Mokhtar et le figuier

Abdelkader Djemaï · Chapitre 8 sur 20

Pages du PDF

Mokhtar et le figuier

9. L’arrivée

9

L’arrivée

 

I ls étaient enfin arrivés chez la tante Halima qui devait les conduire au haouch. Ils prirent le café chez elle et son père apporta une tasse au muletier qui attendait tranquillement sur son siège. Puis ils repartirent.

Le long des rues, il semblait à Mokhtar que les gens regardaient passer avec bienveillance ou avec moquerie ce curieux équipage constitué de deux campagnards, de deux femmes voilées, d’un gamin et d’une armoire couchée à leurs pieds.

Vingt minutes plus tard, la charrette s’arrêta lentement devant le 14 de la rue des Anciens-Combattants. Composée de quatre pièces, la bâtisse, grande de quelques centaines de mètres carrés, était de plain-pied, sans fenêtres extérieures, et la peinture bleue de son portail en bois était écaillée.

Le propriétaire, un commerçant bedonnant et trapu, descendit de sa Renault 4 CV pour remettre la clé à son père et lui montrer la chambre, avant de repartir avec le premier loyer. Il habitait dans un autre quartier, dans une maison qu’il avait fait construire.

Après avoir donné à boire et à manger à sa bête et mis une boule de tabac à chiquer dans sa bouche, le muletier des Ouled Khelil s’en alla à son tour. Une longue route l’attendait.

Mokhtar et sa famille traversèrent, contents et le pas confiant, la cour rectangulaire en partie carrelée et pénétrèrent dans la pièce vide, ombreuse et aux murs nus. Son père ramena sur son dos l’armoire laissée en dernier sur le trottoir.

Sa mère, aidée par la tante Halima, avait nettoyé le sol et rangé les affaires à la lueur de la lampe à pétrole.

Elle s’était tenue sur le seuil de la porte pour remercier ses voisines venues lui souhaiter la bienvenue. Par pudeur, son père n’avait pas bougé de la pièce. Il savait que les femmes, comme à la campagne d’où certaines du haouch étaient originaires, restaient toujours entre elles. Elles occupaient, comme ici, la cour qu’elles désertaient, le temps de laisser leurs maris rejoindre leurs foyers. Pour signaler qu’ils s’apprêtaient à entrer, ils prenaient la précaution de tousser ou de frapper au portail qui grinçait un peu sur ses gonds. Lors des sorties en famille, la mère de Mokhtar marchait, par tradition, toujours à deux pas derrière son mari.

Puis, au-dessous du ciel qui s’obscurcissait, les quatre portes recouvertes de rideaux, faits d’un long tissu aux couleurs vives ou avec des lanières en plastique qu’on entendait frissonner au contact des mains, se refermèrent les unes après les autres.

Au cours de cette première nuit qui tomba sur la bâtisse en même temps que le silence, en pensant à sa grand-mère qui avait posé un morceau de sucre imbibé de pétrole sur sa langue, Mokhtar mit discrètement ses chaussures sous son oreiller pour qu’elles ne prennent pas froid.

Écrasé par la fatigue et avant que le sommeil ne s’empare de lui, il se rappela, comme pour ne pas les oublier, des visages, des voix, des gestes, des odeurs et des images du paysage qui l’avaient jusque-là entouré.

À son réveil, il retrouva une partie du décor qu’il avait quitté la veille : le kanoun, le soufflet en cuir, le mortier, les seaux, les bassines et les marmites. Mais il n’y avait pas le four d’Aïchouche, le poulailler grillagé et le petit enclos aux moutons. Le puits à la margelle en pierres grises était, quant à lui, remplacé par une fontaine à la bouche étroite qui donnait, près des toilettes communes à la turque, une eau saumâtre. Mais surtout, il manquait le figuier et son ombre verte.

OceanofPDF.com