Mokhtar et le figuier
11. Huit lettres
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Huit lettres
À six ans, Mokhtar allait être aussi le premier de sa lignée à franchir le portail d’une école. Une chance, lui disait sa mère, car s’ils étaient restés dans la campagne il aurait fini par devenir berger chez Antoine Manhès ou par louer ses bras, comme son père.
Dans le haouch, il n’y avait aucun livre, sauf des manuels de classe. Aucune trace d’écriture non plus, sinon dans les cahiers des rares enfants qui avaient eu le bonheur d’être scolarisés. Deux ou trois papiers administratifs, les livrets de famille et les reçus de dépôt au mont-de-piété étaient précieusement gardés dans les tiroirs ou glissés sous le linge des armoires.
Joseph Moreno, le facteur que l’on voyait dans la rue avec sa casquette, son gros sac en cuir et sa moustache grise aux pointes retroussées en forme de guidon, ne s’arrêtait pas souvent devant le 14 de la rue des Anciens-Combattants. Il l’aurait fait, disait-il en grattant son long nez, si les locataires avaient su lire le courrier qui leur était adressé.
En allant à l’école Marcellin-Berthelot, où les enfants de sa condition n’étaient pas nombreux, trois ou quatre élèves par classe, Mokhtar passait avec son cartable devant l’usine à bois dont le nom, La Forêt Enchantée, s’étalait en grosses lettres noires gravées sur une plaque couleur de chêne-liège.
Dans l’odeur de la poussière de sciure chaude, il entendait le sifflement des longues lames en acier et le ronflement des camions chargés de planches et de poutres qui sortaient lentement. Elles serviraient sans doute à construire des maisons solides et certainement agréables. Peut-être que son père travaillait sur le chantier de l’une d’elles.
Les camions rejoignaient, plus haut, l’avenue Pasteur où se trouvait l’église Notre-Dame-de-Lourdes avec son large parvis, ses marches en pierre de grès et ses cloches qui résonnaient dans tout le quartier.
Puis Mokhtar longeait le mur gris du commissariat aux fenêtres grillagées et la vitrine d’une pharmacie surmontée d’une grande croix verte en plexiglas. Son regard était irrésistiblement attiré par le mannequin blanc, debout au milieu d’instruments médicaux et de produits de santé aux noms compliqués. En résine, les bras légèrement écartés, il montrait le système sanguin avec ses veines bleues et rouges, ses artères qui irriguaient le cœur, le foie, les poumons et d’autres organes. En découvrant l’intérieur du corps humain, ce qui l’impressionna le plus, c’était le visage écorché, sans sourcils ni moustache. De cette tête, il ne restait que quelques muscles, des nerfs, des os et des yeux artificiels qui brillaient. Ce corps ne ressemblait pas à celui des actrices et des acteurs qu’il voyait sur les affiches en couleurs collées, près de l’école, sur le panneau du Lux, le cinéma du quartier.
Un après-midi de février, il se trouvait dans la pièce avec sa mère et son frère Bachir, qui dormait dans un berceau recouvert d’une gaze transparente. Assis sur une peau de mouton et ses petites jambes étendues sous la meïda qui lui servait de bureau, il répondait aux questions de son instituteur sur le mont Blanc, le plus haut sommet de France et d’Europe occidentale. Dans le bruit de la pluie qui tombait et la chaleur du kanoun qui rougeoyait, il allait refermer son cahier quand sa mère, sans dire un mot, lui prit son stylo et lui retourna la main droite, comme il l’avait vu faire par la guezzana, la diseuse de bonne aventure qui fréquentait le quartier. Avec ses joues et son menton tatoués, ses cheveux teints au henné et son baluchon énigmatique, les enfants, qui l’avaient surnommée « Elmawboula », la Folle, la craignaient pour son regard intense et mystérieux.
À ce moment-là, dans l’intimité de la pièce, les yeux brillants, sa mère, un peu rougissante, se mit lentement à aligner sur sa paume les huit lettres de leur patronyme.
Ce geste inattendu fut pour lui une formidable surprise, une joie profonde qui resta gravée dans sa mémoire. Il comprenait soudain l’importance de ce geste qui était une autre façon pour elle de lui dire sa tendresse. Elle, qui l’accompagnait, fière et intimidée, à chaque rentrée scolaire en l’habillant pour l’occasion tel un petit prince, avait, comme d’un puits secret, arraché et fait remonter du fond d’elle-même ces huit lettres bleues et émouvantes dans leur grande fragilité.
À partir de ce jour-là, une sorte de pacte silencieux s’établit entre eux. C’était comme si ces huit lettres semées, graine après graine, par la main de sa mère le mettaient dans l’obligation d’ajouter, pour elle, d’autres lettres, d’autres mots, d’autres phrases qu’elle ne pouvait pas écrire, elle qui ne s’exprimait qu’en darija, l’arabe populaire. Comme si elle lui demandait de continuer à bien apprendre à lire et à écrire à l’école pour, qui sait, plus tard, raconter ce livre invisible écrit par les petites gens, les analphabètes, les pauvres et les sans-voix. Un livre auquel, comme ses voisines et tous les siens, elle appartenait modestement.
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