Mokhtar et le figuier

Abdelkader Djemaï · Chapitre 12 sur 20

Pages du PDF

Mokhtar et le figuier

13. L’omelette

13

L’omelette

 

À l’époque où Mokhtar découvrait l’école, son père ouvrait ses yeux marron foncé sur le cinéma. Il avait commencé par celui du quartier, le Lux , où il emmenait fièrement son garçon.

Installé à côté de lui, juste en face de l’écran, Mokhtar attendait, attentif et déjà impatient. Il le savait, dès que le rideau de velours rouge s’ouvrirait, la fête, entre les murs ornés d’appliques et de motifs en plâtre doré, se déroulerait devant eux.

Dans quelques minutes, un faisceau lumineux enverrait, depuis le balcon plongé dans la pénombre, des images pleines de personnages pittoresques, de décors surprenants, de paysages nouveaux et d’animaux qu’ils n’avaient jamais vus en vrai. Un monde en noir et blanc ou en couleurs, avec des voix, des bruits, des silences, de la musique, un monde différent de celui où ils vivaient, un monde qu’ils attendaient, une fois encore, avec plaisir.

Son père, qui ne savait pas lire, regardait avec attention les affiches collées au fronton et les photos dans les vitrines du hall qui résonnait d’airs entraînants et de chansons en vogue. Ses préférences allaient aux films d’action, particulièrement les westerns. Bien qu’il ne saisisse pas bien le sens des paroles des acteurs, il aimait les duels au pistolet, le crépitement des mitraillettes, les attaques des Indiens ou les bagarres grandioses dans les saloons enfumés et bruyants. Des bagarres où les vaincus étaient jetés comme des paquets de linge sale dans la rue poussiéreuse ou pleine de boue, une boue plus clémente et moins envahissante que celle des douars en hiver.

La fascination qu’il éprouvait pour le grand écran avait rendu le pas de son père de plus en plus audacieux, de plus en plus assuré. Il n’hésitait pas, quand il avait suffisamment d’argent, à se rendre dans les salles du centre-ville, plus confortables et plus intimidantes que celle du Lux.

La lumière douce du plafond et le silence respectueux des spectateurs, pour la plupart des Européens qui ressemblaient aux passagers de l’autocar jaune, ajoutaient à l’intimité du lieu où flottait le parfum de la pimpante ouvreuse. Comme marchant sur un nuage rose, elle circulait avec son plateau en osier rempli d’eskimos glacés, de chocolats, de bonbons mentholés et de chewing-gums. On entendait les sachets de cacahuètes et de pistaches crisser entre ses jolis doigts aux ongles rouges.

Une fois par semaine, le jeudi après-midi ou le dimanche soir, bien avant l’heure de la séance pour que son père ait le temps de faire son choix, ils partaient à pied du haouch.

Après avoir traversé le grand terrain vague qui servirait plus tard à la construction d’une cité HLM, ils longeaient le mur gris et épais d’une immense caserne entourée d’un fossé à l’eau verdâtre comme celle de la petite mare du douar où nageaient les têtards. Mokhtar était impressionné par ses rouleaux de barbelé, ses projecteurs, ses guérites avec leurs sacs de sable et leurs mitrailleuses. C’est de cette caserne, lui avait dit son père, que partaient les hélicoptères, pareils à ceux qu’il avait vus au-dessus de la plaine se diriger plus loin, vers les montagnes.

Avant d’arriver au centre-ville où une dizaine de salles les attendait, ils passaient devant les villas avec leurs charmants jardins qui auraient certainement fait envie à sa grand-mère, les entrées des beaux immeubles, les vitrines des restaurants, des boutiques de luxe et des magasins qui ne ressemblaient pas aux petites épiceries de leur quartier.

Un soir, avec quelques badauds, ils s’étaient arrêtés quelques minutes devant celle d’un vendeur d’électroménager qui exposait l’un des premiers modèles de postes de télévision. Placée sur un guéridon, la boîte rutilante en bois d’acajou et aux boutons dorés offrait à leurs yeux ravis ses images en noir et blanc, elles aussi pleines de promesses et de surprises.

De la place centrale qui portait le nom d’un maréchal de la Grande Guerre, ils pouvaient maintenant se rendre au Royal, au Mogador, au Familia, à L’Eldorado ou au Paris, des salles qui avaient l’avantage d’être concentrées dans le même périmètre. Cette « tournée » pouvait durer longtemps. Parfois, il leur fallait presser le pas pour revenir vers le film qui avait fini par convaincre son père.

Sur le chemin du retour, Mokhtar découvrait, dans la lumière des lampadaires, des enseignes et les formes luisantes des automobiles stationnées dans les rues silencieuses, tout le spectacle de la nuit qui le captivait lui aussi avec ses mystères, ses miroitements et ses ombres quelquefois menaçantes.

Ce dimanche-là, ils ne bougèrent pas de leur quartier, son père ayant jeté son dévolu sur un western dont une scène devait longtemps marquer Mokhtar.

Le soir venait de s’installer sur l’écran du Lux. Sous un ciel étoilé, les lueurs d’un bivouac éclairaient les visages mal rasés des cow-boys, la crinière et les flancs des chevaux qui brillaient sous la lune. Mokhtar aurait aimé voler l’un d’eux, qu’il imaginait plus beau, plus fougueux, plus étincelant que le pur-sang de Manhès, pour le donner à son grand-père qui n’avait aucun animal à lui, sinon une poignée de moutons et quelques poules.

Instinctivement, dans les paysages embrasés par le soleil ou balayés par des vents mauvais, il cherchait un figuier qui ressemblerait au sien au milieu des cactus, des buissons épineux et des arbres, dont l’un, dénudé et poussiéreux, avait servi à pendre haut et court un hors-la-loi qui avait sans pitié abattu un brave shérif.

Mokhtar avait pu, grâce aux images, pénétrer dans des maisons inconnues et même dans une luxueuse hacienda mille fois plus vaste que son quartier. Il y avait des meubles en bois sculptés, des tapis moelleux, des lustres, des winchesters et une très belle selle dont le cuir luisait sous de longues cornes de vache accrochées aux murs. En revanche, dans ces décors d’intérieur plutôt calmes et bien ordonnés, les enfants étaient rares. Il faut dire que, jusque-là, il n’en avait pas beaucoup vu dans les films, sauf dans une tribu indienne où ils semblaient aussi nombreux, sages ou turbulents que ceux du haouch.

Dans cette scène du bivouac qu’éclairait la lune, sur un feu de bois, une grande poêle dans laquelle frémissait une énorme omelette le fit tout de suite saliver.

Même s’il ne se souvenait plus de l’intrigue de ce film, il avait encore dans la bouche, comme celui de la pomme enrobée de sucre rouge quand il découvrit les poissons, le goût de l’omelette qu’il n’avait pas mangée.

OceanofPDF.com