaine sans fin sortie du chaos.

Je crois que, à la fin de cette lecture ou relecture, nous sommes tous saisis d’une forte émotion ; et je pense aussi qu’en ce matin du 11 avril 1987, sur le palier devant sa porte, Primo a entendu le mot terrible, bref et prononcé à voix basse : « Wstawac ».

Après les dates de la rédaction de ce livre, il avait mis une note :

« … Le sens du rêve à l’intérieur du camp s’élargit jusqu’à l’universel ; il est devenu le symbole de la condition humaine, et s’identifie avec la mort à laquelle personne ne se soustrait. Il existe des rémissions, des “trêves”, comme le repos inquiet de la nuit dans la vie du camp, et la vie humaine elle-même est une trêve, un sursis ; mais ce sont des intervalles brefs, vite interrompus par le “commandement de l’aube” redouté mais pas inattendu, par la voix étrangère que tous comprennent pourtant et à laquelle ils obéissent. Cette voix contraint, ou plutôt convie à mourir, et elle parle bas car la mort, inscrite dans la vie, est implicite dans le destin humain, inévitable, irrésistible. De même, personne n’aurait pu avoir l’idée de s’opposer à l’ordre du réveil, à chaque aube glacée d’Auschwitz. »