Mokhtar et le figuier
19. Des ombres
19
Des ombres
D ans la première semaine de septembre, une nuit, par surprise, alors qu’elle était occupée depuis une quinzaine de jours aux travaux des vendanges, la ferme Manhès fut attaquée par des ombres armées. Alerté par les aboiements de ses chiens et dans l’odeur de moût de raisin et d’alcool fort qui venait des chais, Manhès, pris de panique, sortit ses fusils de chasse et se barricada dans ses appartements avec son épouse et son régisseur, Manuel Rodriguez.
Les tirs et les cris avaient duré le temps que Roger Richard, le jeune capitaine familier de ses réceptions qui patrouillait non de loin là, entende les coups de feu. Il débarqua rapidement avec ses soldats entassés dans leurs GMC. Depuis cette attaque une section s’était installée durablement dans les environs proches.
Ce qui n’empêcha pas, quelques jours plus tard, l’assassinat du caïd Hadj Saïd Boumerga. Il avait été, vers les deux heures du matin, égorgé dans sa grande maison sur la colline, peut-être par ces mêmes ombres qui s’étaient, après l’arrivée de la patrouille de Richard à la ferme Manhès, fondues dans le paysage et l’obscurité. Tout le monde savait que le caïd Boumerga venait de participer, dans la vallée voisine, à une répression sanglante contre le douar des Beni-Lahcène qui avait hébergé des maquisards. Des gourbis avaient été brûlés et leurs occupants tués.
On n’ignorait pas aussi que les jeunes, et notamment des filles, continuaient de rejoindre l’insurrection, comme Morad, le fils aîné de Larbi Benhalima, l’ami du grand-père de Mokhtar. Larbi Benhalima qui avait parlé, avec colère, de Mahnès et des fellahs qui étaient, depuis une éternité, devenus des chiens errants auxquels on avait mis une laisse.
Les mois suivants, des récoltes, des hangars, des tracteurs, des camions et des moissonneuses-batteuses avaient été incendiés. Des poteaux télégraphiques furent cisaillés et un tronçon des rails du train de marchandises fut saboté près du village de Saint-Lucien.
Les accrochages se multipliaient dans le pays et les hélicoptères, que Mokhtar voyait s’enfoncer dans les montagnes, volaient à présent à basse altitude dans la région. Transportant des fantassins, les half-tracks équipés de mitrailleuses que n’avaient jamais vus les gens des douars firent leur apparition. L’air et le paysage avaient changé.
OceanofPDF.com