Mokhtar et le figuier
3. La koubba
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La koubba
E ntre les senteurs de l’encens et du benjoin qu’elle faisait brûler sur le kanoun – ce qui agaçait parfois son vieux mari – et ses visites aux marabouts, Aïchouche rencontrait à sa manière les esprits bienveillants et bénéfiques qui pourraient la rassurer, la libérer de ses inquiétudes, et surtout préserver la paix de ceux qu’elle aimait.
Menue, d’apparence fragile mais pleine de force, enveloppée dans son voile blanc et une longue bougie à la main, elle avait, de bon matin, l’habitude de se rendre seule à la koubba de Sidi-Belahouel dont la porte en bois de couleur marron était toujours ouverte. Sa coupole verte, qu’on voyait de loin, était surmontée d’un petit croissant en cuivre brun.
Bâtie près d’un champ d’oliviers et entourée d’un muret de pierres sèches, elle accueillait, chaque été, la wâada, qui réunissait les familles des environs. Badigeonnés à la chaux, ses murs brillaient, quand le soleil tapait fort, comme les rails du train de marchandises.
Vêtue d’une robe toute simple serrée à la taille par une ceinture de laine rouge, un fichu posé sur ses étroites épaules, Aïchouche, émue et le pas humble, pénétrait à l’intérieur de la koubba à cette heure-là déserte. Elle enlevait son voile et s’asseyait près du tombeau du saint couvert de grands foulards et d’étoffes bariolées. Dans les lueurs tremblotantes de la bougie qu’elle avait allumée, le corps légèrement penché en avant, longtemps elle se recueillait dans la pénombre fraîche et protectrice. Les lèvres pâles et les mains ouvertes tendues vers le ciel, elle implorait de sa voix douce Sidi-Belahouel de protéger les siens du malheur qui pouvait à tout moment, tel un ogre, les guetter sur les chemins broussailleux de l’existence.
Une fois, elle emmena Mokhtar au hameau des Ouled Othmane où elle venait demander à Si Mahmoud, qui était aussi circonciseur, de lui faire un talisman. Le taleb, qu’elle respectait et à qui elle faisait entièrement confiance, avait prononcé la fatiha qui avait scellé le mariage religieux des parents de Mokhtar.
Neuf mois plus tard, son père, un ouvrier agricole de vingt-trois ans qui depuis son adolescence louait çà et là ses bras, déclara la naissance de son premier enfant à la mairie de Saint-Lucien.
La soixantaine, le visage osseux cerné d’une barbe rousse, Si Mahmoud avait un tatouage en forme d’arabesque sur le haut de la main avec laquelle il écrivait. Mokhtar le regardait attentivement tremper son calame dans une fiole d’encre faite d’eau et de laine brûlée et griffonner une sourate du Coran. En sortant de chez lui, Aïchouche embrassa le bout de papier avant de le glisser entre ses seins ridés. Une fois de retour à la maison, Mokhtar la vit coudre soigneusement le papier dans un morceau de tissu vert et l’enfouir entre deux oreillers. Il ne se doutait pas que la main tatouée qui l’avait écrit tiendrait bientôt les ciseaux qui le circonciraient sous le figuier.
Un vendredi, jour de la grande prière, Mokhtar fut le héros malgré lui de la fête qui allait remplir la bâtisse d’une fierté joyeuse. Pour cette heureuse occasion, son grand-père sacrifia l’un des moutons du petit enclos. Le matin, sa mère lui fit sa toilette près du puits, le vêtit d’une y’baya en satin brillant, le coiffa d’une jolie chéchia et le chaussa de babouches couleur jaune miel. La veille, elle avait étalé de la pâte tiède de henné pour colorer la paume de ses mains et la plante de ses pieds.
Ses deux oncles, Kaddour et Tedjini, étaient là avec leurs épouses et leurs enfants qui l’entouraient gaiement. Ce qui l’intrigua, c’était la présence de Si Mahmoud qui n’était jamais venu à la maison et, sous le figuier, celle de la gassya, un plat en bois de noyer qui servait habituellement au couscous. En voyant le taleb sortir de son couffin des ciseaux, une fiole d’alcool et de la laine de mouton en guise de coton, il comprit. Pris de panique, il sentit ses petites jambes se mettre soudain à courir comme les racines du figuier sous la terre pour tenter de surgir autre part à la surface, sain et sauf, entier et serein.
Au milieu de ses pleurs, Kouider le rattrapa, le souleva du sol, l’embrassa sur la joue et écarta ses cuisses au-dessus de la gassya, avant que les ciseaux, qui lui paraissaient immenses et bien aiguisés, ne tranchent d’un coup son prépuce. Ses cris de douleur et son sang s’égouttant sur le bois brun furent salués par des youyous. Pour la première fois, Mokhtar vit son grand-père, le visage épanoui et les yeux rieurs, danser en son honneur en faisant tournoyer son bâton au-dessus de son chèche.
Le lendemain, Aïchouche enveloppa le prépuce dans un morceau de tissu blanc et l’enterra, en murmurant une prière, près du tronc qui avait lui aussi ses cicatrices et ses traces de sève coagulée. Elle avait fait la même chose avec les placentas de ses belles-filles qui accouchèrent chez elle. Le figuier, qui est toujours généreux, leur donnera plus de lait pour leurs petits, expliquait-elle.
Bien qu’il fût particulièrement choyé ce vendredi-là – et même dans la semaine qui suivit –, Mokhtar, un peu fiévreux, ne put s’empêcher de penser à son bout de chair ensanglanté. Plus que l’araignée qui devait être aux aguets, il redoutait que les fourmis ne le déterrent et ne l’emmènent pour le manger tranquillement dans leur trou obscur et profond. Il aurait préféré qu’il finisse dans le bec d’un gentil moineau qui l’offrirait à ses oisillons en train de l’attendre, impatients et affamés, au fond de leur nid.
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