Mokhtar et le figuier
18. Le dernier été
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Le dernier été
L e dernier été de Kouider était venu. En cette fin de juillet où la chaleur était écrasante, il ne quittait pas souvent son lit et s’appuyait de plus en plus sur son bâton en bois d’olivier. Il mangeait à peine, ne faisait plus sa sieste sous le figuier et n’allait plus au domaine Manhès. Désemparée et impuissante à trouver un remède pour son mari, Aïchouche, les yeux brouillés et les traits tirés, ne cessait, silencieusement, d’invoquer la miséricorde du Très-Haut et les saints qu’elle connaissait. Ses deux fils aînés, Kaddour et Tedjini, qui habitaient la région, l’entouraient avec leurs familles.
Mokhtar, ses parents, sa tante Halima et Omar, son mari, arrivèrent à leur tour au douar dans l’autocar jaune presque vide, traversé cette fois par une lumière tendue, cassante. Sur la route, à l’exception des véhicules militaires et des camions, il y avait peu de voitures légères et de motos.
Le soir de la mort du patriarche, les tolbas des Ouled Othmane étaient assis sur une grande natte d’alfa autour de sa dépouille. Auparavant, le taleb Si Mahmoud avait, avec l’eau du puits, procédé à sa toilette mortuaire. Puis, d’une voix à la fois grave et douce, ils se mirent, dans le silence de la campagne et sous la nudité des étoiles, à psalmodier des sourates du Coran.
En pleurs comme toute la maisonnée, Mokhtar, qui croyait son grand-père invulnérable, venait d’affronter la réalité brutale de sa mort. Le lendemain, avec son père, ses oncles, le mari de sa tante, des voisins et ses amis du domaine, comme Larbi Benhalima, le petit cortège funèbre emprunta, sans fleurs ni couronnes, le chemin creux menant au vieux cimetière aux tombes nues et sèches. Le mah’mel, un cercueil en bois sans couvercle et sans capitons, ses quatre bras posés sur des épaules, transportait son corps nu. Kouider avait été enveloppé dans un linceul blanc que le patriarche, sentant la mort pousser en lui comme la verrue sur son mollet, avait depuis longtemps acheté.
Dès les premières lueurs de l’aube, les femmes qui, selon la tradition, ne pouvaient pas assister, quel que soit le sexe du disparu, aux enterrements, se rendirent à leur tour au cimetière ouvert toute l’année au beau temps, à la fournaise, au vent, à la pluie et à la boue.
Après les prières récitées une nouvelle fois par les tolbas, Aïchouche, ses trois belles-filles et sa tante Halima offrirent du pain de semoule, des dattes et des figues sèches.
Chaque famille reconnaissait ses tombes par une pierre inclinée, un fragment de poterie ou par un bout de bois planté au-dessus des corps inhumés sur le flanc droit et leurs têtes orientées vers La Mecque.
Quand Mokhtar accompagnait sa grand-mère au cimetière, elle apportait une cruche d’eau pour rafraîchir la sépulture et remplir le vieux bol en terre cuite destiné aux oiseaux et aux insectes qui avaient l’habitude de venir y boire.
Presque un an après Kouider, Aïchouche, elle aussi dans son ultime saison, s’éteignit paisiblement dans la lumière claire et tendre d’un jour de printemps. Mokhtar crut voir des abeilles danser autour de son linceul.
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