Mokhtar et le figuier
6. La boue
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La boue
P our les fellahs, le plus dur, c’était l’hiver, qui les trouvait encore plus démunis, encore plus vulnérables. Il leur fallait affronter l’air glacial qui brûlait leurs visages et leurs mains, résister aux pluies qui s’abattaient en trombes en ruinant souvent leurs gourbis. Dans cette lutte inégale, ils devaient surtout faire face à la boue épaisse et grasse qui clapotait sous leurs pieds mal chaussés. Parfois, ils les enveloppaient de chiffons ou d’herbe desséchée.
Dans la plaine recouverte d’une brume noire que les éclairs lacéraient, la boue rendait leurs jambes lourdes, tirait sur leur dos et les faisait transpirer quand, la tête baissée, ils marchaient longtemps sur les chemins glissants menant au domaine de Manhès ou vers les douars.
Évitant de s’abriter, de peur d’être tués par la foudre, sous le couvert des arbres, ils avaient beau connaître depuis leur enfance les raccourcis, les sentiers de traverse ou un recoin du paysage qui les protégerait, elle les attendait, têtue et sans concession.
La boue rentrait même dans leurs habitations, maculait le bas de leurs couches, de leurs vêtements et de leurs ustensiles de cuisine. Il fallait constamment la chasser comme une bête flasque et rampante, repousser, avec des pelles ou des faisceaux de branches de palmier nain, ses paquets gluants semblables au mortier grâce auquel ils scellaient parfois les pierres de leurs murs.
Dans le pays tout entier, il n’y avait pas de fleuves et les oueds n’étaient pas nombreux, mais le vent ne se faisait jamais oublier. Violent et invincible, il menaçait les masures, soulevait, dans la plaine et sur les coteaux, des nappes de poussière jaune ou rouge. La nuit, enroulé dans sa grosse couverture, Mokhtar l’écoutait souffler sur le toit, faire trembler les bassines et les fûts, s’engouffrer dans le puits en cognant brutalement le seau contre la paroi. Il l’entendait aussi secouer furieusement le figuier, craignant qu’il ne l’arrache comme une dent et que ses racines, dans le caquètement et les bêlements affolés des poules et des moutons, n’emportent dans leur course échevelée la maison et les siens, qui essayaient de trouver le sommeil.
Pour chaque saison, Aïchouche avait des remèdes contre les tracas de santé de sa famille, qui n’avait jamais connu le médecin. Lorsque en hiver son mari souffrait de ses rhumatismes, elle posait une pierre plate sur les braises qui étincelaient dans la grande bouche du four. Elle cuisait comme une épaisse tranche d’aubergine ou de poivron vert. Après l’avoir enveloppée dans un linge, elle l’appliquait, telle une ventouse en terre cuite, sur ses côtes et sur son vieux dos.
Avec le lait du figuier, elle lui avait enlevé la verrue qui poussait dru sur son mollet gauche. Elle lui faisait aussi, au moyen d’une petite lame, des saignées, épongeant délicatement le sang qui perlait sur sa nuque qu’il avait large.
Quand l’un des siens se plaignait de maux d’estomac, elle lui donnait à boire de la poudre de figues sèches bouillie avec l’eau du puits. Une eau à laquelle elle accordait, comme son mari, des vertus thérapeutiques.
Un soir, pour soigner Mokhtar qui avait attrapé un méchant rhume, elle imbiba un morceau de sucre avec le pétrole de la lampe et le posa tranquillement sur sa langue. Il lui sembla soudain qu’un gigantesque incendie s’allumait dans sa bouche et au fond de sa poitrine. Sa chaleur bienfaisante se répandait dans ses veines, dans sa gorge et son nez avant qu’il n’éternue fortement. Aïchouche affirma alors que c’était la preuve que la maladie avait commencé à sortir de son petit corps.
Quand le beau temps fut revenu, elle confia à Mokhtar un secret. À sa grande surprise, elle lui chuchota à l’oreille que la veille, en ouvrant son armoire, des abeilles s’étaient envolées dans les couleurs du crépuscule qui étaient entrées dans sa chambre. Puis, comme des papillons, elles s’étaient mises à voleter au-dessus de sa tête, à se poser sur ses épaules étroites et sur la paume de ses mains brunes et noueuses avant de danser joyeusement autour d’elle.
Elle ajouta d’une voix émue qu’au moment de repartir, aériennes et lumineuses, elles lui souhaitèrent une longue et heureuse vie parmi sa famille. Mokhtar l’avait écoutée, émerveillé et définitivement convaincu de son pouvoir de magie.
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