Mokhtar et le figuier
5. La wâada
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La wâada
C haque année, les mouches, au ventre légèrement rebondi, se donnaient rendez-vous au couscous de la wâada de Sidi-Belahouel qui réunissait, la première semaine de juillet, une centaine de familles. Elles se posaient alors sur les quelques moutons, dont celui du grand-père de Mokhtar, dépecés et suspendus aux branches des oliviers ou aux bras des charrettes dételées.
Les carcasses attiraient aussi les chiens errants, qui rôdaient efflanqués et le museau à l’affût. On les tenait éloignés à coups de pierres ou en criant très fort.
Tout en chassant les mouches d’une main nonchalante ou agacée, adultes et enfants n’oubliaient pas de tenir solidement leurs cuillères en bois qu’ils portaient avidement à leurs bouches quand elles contenaient un bout de viande.
Les jours de disette, les plus pauvres et les plus vulnérables se contentaient d’un plat de khobize bouilli, une espèce de mauve qu’ils arrachaient par touffes sur les chemins et dans les champs. À force d’en manger avec le cardon et les artichauts sauvages, ils avaient les dents vertes et les lèvres noires.
Dans l’air surchauffé de juillet, ils buvaient à grandes rasades l’eau des outres et des gargoulettes en argile cuite enveloppées dans des chiffons mouillés. En sueur, les pans de leur burnous ou le bas de leur y’baya jetés sur leurs épaules, ils s’essuyaient les lèvres avec leurs doigts qu’ils rinçaient brièvement avec l’eau des gargoulettes avant de siroter le thé préparé sur des kanouns ou sur les petits feux entourés de pierres. Ils le servaient, fumant et doré, après avoir cassé en morceaux des pains de sucre qui inévitablement attiraient, comme les gâteaux faits maison qu’ils avaient apportés, les mouches et parfois les abeilles et les guêpes.
Au milieu de l’après-midi, ils apercevaient le turban tissé de fils brillants et le burnous rouge épinglé de médailles du caïd Hadj Saïd Boumerga qui descendait sur son alezan la colline au sommet de laquelle il avait construit une grande maison en dur. Il y avait installé ses trois jeunes et jolies épouses que personne ne voyait jamais, sauf les mouches, ou les canaris et les chardonnerets qu’il aimait élever.
Comme à chaque wâada à laquelle il ne daignait pas participer – il préférait s’occuper, domaines où il excellait, du méchoui et des parties de chasse organisés par Manhès –, il passait alors entre les groupes, l’air important et l’œil soupçonneux. Puis, satisfait de son inspection comme celles qu’il faisait régulièrement dans les douars qu’il surveillait de près, il enfourchait son alezan et repartait au galop, le canon de son fusil pointé vers le ciel, comme le faisaient les cavaliers dans les fantasias qui sentent l’odeur des chevaux, de la poussière, de la sueur et de la poudre brûlée.
Pour la plupart dépenaillés, chétifs et les pieds nus, les gamins sautaient et piaillaient autour de la koubba comme les oiseaux qu’ils chassaient avec un lance-pierre tressé avec des feuilles de palmier nain.
Sous l’ombre d’un olivier, blotti contre son père, Mokhtar regardait quelques-uns jouer aux osselets. À genoux, ils les lançaient en l’air en tentant de ramasser rapidement ceux qui étaient posés par terre. Un jeu d’adresse qui lui plaisait beaucoup.
Pour leur éviter d’avoir des poux, certains des gosses avaient le crâne rasé. D’autres souffraient du trachome et de la tuberculose qui n’épargnaient pas non plus leurs parents et leurs proches. Faute de soins et de nourriture, beaucoup d’enfants décédaient en bas âge. Le ventre encore fécond de leurs mères les remplaçait, avec la peur qu’elles ne les voient disparaître à leur tour. Plusieurs mouraient en couches, comme, il y a déjà longtemps, Khadra, la grand-mère maternelle de Mokhtar.
Dans l’enceinte du sanctuaire, les fillettes restaient sagement auprès des femmes qui, comme sa mère et Aïchouche, écoutaient attentivement la Chikha. Surnommée « Zerga », la Brune, elle chantait à quelques mètres d’elles.
Le seroual ample et le turban légèrement penché sur le côté, trois musiciens accompagnaient sa voix à la fois mélancolique et gaie avec leur gasba, leur galal et leur bendir qui servait aussi à recueillir les modestes oboles des fellahs.
Entre deux âges, assise en tailleur sur un tapis bariolé, Chikha Zerga avait la plante des pieds et la paume des mains brunies par le henné. Plus que sa robe rehaussée de broderies, son foulard de soie, ses bracelets fins et sa bague en or, c’était son lithem, sa voilette en dentelle noire, qui lui donnait un air mystérieux et inaccessible. Masquant la moitié de son visage, il ne laissait voir que son front et ses grands yeux soulignés d’un trait de khôl.
On savait qu’elle n’était pas d’ici, qu’elle était peut-être venue d’une ville lointaine avec son petit orchestre qui rangeait ses instruments et le tapis de la Chikha dans une jolie pièce d’étoffe soigneusement nouée.
Beaucoup se souviendraient d’un passage de l’une de ses chansons qui avait provoqué, derrière l’enceinte, les youyous des femmes :
Mon amour s’est perdu dans la misère
Et ma voix n’est plus qu’une blessure
Qui viendra un jour guérir mon cœur ?
Quel vent m’apportera un nouvel amour ?
Ils savaient, comme les visiteurs qui passaient dans le coin, qu’ils ne reverraient plus Chikha Zerga. Au contraire des colporteurs qui arrivaient avec du savon de Marseille, des bougies parfumées, des petits flacons de parfum bon marché, des peignes en corne, des chaussettes, du tissu au mètre et des vêtements pas chers. Ils proposaient également du gros nougat aux cacahuètes, de grandes sucettes et des bonbons aux couleurs criardes. Des articles qu’on ne trouvait pas souvent à l’épicerie presque vide du hameau des Ouled Othmane, dont les gourbis ressemblaient à une grappe de raisin noir aux grains abîmés.
L’air enjoué et la parole facile, comme s’ils voulaient les remercier pour leurs achats, les colporteurs offraient à leurs modestes clients qui ne parlaient pas beaucoup des anecdotes drôles, des faits divers intéressants ou des histoires concernant des familles ou des personnes qu’ils ne connaissaient pas. Ces petites nouvelles, qui les changeaient un peu de leur quotidien, les attristaient ou les faisaient sourire, et peut-être même rêver.
Avant que le soleil ne se couche sur la plaine, les familles, une fois rangés leurs couscoussiers, leurs nattes, leurs peaux de mouton, leurs marmites et leurs outres, rejoignaient leurs douars à pied ou avec des charrettes tirées par des ânes ou des mulets.
Dans la nuit qui était maintenant tombée, on entendait sur les chemins, dans le halo tremblotant des lanternes, les bruits des roues et les éclats de voix joyeuses qui s’éparpillaient sous les premières étoiles. De temps en temps s’élevaient les aboiements des chiens errants et de ceux de la ferme d’Antoine Manhès.
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