Mario Rigoni Stern
Le poète secret
Dans un pauvre village de paysans et d’émigrants il y a une auberge sans enseigne. À l’intérieur : des tables en sapin et des chaises de paille. On n’y voit pas de machine espresso, pas d’étagères avec des bouteilles de liqueurs de différentes couleurs, pas même de téléviseur ni de lumières au néon. On apporte le vin dans des mesures en verre, et les clients causent et jouent à la belote. Là, pendant quarante ans, un homme mince, sec, au regard vif, avec un vaste front, une barbe grisonnante et fournie, un homme affable mais ferme dans ses idées, a entretenu une flamme pour nous autres passants : la flamme de la poésie, semblable aux flammes que Saint-Exupéry voyait sur la terre pendant ses vols de nuit, et qui le réconfortaient et lui tenaient compagnie dans la solitude du ciel.
Le village, Semaglia delia Battaglia, est situé sur les douces collines au pied des montagnes à gauche du Piave, en face du Montello. L’aubergiste poète s’appelait Giocondo Pillonetto et seulement deux ans après sa mort ses poésies ont été publiées dans une plaquette pour laquelle Andréa Zanzotto a voulu écrire une préface.
Pillonetto, fils du pharmacien, resté très tôt orphelin de mère, a été élevé par sa grand-mère maternelle. Il fait des études classiques au lycée mais ne veut pas aller à l’Université ; il mène une vie de bohème à la campagne avec la passion de la littérature et le culte secret de la poésie.
Il ne s’intéresse pas à la profession de son père ni à la pharmacie qui périclite, mais il ouvre une auberge, et l’enseigne « AUBERGE » sans rien d’autre, il la met à l’intérieur, au-dessus de la porte, tournée vers le comptoir et les tables. À l’arrière, il y a une petite pièce, un cagibi, rempli de livres, de publications, de revues, de cahiers : c’est là qu’il se réfugie pour lire et relire les auteurs qu’il aime pendant ses heures de solitude et en attendant les clients. Il remplit des carnets de journaux intimes, écrit des ébauches de tragédies, des pensées, des vers longuement mûris. À l’époque, le poète Andréa Zanzotto adolescent habite non loin de là et devient son ami ; avec lui, « comme auprès d’un frère aîné et non d’un maître », il va marcher dans la neige à travers la campagne dépouillée, tout en conversant et discutant avec enthousiasme de littérature et de poésie.
Ce sont les années des revendications et des conquêtes du fascisme ; les chantres de la nation célèbrent l’Empire, Rome, les légionnaires, mais Pillonetto évoque la Grande Guerre sur notre terre de Vénétie quand, en 1935, il écrit : « La maison où je suis né / a été détruite. / Ma mère, je ne l’ai pas connue. / Elle était et n’était pas. / Lumière d’étoile éteinte, quiétude en moi-même, / harpe sur la cendre : / me voici tranquille, comme une terre sans vie. »
Ses bizarreries et sa misanthropie apparentes, sa volonté de ne pas être catalogué en cette époque de hiérarchies, sa soif de poésie et de vérité en font un homme hors du commun qui, tout en restant dans un pauvre village d’une poignée de maisons, sait rendre compte de la période historique dans laquelle il vit. Il chante la succession des saisons en faisant alterner bonheur et tristesse, le rire d’une enfant comme une paillette d’or parmi les scories du monde, « tandis que disparaît sombrement, / sous la ronde des étoiles, / la pente ténébreuse de notre présent ». Parmi les notes de ce temps-là, sa fille a retrouvé la rédaction d’une tragédie qui prophétisait la calamité du nazisme et peut-être celle de la bombe atomique qu’Italo Svevo avait conjecturée à la fin de La Conscience de Zeno.
Il n’a pas laissé de vers écrits entre 1938 et 1948 ; on aurait dit que la Seconde guerre mondiale avait détruit la source de son inspiration, comme sa maison l’avait été. Je ne connais pas son histoire, mais je me le représente semblable à un conspirateur anarchiste-carbonaro qui, après le 8 septembre 1943, accueille dans son auberge les soldats de l’armée italienne abandonnés à eux-mêmes et les résistants ; il leur offre du bon pain et du bon blanc pétillant de Vénétie. Aux soldats allemands et à ceux de la république de Salo qui montent vers les montagnes pour les ratissages, il verse du vin gâté et de la piquette. Après la Libération il est proclamé maire par les gens de son village.
Pour lui aussi commence une époque merveilleuse : il est plein d’initiatives et d’enthousiasme. En compagnie de Carlo Conte, le fin sculpteur de femmes et d’enfants, il organise des voyages avec des camions militaires récupérés pour collecter des provisions et des vêtements en échange d’autres marchandises qu’il réussit à trouver ; jamais par intérêt personnel : pour son village. Ils se déplacent jusqu’à Milan, où le Quartier
général est installé dans la maison d’Alfonso Gatto[34].
Lors des carnavals de l’après-guerre, il invente des défilés de chars et de masques ; dans le jury il fait venir ses amis Giovanni Comisso, Diego Valeri, Conte, Zanzotto, qui sont aussi ses interlocuteurs pendant d’interminables discussions littéraires et poétiques dont l’ardeur se ranime à chaque rencontre, même lorsque des semaines se sont écoulées, comme si elles venaient tout juste de s’interrompre après une gorgée de vin.
Des écrivains et des artistes de Vénétie font un détour par son auberge, mais très peu parmi eux connaissent son activité secrète de poète, et l’existence du cagibi où il annote, élabore, récrit ses vers et réfléchit à des plans d’urbanisme pour son village.
Il épouse une jeune femme douce ; en 1954, elle lui donne une fille qu’il appelle Silmava, un nom qu’il a inventé pour un personnage de l’une de ses pièces de théâtre.
Mais simultanément, autour des années cinquante, le village commence à se dépeupler. Beaucoup d’hommes émigrent en France, en Belgique, ou vont au-delà des mers en Argentine, au Venezuela, en Australie. Les travailleurs saisonniers des chantiers de haute montagne reviennent en automne et se retrouvent à l’auberge de Pillonetto pour échanger leurs expériences : parmi ces émigrants se créent spontanément les premières associations. Un soir, avant de repartir pour la France, ils décident de construire une petite maison pour Tile, un pauvre hère du village qui habite avec sa sœur dont la condition n’est pas meilleure. Tile, d’un caractère doux, complètement démuni, serait aujourd’hui considéré comme un SDF ; il vit de travaux occasionnels donnés par la commune, comme nettoyer les routes et les égouts, balayer la place après le marché du jeudi… En peu de temps, avec les matériaux offerts par les villageois, les émigrants lui construisent une maisonnette avec tout le confort et, à Noël 1954, Tile et sa sœur peuvent y entrer, pour la plus grande joie de tous. À cette entreprise participe aussi Angelo, qui, au printemps suivant, mourra dans un accident du travail, victime de sa générosité envers ses camarades. Pillonetto écrit dans son cahier : « De sorte que ces jours-là, / à cause de tant d’amour, / de tant de pure bonté, / le Seigneur semblait être passé, / dans nos hameaux, / là où un grand manteau de soleil / s’était montré plus loin que les ombres. / Pourtant, toi aussi tu es tombé, / plus loin que les ombres, / à cause de ton visage de bonté, / dans l’atrocité de l’immense douleur maudite… » C’est avec les vers qu’il dédie aux émigrants que Pillonetto, comme l’écrit Andréa Zanzotto, « atteint une pureté, une intensité, un équilibre d’expression rares ».
Ses poésies nous font aimer comme l’un des nôtres ce villageois et aubergiste très cultivé certes, mais surtout cet homme qui a foi en quelque chose de bon pour tous, qui se trouve au-delà de la lumière du jour.