Mokhtar et le figuier
Exergue
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ISBN 978-2-7465-2518-4
© Le Pommier / Humensis, 2022
170 bis, boulevard du Montparnasse, 75014 Paris
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« Nous ne pouvons pas dire avoir totalement oublié ce que nous nous souvenons d’avoir oublié. »
SAINT AUGUSTIN,
Les Confessions
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1
Une vieille bâtisse
Q uand il rentrait du domaine Manhès, Kouider, le grand-père paternel de Mokhtar, montait un chemin caillouteux en serrant dans sa main un bâton en bois d’olivier.
Un peu corpulent, coiffé d’un chèche blanc et brun jusqu’au bout des oreilles, il mettait son bâton, selon ses humeurs et sa fatigue, sous le bras ou sur l’épaule.
Grignoté par les agaves et les buissons, le chemin menait au douar des Ouled Ahmed et sa dizaine de maisons en torchis.
La maison de Kouider était composée de deux pièces, l’une pour lui et sa femme Aïchouche et l’autre pour Moussa, le père de Mokhtar. Il y avait remplacé ses deux frères aînés, Kaddour et Tedjini, qui l’avaient tour à tour occupée, avant de déménager, comme leur sœur cadette Halima, après leurs mariages.
À la différence de Halima qui était partie pour la grande ville, ses oncles n’avaient pas quitté la région. Ils venaient, les jours de fête comme à l’Aïd El-Kébir, leur rendre visite avec leurs épouses et leurs enfants.
Dans la vieille bâtisse, dont les chambres étaient éclairées de lampes à pétrole au réservoir cuivré, il y avait un puits à la margelle en pierres grises, un four en boue séchée, un poulailler grillagé et un petit enclos pour les moutons. Le figuier, le seul arbre que son grand-père possédait, donnait ses fruits deux fois l’an et offrait son ombre fraîche au printemps, et surtout en été.
Dans la courette, qui sentait parfois l’encens et le benjoin et où affleuraient des cailloux jaunes et lisses comme des galets, Aïchouche, aidée par la mère de Mokhtar, cuisinait entourée du kanoun, du soufflet en cuir, d’un fagot de bois, de marmites, de casseroles et des assiettes en aluminium. Une grande jarre, un tamis, des seaux en zinc et des bassines découpées dans des fûts de carburant reposaient dans un coin.
Près du figuier sous lequel le patriarche faisait la sieste après avoir ôté son chèche, ses chaussures, et accroché son burnous à une branche, le four ressemblait à la carapace écaillée d’une tortue. Aïchouche sortait de son ventre les galettes d’orge rondes et épaisses. Quand elles étaient trop brûlantes, Mokhtar les voyait danser sur les paumes de ses mains brunes et noueuses.
Au bout du chemin caillouteux et à gauche de la maison, il y avait une petite mare cernée de touffes de roseaux et de mousse verdâtre. Elle attirait les moustiques, les libellules et quelquefois les guêpes. Au printemps, c’était le royaume des têtards qui filaient entre les doigts de Mokhtar.
Du douar, il pouvait, entre le vol frémissant des insectes et les nuées virevoltantes des étourneaux et des hirondelles, apercevoir dans la plaine prospère la ferme de Manhès, où son grand-père travaillait, et les gourbis au sol en terre battue du douar des Ouled Othmane perché sur un coteau. À un jet de pierre de la route goudronnée qu’empruntait un joli autocar jaune, les rails du train de marchandises avec ses wagons jamais vides brillaient les jours de grand soleil.
Dans le ciel d’automne, Mokhtar regardait les petits groupes de cigognes au long bec rouge qui descendaient lentement vers le sud.
Un après-midi, il avait trouvé l’une d’elles morte au bord de la mare où elle était sans doute venue boire, le ventre blanc et les ailes tachés de boue. Ses pattes, elles aussi longues et rouges, étaient raides.
Durant l’année, de temps à autre, des avions de ligne laissaient derrière eux une traînée blanchâtre. De plus en plus souvent, il entendait le bruit saccadé des pales des hélicoptères qui se dirigeaient, loin, vers les montagnes. Il se murmurait dans les douars que des hommes avaient rejoint le maquis.
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