Mokhtar et le figuier
8. Le déménagement
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Le déménagement
C ’est la tante Halima qui trouva pour eux une pièce à louer dans un haouch semblable à celui qu’elle habitait dans un quartier de la périphérie. Pour mieux convaincre son jeune frère, elle lui avait dit qu’il abritait quatre familles modestes, des braves gens qui vivaient vaille que vaille, toujours au gré des jours et des circonstances.
Un matin de la fin juin, sous le regard ému de ses grands-parents, la charrette, tirée par un mulet, s’arrêta devant la bâtisse. L’homme qui la conduisait, d’une cinquantaine d’années et le visage émacié, venait du douar des Ouled Khelil. Cerclées de fer, les roues de la charrette grinçaient un peu, mais elle suffisait amplement à transporter leurs affaires : des couvertures, des oreillers, deux ballots de vêtements solidement attachés, la marmite, le pilon, le mortier, le kanoun et la maigre vaisselle qui tintait dans une cagette en bois sur le chemin caillouteux. La petite armoire en aggloméré, quant à elle, était couchée à leurs pieds.
Son père s’était assis près du muletier qui portait une chéchia rouge et une blouse noire serrée avec une grosse ceinture en cuir. Avant de partir, il cala entre sa lèvre supérieure et sa gencive, comme un petit morceau de sucre noir, une boule de chemma, du tabac à chiquer.
Comme s’ils allaient pique-niquer, sa mère avait emporté une cruche d’eau, deux grandes galettes d’orge, des œufs bouillis, un peu de sel et des dattes. Puis le bruit lent et régulier des sabots du mulet résonna sur la route goudronnée bordée de platanes, de poteaux télégraphiques, de transformateurs aux portes métalliques et de bornes kilométriques blanches et noires. Jusqu’aux contreforts de la plaine courait, au-dessous des câbles des pylônes électriques, la vigne rousse dont les grappes commençaient à mûrir lentement dans l’air chaud.
C’était la première fois que Mokhtar voyait à ciel ouvert autant de voitures, de camions, de motos passer près de lui, parfois à toute allure, le frôlant presque en laissant derrière eux une odeur forte de carburant.
Peu de temps après, ils croisèrent l’autocar jaune avec ses bagages sur le toit et ses larges vitres à travers lesquelles Mokhtar aperçut furtivement des visages. Beaucoup plus loin, au tournant d’un virage, un convoi de GMC, précédé d’une jeep équipée d’une antenne radio, transportait, la bâche sur le toit, des soldats casqués aux brassards bleus, les fusils pointant entre les jambes.
À l’arrière de la charrette, sa mère, le visage aux traits fins et vêtue de la robe à fleurs vertes et rouges qu’elle mettait rarement, s’était faite belle comme si elle était invitée à un mariage ou à une circoncision. Avant de quitter la bâtisse, elle avait enfoui entre ses seins un mouchoir attaché aux quatre coins qui contenait les deux bracelets et les trois louis d’or de sa dot.
Avec soin, comme s’il s’agissait d’œufs, elle posa, sous la meïda, une table basse et ronde servant aux repas, la lampe à pétrole qu’elle avait entourée d’une serviette. Elle avait aussi apporté un panier de figues fraîches, les premières de la saison, qu’elle voulait offrir à la tante Halima. À cet instant, en voyant le panier, Mokhtar pensa au couffin où Kouider mettait, quand il allait à la ferme Manhès, son déjeuner, une galette, deux tomates, une pincée de sel, un oignon, parfois des olives noires et sa gargoulette.
Près d’un château d’eau peint en bleu et en blanc, Mokhtar fut étonné de voir un beau bouquet de fleurs enveloppé dans un papier cello-phane posé contre le tronc blessé d’un chêne. Sa mère lui expliqua que ça devait être à cause d’un accident grave et que les fleurs, c’était pour honorer ceux qui étaient morts.
Quand le silence tombait par intermittence sur la route, il entendait son père discuter avec le muletier qui, de temps à autre, crachait sur le côté le jus noir de sa chique. À un moment, il lui dit qu’il était obligé de quitter le douar des Ouled Ahmed dans l’espoir de trouver du travail, n’importe quel travail. Mokhtar conserva l’image du muletier qui hochait pensivement la tête.
Tout le long du trajet, en découvrant de nouveaux villages, d’autres édifices, Mokhtar ressentit peu à peu une sorte d’ivresse l’envahir. Ce matin-là, il était, entre ciel et terre, en train de vivre un exaltant voyage, celui qui l’emmenait pour longtemps dans un monde qu’il ne connaissait pas.
Aux abords de la grande ville, il commença à percevoir un fascinant bourdonnement qui montait, tel un vol d’abeilles, derrière les terrains vagues et les champs qui ceinturaient les derniers quartiers.
Un peu plus bas, avant de s’engager dans une avenue bordée de faux-poivriers, la charrette passa devant le mur en parpaings blancs du cimetière musulman, entouré d’agaves et de vignes.
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