Mokhtar et le figuier
16. Au hammam
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Au hammam
S i le hammam était réservé le matin et le soir aux hommes, vers midi et demi il appartenait exclusivement aux femmes. Après avoir confié leurs nourrissons aux voisines ou à leurs filles aînées elles venaient, une fois par semaine, avec leur marmaille et, pour celles qui n’avaient pas de valises, avec leurs rezmas, des baluchons dans lesquels elles glissaient parfois des oranges pour atténuer la soif.
En été, les jours de canicule, et parce qu’elles ne disposaient pas de salles de bains ni de douches, elles s’aspergeaient d’eau, derrière leurs portes ou celle des toilettes, avec un seau et une casserole.
Les gargoulettes rafraîchies avec de la toile de jute trempée et les gros morceaux de glace qu’elles laissaient fondre dans une petite bassine où flottaient des bouteilles de limonade remplaçaient le Frigidaire.
En hiver, le kanoun servait aussi de radiateur. On se méfiait des éventuelles émanations d’oxyde de carbone qui pouvaient – cela était déjà arrivé dans la ville – tuer dans leur sommeil des familles entières. Par précaution, quand la pièce était bien chauffée, on le déposait dehors, sur le seuil de la porte, les braises encore tièdes.
Assise devant la vasque, comme Aïchouche le faisait près du puits, sa mère le savonnait avec un crin d’agave, le laissant au bord de l’asphyxie, les oreilles sifflantes et les yeux pleins de mousse.
Quand les séances réservées aux femmes lui furent interdites, à cause de son âge et de ses premiers duvets, ce fut au tour de son père de l’accompagner.
Près de la caisse tenue par Moulay Ould Cherif, le propriétaire au visage rond coiffé d’une chéchia enfoncée à hauteur des sourcils, de grandes serviettes, la plupart décolorées et râpeuses, étaient empilées sur une table recouverte d’une toile cirée.
Le long des murs aux carreaux de faïence bleu et blanc, une vingtaine de banquettes avec des matelas en mousse étaient enveloppées d’un plastique transparent qu’on entendait parfois, comme au cinéma les sachets de friandises de l’ouvreuse, crisser sous le poids des corps. Elles attendaient les baigneurs exténués qui, luisants de sueur et le pas lourd, sortaient de la salle chaude.
Son père suspendait leurs vêtements aux crochets en fer de l’étagère où étaient posés les sacs et les chaussures. Ensuite, une foutah aux couleurs éteintes autour des reins et des kerkabs aux pieds, des sandales en bois qui résonnaient sur le sol, ils se dirigeaient, avec la tasse contenant leur nécessaire de toilette, vers la lourde porte en bois calfeutrée avec des lanières de pneu. Mue par un jeu de poulies, elle ouvrait sur une salle basse surchauffée, éclairée par une lampe grillagée et par de gros carreaux de verre. Dans l’atmosphère moite et presque oppressante, ils s’asseyaient devant l’une des vasques en faux grès surmontées de deux petits robinets en cuivre, dont l’un pour l’eau chaude.
Son père n’enlevait jamais son pagne devant lui. Entre les murs épais et humides, il commençait par laver son fils méthodiquement, et, quand il le sentait à bout de souffle, il appelait le moutchou, le garçon de bains, qui l’enveloppait dans un bechkil avant de le ramener à sa banquette.
Un quart d’heure plus tard, un temps que Mokhtar trouvait interminable, son père, les paupières clignotantes, le rejoignait, l’air éreinté, le corps rompu mais revigoré.
Le soir, les lumières jaunes du hammam restaient allumées jusqu’à une heure tardive. Chaque nuit, il hébergeait, pour un petit prix, les voyageurs de passage, les fellahs et les ouvriers sans le sou. Quand ils ne trouvaient pas de travail, on voyait ces derniers, l’air un peu hagard ou le visage défait, dans les cafés maures ou dans les gargotes, assis devant un morceau de pain, une chorba maigre, un bol de haricots ou une omelette. Une omelette qui n’avait rien à voir avec celle qui avait fait saliver Mokhtar pendant qu’il regardait le film où il avait envie de voler un magnifique cheval pour l’offrir à son grand-père.
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