Mokhtar et le figuier
4. La ferme Manhès
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La ferme Manhès
P lus bas, au milieu de la plaine s’étendait la propriété de Manhès entourée d’eucalyptus, de blé, de vignes et de vergers. Sa belle maison à un étage possédait un porche majestueux, de grandes portes-fenêtres, un balcon fleuri à la rambarde torsadée, des colonnes cannelées et des tuiles mauresques. Elle était reliée par une voie carrossable à la route goudronnée où passait l’autocar jaune. Bordée de platanes, elle menait au village de Saint-Lucien et, là-haut, derrière les collines boisées, vers les villes du nord.
Ses corps de ferme peints en blanc abritaient le hangar à machines, les silos à grains, le chenil, l’étable et les écuries où travaillait le grand-père de Mokhtar. Comme Aïchouche qui, n’ayant ni jardin ni potager à elle, chérissait le figuier, Kouider aimait, sans en avoir aucun, les chevaux, les chevaux de toutes races et de tous pelages.
Sous l’œil du régisseur Manuel Rodriguez, un Andalou au teint olivâtre, en espadrilles et aux jambes longues qui logeait près des chais de couleur grenat, une soixantaine de fellahs travaillaient sur les centaines d’hectares de Manhès. Des terres qui, avant la colonisation, avaient appartenu à leurs aïeux. La plupart étaient employés dans les champs où l’on entendait toute l’année les bruits des tracteurs, des pompes à moteur, des semoirs, des camions et celui, en été, des moissonneuses-batteuses. Des petits nuages ocre de poussière de paille mêlée aux grains de blé et à des nuées d’oiseaux et d’insectes s’élevaient alors dans l’air brûlant.
Pavée de pierres de granit et ornée de parterres de fleurs, la cour accueillait des réceptions animées par un orchestre de la sous-préfecture ou par un très beau phonographe soixante-dix-huit tours au bras en métal chromé dont le pavillon ressemblait à une large oreille en aluminium bleuté. Pour le 14 Juillet, Manhès faisait tirer un impressionnant feu d’artifice dont les gerbes flamboyantes éclairaient la nuit de la campagne et l’obscurité des douars.
Avec son épouse Martine, qui aimait les belles toilettes, les bijoux et les ombrelles en soie de tous les coloris, Manhès, dont la fille et le fils poursuivaient des études à Paris, recevait régulièrement le père Alexandre, le curé de Saint-Lucien, Georges Marchand, le maire de ce village, Michel Montoya, le médecin dont la fille, María Dolores, était fiancée à Manuel Rodriguez. Il y avait également le juge Auguste Bonnet, Alfred Rostaing le chef de la gendarmerie et Roger Richard, le jeune capitaine qui commandait le groupement militaire installé près du chef-lieu.
Manhès n’oubliait pas aussi d’inviter le caïd Hadj Saïd Boumerga, qui le servait avec zèle. Petit de taille, le visage farouche et la voix rauque, il criait, en levant son fusil au ciel, qu’il continuerait, jusqu’à la fin de ses jours, à traquer tous les ennemis de la France.
Ancien spahi de la Grande Guerre, il se vantait en toute occasion d’avoir combattu sous les ordres du général Philippe Pétain. On l’entendait encore se flatter d’avoir fait le pèlerinage aux Lieux saints, d’être un polygame comblé et un allié inconditionnel de son ami Antoine Manhès, qui le lui rendait bien.
Originaire d’Alsace d’où venaient les cigognes que Mokhtar voyait passer en automne, Manhès, haut de taille, les yeux d’un bleu presque métallique et la cinquantaine autoritaire, avait, à cause du soleil incandescent, un visage de brique rouge.
Il épongeait constamment la sueur sur son front et son cou avec des mouchoirs brodés à ses initiales qu’il sortait, l’air excédé, des poches de ses costumes de lin ou de sa salopette de travail. Souvent juché sur un pur-sang arabe dont il avait confié l’entretien au grand-père de Mokhtar, il portait des bottes de cuir fabriquées à la main et une grosse chevalière en or massif qui étincelait de mille feux.
Parlant de lui, un jour, Larbi Benhalima, un ami du grand-père de Mokhtar et l’un des plus anciens du domaine, avait dit – et personne ne devait jamais oublier sa colère sourde : « Manhès a tout, il est riche, puissant et il nous paie avec une poignée de mouches ! La différence entre nous et les chiens errants, c’est qu’eux ils n’ont pas de laisse ! »
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