Mokhtar et le figuier

Abdelkader Djemaï · Chapitre 14 sur 20

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Mokhtar et le figuier

15. La mer

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La mer

 

P ar une belle matinée de jeudi, jour où Mokhtar n’avait pas classe, son père lui montra longuement la mer cachée derrière les immeubles de standing et le pâté de maisons aux façades anciennes.

Sur l’avenue plantée de palmiers sauvages, au-dessus du port, elle apparut à Mokhtar, appuyé contre la rambarde en fer forgé, vivante, énorme, infinie et ne ressemblant en rien à l’eau douce enfermée dans le puits étroit de Kouider dont seul le seau descendait et qu’il remontait à l’aide d’une poulie qui parfois grinçait. Elle était aussi mille fois plus salée que celle de la fontaine du haouch.

Devant cette immensité nouvelle pour lui, il se mit alors à imaginer que des milliards de poissons de toutes les tailles et de toutes les couleurs nageaient librement dans son ventre plus frais, plus vaste, plus profond que le ciel de la plaine où les cigognes passaient lentement après avoir traversé cette mer qui s’étalait devant lui.

Sous le ciel d’un bleu intense, il était fasciné par le spectacle de la gare maritime avec son grand hall et ses baies vitrées, par les bateaux blancs ornés de fanions, les petits chalutiers avec leurs filets et les réservoirs de carburant peints en vert qui se dressaient au-dessus de l’un des bassins. Au milieu du bruit des grues, des élévateurs, des appels et du sifflement des sirènes, il voyait les dockers, certains coiffés d’une chéchia ou d’un chèche, s’affairant autour des montagnes de marchandises et des machines posées sur les quais.

Dans la rumeur bourdonnante du port et la brise rafraîchissante qui, ce matin-là, venait du large, l’horizon, derrière la longue jetée de pierre, se présentait à lui telle la ligne de chance de la paume d’une main fertile. Il était une invitation au voyage, une porte ouverte à l’aventure. C’était comme si ce paysage d’eau, de ciel et de soleil ressemblait à la couverture d’un livre, un livre nouveau qui lui faudrait un jour ouvrir.

Puis ils quittèrent l’avenue et se dirigèrent vers une place très animée, avec son imposant monument aux morts, ses jolis magasins, ses arrêts de trolleybus, ses taxis jaunes stationnés à l’ombre des ficus et ses terrasses de café aux parasols multicolores. Sous l’un d’eux, Mokhtar remarqua un gamin un peu plus âgé que lui, assis sur sa boîte en bois, maigre et le visage pâle, qui cirait les souliers marron clair d’un Européen. Son chapeau en feutre posé sur la table, l’homme, aux chaussettes bleues ornées d’une ancre blanche, dégustait, en tirant sur une paille, un grand verre de créponné, une spécialité locale. Un sorbet très apprécié constitué d’un mélange de blanc d’œuf, de sirop, d’écorces, de jus de citron et de glace qui devait bien faire envie au petit cireur.

À l’affût de clients, près du jet d’eau, des photographes ambulants portaient leurs gros appareils noirs ou argentés autour du cou ou en bandoulière. Comme si tous les visages, beaux ou patibulaires, sympathiques ou aux traits méchants qu’il avait croisés dans les films avaient rendu son regard sur le monde encore plus audacieux, encore plus décidé, son père s’approcha de l’un d’eux et lui demanda, au grand étonnement de Mokhtar, de les photographier.

Le photographe était jeune, vêtu d’une veste en toile couleur sable aux poches multiples. Il les plaça à côté d’un massif d’hortensias, leur fit prendre la pose, souleva la visière en plastique de sa casquette et colla son œil dans le viseur. Il eut un moment d’hésitation, revint vers eux pour rectifier légèrement leur position puis, quelques secondes après, appuya sur le déclencheur.

Durant la prise qui lui parut interminable, son père, un peu raide, avait, dans la lumière printanière, mis en souriant sa main sur l’épaule de son fils intimidé par cet œil, si proche et si lointain, qui les fixait. Peut-être voulait-il garder un souvenir de cette matinée où son garçon venait, pour la première fois, de rencontrer la mer. C’était aussi la première fois qu’une photo entrait dans la vie de la famille tout entière qui n’en possédait aucune, sauf sur quelques cartes d’identité.

Le photographe, l’air satisfait, remit à son père un bon orange pour venir récupérer le lendemain le cliché. Un petit rectangle en noir et blanc, à la surface lisse et brillante et aux bords dentelés que son père tint délicatement entre le pouce et l’index de sa main gauche jusqu’à leur retour au haouch.

Pour que ce jour-là sa joie soit entière, Mokhtar aurait sans doute souhaité que sa mère, son petit frère Bachir, Aïchouche et Kouider l’entourent sur la photo. Il aurait aimé que Khadra et Hamida, ses grands-parents maternels, morts jeunes et qu’il n’avait pas connus, soient aussi avec eux.

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