Mokhtar et le figuier
10. Au jour le jour
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Au jour le jour
L es jours passèrent et, peu à peu, Mokhtar s’habituait à son nouvel univers. Il était fait de bruits, de couleurs comme celles des robes et des foulards, de sons et surtout de voix qui, comme les hirondelles dans le ciel de la plaine, virevoltaient, se frôlaient, se croisaient et rebondissaient entre les murs d’enceinte et l’intérieur des pièces.
Il s’était aussi habitué aux nombreux gestes quotidiens, aux objets usuels et aux mouvements des corps se déplaçant dans la cour, qui avait ses heures privilégiées et ses moments d’accalmie.
Bien avant midi et à la fin de l’après-midi, la cour devenait une grande cuisine à ciel ouvert. Les légumes étaient épluchés, découpés et jetés dans les marmites qui servaient aussi pour les lentilles et les haricots blancs, accompagnés parfois de viande.
Le plus souvent, on partageait un seul plat. Deux fois dans l’année, on se rattrapait un peu pendant le ramadan devant une table consistante et plus délicieuse, et avec le mouton de l’Aïd El-Kébir dont une partie était offerte aux familles qui n’avaient pas les moyens d’en acheter un.
Cuite à la poêle ou grillée sur le kanoun où l’on mettait aussi à chauffer le fer à repasser, la sardine, le poisson le moins cher, était la plus prisée. Le couscous était séché sur un drap étendu à même le sol, comme le faisait la grand-mère de Mokhtar avec les figues quand la cueillette était bonne. Selon les saisons, des oranges, de la pastèque, du raisin ou du tchoumbo, le fruit épineux du figuier de Barbarie à la chair jaune et granuleuse, constituaient le dessert.
Le pain, en quantité, était roi, avec la calentica, très populaire, faite avec de la farine de pois chiche, goûteuse et un peu bourrative. Elle était vendue par des marchands ambulants qui poussaient de petits chariots à bras. D’autres proposaient des fèves et des pois chiches bouillis, des saucisses de mouton à la tomate, de la chamia, un gâteau à la semoule imbibée de sirop, ou de la chèrbète, du jus de citron sucré que Mokhtar buvait avec délice.
Souvent, les moineaux et les pigeons venaient tranquillement picorer les miettes ou boire l’eau saumâtre qui s’égouttait de la fontaine. Ce n’est pas que les familles n’aimaient pas les animaux de compagnie, mais elles n’avaient pas les moyens de s’offrir le plaisir d’en avoir. Le chat ou le chien de la rue qui reniflait autour des ustensiles n’était pas le bienvenu. Ce qui
n’était pas le cas du chat de M me Simone Évrard, qui habitait au sixième étage d’un bel immeuble du centre-ville. Sa femme de ménage, Fatima Cherguiya, était l’une des rares femmes du quartier à travailler. En épluchant ses pommes de terre pour le déjeuner, elle racontait aux voisines que la bête était, comme un gros bébé, choyée jusqu’à la pointe de la queue.
En riant, elle leur avait aussi dit qu’elle préférait prendre les escaliers plutôt que l’ascenseur silencieux, dont les boutons lumineux et la cage, trop étroite pour sa corpulence, lui faisaient peur.
Leurs mains sans vernis plongées dans les bassines, les femmes frottaient leur linge, leurs draps et leurs couvertures avec du savon de Marseille avant de les essorer énergiquement. Elles les suspendaient, faute de terrasse ou de balcon, dans la cour à des cordes et à des fils de fer tendus au-dessus de leurs têtes.
Généreux comme de coutume, le soleil éclaboussait la cour en déposant de petites flaques d’ombres dans les coins et sur les murs. Dans la lumière claire et tiède, l’odeur de la lessive, du Fly-Tox et du pétrole flottait dans l’air avec celle de l’huile qui grésillait dans les poêles.
Un an après leur déménagement, parfois, en marchant, la mère de Mokhtar posait la main sur son ventre rebondi et soupirait. « Rawi Tguila », « Elle est lourde », disait-on d’une femme enceinte, et sa mère l’était. Comme la vingtaine de gamins du haouch, lui aussi était venu au monde sans l’aide d’une sage-femme attitrée. Entre les murs des pièces au plafond bas, au moment de l’enfantement, leurs mères, vulnérables et angoissées, confiaient au Tout-Puissant leur survie et celle de leurs petits.
Quand arrivait Khalti Keltoum, une accoucheuse reconnue dans le quartier pour la douceur et la sûreté de ses mains, on préparait une cuvette d’eau chaude, des serviettes, un flacon de parfum et des draps neufs. Puis, à la délivrance, des youyous s’élevaient, on félicitait la parturiente, on câlinait le bébé. Ce fut ainsi que Mokhtar eut un frère, le premier de la lignée à être né dans une grande ville et que son père prénomma Bachir. Venue la veille pour assister sa belle-sœur, sa tante Halima avait apporté à Bachir un joli cadeau : des layettes, une bavette et des chaussons en laine.
Tôt, chaque matin, son père se rendait sur les chantiers de terrassement ou de construction. Sa mère lui servait du café moulu qu’elle avait, pour la première fois, acheté en paquet. Jusque-là, elle faisait griller les grains dans une poêle à frire avant de les écraser dans le mortier à l’aide du pilon en fonte.
Quelquefois, son père revenait, les vêtements tachés de traces de terre rouge, de plâtre ou de ciment, mais heureux d’avoir été employé pour la journée ou pour une saison, même s’il savait que jamais il n’habiterait avec les siens les villas ou les appartements qui se construisaient sous ses yeux. Des habitations parfois trop grandes pour des familles qui n’avaient pas beaucoup d’enfants.
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