Mokhtar et le figuier

Abdelkader Djemaï · Chapitre 6 sur 20

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Mokhtar et le figuier

7. Les poissons

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Les poissons

 

L assé de louer çà et là ses bras, le père de Mokhtar avait décidé, comme l’avaient déjà fait quelques-uns de ses jeunes amis, de quitter le douar des Ouled Ahmed pour la grande ville. Mokhtar pressentit alors qu’un jour il irait, comme sa tante Halima, vivre avec ses parents là où il y avait – lui avait dit sa mère – de l’électricité, des toilettes plus confortables, des robinets, de belles maisons et la mer qu’il n’avait jamais vue.

Il y était allé une seule fois, avec l’autocar jaune de la compagnie L’Hirondelle orné de deux lisérés rouges sur les côtés, pour rendre visite à sa tante qui venait d’accoucher de son septième enfant.

Ce matin-là, ses parents s’étaient tenus droits et silencieux sur les sièges du fond, comme s’ils avaient honte de voyager avec des Européens toujours bien habillés, propres et l’air sûrs d’eux.

Alors qu’on ne voyait du corps de sa mère que son œil gauche autour duquel elle pinçait un voile blanc qui tombait sur le haut de ses babouches, les Européennes quant à elles, épouses, filles ou fiancées, étaient apprêtées, le visage joliment maquillé et les ongles vernis. Il se dégageait d’elles une subtile odeur de parfum qui flottait dans l’habitacle traversé par la lumière chaude de l’été.

De cette brève visite, Mokhtar avait gardé des souvenirs de rues, des images, des bruits, des sensations furtives. Mais ce qui l’impressionna le plus, c’étaient… les poissons ! Il avait découvert leur existence au souk où sa mère était allée avant qu’ils ne retournent au douar avec son père.

Mokhtar n’en avait jamais vu dans le puits de son grand-père ni dans la mare où était morte la cigogne au bec et aux pattes rouges. Il savait qu’ils venaient de la mer, qu’il devinait proche et qui se trouvait peut-être juste à côté, derrière les dernières maisons du quartier. Des poissons presque vivants dans leurs casiers en bois, avec leur petite taille, leurs queues grises, leurs dos bleutés et leurs yeux ouverts qui semblaient le regarder fixement. D’autres, plus longs, plus charnus, avaient des écailles brillantes, des nageoires larges et des ventres plus argentés. Des poissons que sa mère n’avait pas osé acheter parce qu’elle craignait qu’avec la chaleur ils ne sentent trop fort dans l’autocar jaune.

Arrimé solidement au voile de sa mère, au milieu des couffins, des odeurs d’épices, des cris aigus des marchands, des voix plaintives des nombreux mendiants et des enfants dépenaillés, Mokhtar avançait entre les étalages et les images scintillantes des poissons qui venaient ce matin-là de se faufiler dans sa mémoire d’enfant.

Longtemps, il garderait aussi dans la bouche le goût de la pomme enrobée de sucre rouge que sa mère lui avait, avant qu’ils ne sortent du souk, choisie sur une tôle en aluminium posée à même le sol.

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