Mokhtar et le figuier
20. Fatima Cherguiya
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Fatima Cherguiya
P lus loin, au bord de la mer, au 14 de la rue des Anciens-Combattants, la peur, comme les chiens et les chats qui venaient renifler les marmites et les poêles, s’était faufilée dans l’entrebâillement du portail à la peinture écaillée.
Contrairement à la campagne où elle s’intensifiait, la guerre, comme l’ogre du malheur que craignait la grand-mère de Mokhtar, s’était peu à peu glissée dans les rues et dans les maisons.
Devant la violence qui s’était rapidement accrue, l’armée avait fini par séparer les quartiers européens et algériens avec du barbelé, des chevaux de frise et des points de contrôle. Les attentats des deux côtés, le plasticage, les bombes, les grenades et les fusillades commencèrent à se multiplier. Les patrouilles de militaires et les opérations de police également. Au cours de l’une d’elles, Abdallah Ouenzar, le coiffeur-circonciseur, avait été arrêté et torturé pour son appartenance à une cellule clandestine du FLN. Son corps, affreusement mutilé, avait été jeté, à la sortie de la ville, dans une décharge publique.
Occupés par les militaires, des collèges et des écoles primaires, comme celle de Mokthar, fermèrent leurs portails. Mokhtar n’alla plus en classe durant près de deux années. Il n’alla pas non plus avec son père au cinéma ni revoir le port dont les réservoirs de carburant allaient être incendiés par l’OAS.
Il devenait de plus en plus difficile de mettre quelque chose à bouillir dans la marmite. L’argent, déjà rare, manquait cruellement. Il était impossible pour les mères de famille de se déplacer au mont-de-piété pour gager une boucle d’oreille, un bracelet ou une bague. Les dockers, les femmes de ménage, les garçons de café, les ouvriers, les balayeurs, les marchands ambulants ou les manœuvres comme le père de Mokhtar ne pouvaient plus se rendre dans les quartiers européens, particulièrement dans le centre-ville.
Des dizaines d’entre eux furent froidement tués par l’OAS, comme Fatima Cherguiya. Elle avait, malgré le climat de terreur qui régnait dans les rues, décidé d’aller, pour la dernière fois, chercher sa paie chez
Mme Simone Évrard. Un jeune étudiant l’assassina de plusieurs coups de feu devant l’entrée de l’immeuble où elle avait peur de prendre l’ascenseur silencieux à la cage trop étroite et aux boutons lumineux.
Quand Mostefa, son mari, alla chercher son corps à la morgue, il ramena aussi ses chaussures, son foulard et son voile ensanglanté. Mokhtar vit Meriem, la fille aînée de la défunte, se labourer le visage avec les ongles.
Les funérailles, qui avaient réuni hommes et femmes dans la même douleur, remplirent la cour de pleurs, de cris, de hurlements. Cette cour du haouch, où les jours de deuil tous les miroirs étaient drapés, avait, il y a peu, accueilli dans la joie le mariage de Nora, les naissances par Khalti Keltoum et les circoncisions par Abdallah Ouenzar, impeccable dans sa blouse blanche et dans le maniement des ciseaux.
Après la veillée funèbre, Fatima Cherguiya fut inhumée au cimetière musulman entouré d’agaves et de vignes, ce même cimetière que Mokhtar avait, lors du déménagement, aperçu de la charrette avant d’entrer dans la ville bourdonnant à présent d’une tension palpable et lancinante qui s’infiltrait partout. Elle allait bientôt s’envelopper jusqu’à la tête dans un immense voile noir dont on ne verrait qu’un œil sanguinolent et, de plus en plus, menaçant.
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