Névrosée
Chapitre IX ........................................................................... 129
Chapitre IX
— Bonjour, Suzanne. Comme vous voilà fraîche et jolie ! Votre visage et votre toilette sont un vrai repos pour les yeux.
Maxime, en remontant l’avenue des Champs-Élysées, venait de rencontrer sa belle-sœur, et c’était une exclama-tion de joie plutôt qu’un compliment, dont l’expression spon-tanée jaillissait ainsi de ses lèvres.
Mme Gerbier s’abritait sous une grande ombrelle de soie blanche, car un vif soleil de mi-juin ruisselait et pétillait sur l’élégante promenade. Il était environ cinq heures, et la bril-lante représentation mondaine qui se donne là tous les jours au commencement de l’été, se développait dans tout son éclat.
Un flot régulier d’équipages remplissait la chaussée, s’écoulant avec un bruit monotone et doux sur le pavé de bois. Presque tous, à ce moment-là, remontaient vers l’Arc-de-Triomphe. Dans les victorias, les femmes, parées avec l’art minutieux d’actrices qui vont braver les feux de la rampe, subissaient, en paraissant les ignorer, les regards des flâneurs assis à l’ombre des arbres. Chacune, par son attitude pleine d’une dédaigneuse nonchalance, par la vague fixité de ses yeux, semblait venue là uniquement pour jouir de la sua-vité caressante de l’air et pour se reposer dans la rêverie du bavardage des salons et des séances chez le couturier. Ce-pendant tous ces petits cerveaux féminins travaillaient, sous le diadème fleuri des mignonnes capotes ou sous l’aile des grands chapeaux où frissonnent les plumes. Tous ces fiers
– 129 – yeux calmes s’aiguisaient soudain pour juger la beauté d’une rivale, l’originalité d’une toilette, ou pour surprendre dans les prunelles des hommes un rapide éclair d’admiration.
Maxime, du trottoir où il marchait à pas lents, contem-plait depuis un instant ce spectacle, les regards charmés et l’âme mal satisfaite. La vue de Suzanne Gerbier ramena ses sensations dans un doux équilibre.
La jeune femme portait une robe de foulard très claire qui lui allait fort bien. Ses grands yeux bruns, débordants de bonté, brillaient sous les frisures légères de ses cheveux châ-tains. Ses lèvres, d’une rougeur vive, s’entrouvraient sur ses dents étincelantes en un sourire plein de franchise. Elle n’avait, certes, ni la beauté originale, ni la finesse aristocra-tique de sa sœur, mais son charme personnel, pour être moins éclatant, n’en était peut-être pas moins sûr. Suzanne était de ces femmes qu’on fréquente pendant un certain temps sans rien remarquer en elles de particulier, et dont on se dit tout à coup : « Mais elle est jolie !… Mais c’est que, vraiment, elle est charmante !… » Découverte qui ne se pro-duit jamais sans qu’on en ressente quelque trouble.
Maxime, rencontrant Suzanne aux Champs-Élysées, ne se sentit pas troublé cependant, mais presque ému, car il songea tout de suite à l’infidélité de Lucien, par contraste avec la grâce de la jeune femme.
« Elle est ravissante, » songea-t-il. « Et si bonne, si ai-mante, si simple !… Quel diable de plaisir peut-il avoir à la tromper ? »
Une nuance de commisération passa peut-être dans ses yeux, et sa belle-sœur dut deviner sa pensée, car elle rougit.
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— Que faites-vous donc aux Champs-Élysées, à cette heure-ci, grand philosophe ? lui dit-elle gaîment. Venez-vous aider mes bébés à faire leurs pâtés de sable ?
— Hé ! ma chère Suzanne, mes travaux ne sont peut-être pas si différents des leurs que vous pourriez le croire.
— Oh ! par exemple ! s’écria-t-elle naïvement, ouvrant ses beaux yeux étonnés.
— Quoi qu’il en soit, reprit Maxime avec un sourire, je me repose pour le moment. La fatigue m’a pris avec ces premiers jours de chaleur, au point que tout à l’heure je me sentais devenir idiot. Alors j’ai pensé qu’une longue course au grand air me remettrait, et je suis parti. Je vais comme ce-la jusqu’au bois de Boulogne.
— Nénette ne vous accompagne pas ?
— Nénette est sortie en voiture. Elle ne pourrait pas marcher autant que moi.
— Ah ! dit Suzanne, c’est pourtant un grand plaisir de marcher en causant. Moi, je trotterai durant des heures sans me fatiguer. Mais voilà !… les petits me retiennent.
Elle jeta un coup d’œil autour d’elle pour voir ce qu’ils faisaient.
— Gaston ! André ! Venez dire bonjour à l’oncle Maxime. Nounou, apportez donc Simone.
Les deux petits garçons, qui jouaient au cheval, accouru-rent avec un grand bruit de grelots, de cris de joie et de cla-quements de fouet, la petite Simone, sur les bras de sa nour-rice, ouvrait les mêmes doux yeux étonnés que sa mère ; et, comme on venait de lui apprendre à envoyer des baisers, elle
– 131 – embrassait à pleines lèvres sa menotte et l’agitait ensuite pendant un long moment, la tendant aux gens qui passaient.
— N’est-ce pas qu’ils ont bonne mine ? demanda Su-zanne avec orgueil.
— Certainement, dit Maxime. André grandit énormé-ment ; il va rattraper son frère. Il faut manger beaucoup de soupe, Tonton, si tu ne veux pas te laisser dépasser.
— Oh ! fit Gaston, en secouant son fouet d’un air de dé-dain, faudrait voir !…
Les enfants retournèrent à leurs jeux, et Maxime s’assit, pour causer un instant, sur une chaise de fer, à côté de Su-zanne. La nourrice, au milieu de l’allée, faisait marcher Si-mone en la tenant sous les bras. Le beau-frère et belle-sœur restaient donc seuls. Ils parlèrent de Lucien.
Mme Gerbier ne se plaignait pas de son mari. Au con-traire, elle dit à Maxime qu’il devenait plus raisonnable, la quittait moins sous prétexte d’aller au cercle, passait plus de temps à la scierie, et, le soir, demeurait volontiers à la mai-son, en famille. D’ailleurs il adorait ses enfants.
— Les garçons grandissent, dit-elle. Ils commencent à devenir une petite société pour lui. Ils me le ramèneront de plus en plus.
Elle racontait tout cela d’une façon très raisonnable, sans pose et sans exaltation, ne se donnant ni pour un ange ni pour une femme incomprise. Son but semblait être plutôt de persuader à Maxime qu’elle ne se sentait pas très malheu-reuse et que tout se passait chez elle de la façon la plus natu-relle du monde. C’était son attitude ordinaire depuis leur conversation à la scierie. Elle craignait que son beau-frère
– 132 – n’eût pris une idée trop défavorable de Lucien, et elle s’efforçait, depuis lors, d’effacer cette impression.
Maxime n’était pas tout à fait dupe de cette tranquillité apparente de cœur et d’esprit chez la jeune femme, mais sa délicate pudeur d’épouse le touchait profondément.
— Je suis bien aise d’avoir une bonne conversation tranquille avec vous, ma chère Suzanne. Cela me fait plus de bien au cœur et à l’esprit que je n’en attendais de ma prome-nade.
Il eut un soupir – peut-être de soulagement, peut-être de regret involontaire pour une influence bienfaisante qu’il ne rencontrait pas à son foyer.
Suzanne se mit à rire.
— En effet, dit-elle, vous cherchiez une diversion com-plète à vos hautes préoccupations, et vous ne pouviez mieux faire que de causer avec moi. Je suis si ignorante, si stu-pide !…
— Suzanne, dit Maxime gravement, si vous ne voulez pas que je me brouille avec vous, vous ne direz jamais de-vant moi du mal de vous-même – et pas plus de votre esprit que de votre cœur : je commence à croire qu’ils se valent.
— me Mon seul esprit, reprit M Gerbier, consiste peut-être à savoir que je n’en ai pas.
— Mais c’est déjà beaucoup, cela, surtout pour une femme.
— Ah ! mon pauvre Maxime, dit Suzanne fort amusée, vous avez une façon de faire des compliments qui n’alarme pas la modestie.
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— Est-ce que nous vous verrons ce soir, chez nous ? re-prit Maxime après un court silence. Viendrez-vous avec Lu-cien ?
— Mais c’est votre « dîner des grands hommes ? »
— C’est bien pour cela que j’y veux voir une femme su-périeure.
— À côté de la vôtre ?… Quelle ironie !
— Je ne parle pas de femmes savantes, je parle de femmes supérieures ?… Réellement, Suzanne, viendrez-vous ?
— C’est très gentil à vous d’insister, Maxime. Mais nous serions déplacés parmi vos amis… D’ailleurs votre consigne est impitoyable. Cette pauvre petite comtesse de Berval en sait quelque chose.
— La comtesse de Berval ! Mais elle mettrait tout mon petit cercle sens dessus dessous. Elle étourdirait mes pauvres savants par son caquet. Elle tâcherait de les entraîner à ses vendredis… C’est une plaie, un fléau, la comtesse de Berval ! Ne vous comparez pas à cette poupée à ressorts, Suzanne, je vous en supplie !
— Elle sait causer ; moi, je ne sais pas. Elle s’entend à recevoir dans la perfection… Je vous assure, Maxime, qu’elle n’est pas nulle du tout. Lucien l’admire beaucoup, il me la cite souvent comme exemple.
— Vous vous mettez toujours au-dessous de toutes les femmes, Suzanne, même au-dessous des femmes que Lucien admire, comme vous dites. Vous êtes désespérante… Quant à Mme de Berval, je voudrais bien que Nénette fût un peu moins avec elle, et un peu plus avec vous. Comment se fait-il que vous ne sortiez jamais avec votre sœur ?
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— Oh ! ce ne serait pas amusant pour Nénette de sortir avec Nounou et les enfants, dans une voiture encombrée de ballons, de cerceaux, et de regarder jouer mes gamins toute une après-midi. Songez donc !…
— C’est vrai, dit Maxime, vous ne quittez pas vos en-fants, vous.
Il regarda, d’un œil songeur, toutes les élégantes qui dé-filaient dans leurs équipages, et les désignant d’un léger mouvement de tête :
— Vous êtes une fameuse exception, allez ! En France, la femme du monde s’efforce d’être aussi peu mère que pos-sible. Elle joue au plus fin avec la nature… Mais on ne trompe pas cette partenaire-là, et la nature se venge sur toute notre race.
Tout à coup, Suzanne, dont l’attention venait de se por-ter vers la chaussée, s’écria :
— Tiens, mais les voilà justement !
— Qui donc ?
— me M de Berval et Nénette.
Maxime, en effet, reconnut sa femme et la comtesse, dans la voiture de celle-ci. C’était un équipage fort élégant, attelé d’une paire d’alezans magnifiques, avec cocher, valet de pied, en livrée marron, culotte de peau blanche et bottes à revers. Les deux amies, l’une très brune, l’autre très blonde, toutes deux parfaitement jolies et parfaitement habillées, avec un goût sobre et savant, gagnaient à cette mise en scène tout ce que la beauté de la femme gagne à être riche-ment sertie. On les remarquait beaucoup ; leur passage fai-sait sensation. Un petit voyou, au nez retroussé, qui traînait
– 135 – impudemment ses chaussons de lisière dans le sable de la splendide avenue, passait en ce moment juste devant Maxime et Suzanne. Il suivit la direction générale des re-gards, vit le superbe équipage, dont les chevaux steppaient très haut, dont les chaînes et les gourmettes étincelaient ; il vit les deux belles dames appuyées sur les coussins ; et, avec ce scepticisme du gavroche qui ne respecte même pas la ma-jesté de l’or – ce dernier dieu d’ici-bas – il s’écria d’une voix aiguë :
— Mince !… Pour des grues chic, c’est des grues chic. Bibi s’y connaît.
Maxime fit le geste de lever sa canne ; le vaurien s’enfuit en ricanant. Suzanne riait de bon cœur.
— Voyons, dit-elle à son beau-frère, qui restait sombre, vous n’allez pas vous vexer de ce que chante ce polisson ?
— Hé non, répondit le savant, ce n’est pas cela qui me préoccupe.
— Vous pouvez être sûr, au moins, que Nénette ne nous a pas aperçus, reprit Suzanne. Elle aurait certainement fait arrêter pour vous rejoindre.
Maxime tourna la tête et regarda Mme Gerbier. Celle-ci rougit légèrement. Elle avait cru remarquer, en effet, que sa sœur, en passant devant eux, avait pris soin de baisser son ombrelle.
Ni l’un ni l’autre n’ajouta un seul mot. Le jeune homme, pensif dessinait des demi-cercles dans le sable, avec sa canne.
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— Ah ! bon, voilà Norbert, à présent, s’écria Suzanne. Quel drôle de genre de monter à cette heure-ci plutôt que le matin.
L’officier, en veston gris, culottes fauves très collantes, bottes droites, et coiffé de clair, passait sur un très joli che-val. Il vit Dulaure à côté de M me Gerbier et les salua d’un geste large, tout en rapprochant imperceptiblement la main gauche et serrant les genoux, ce qui fit danser sa monture.
— Un joli cavalier tout de même, n’est-ce pas ? fit re-marquer Suzanne.
— Il plaît aux femmes, dit Maxime.
Après un silence, le savant reprit, comme si la conversa-tion eut suivi le cours de ses propres pensées :
— S’habiller à la mode, connaître le dernier mot créé par l’argot élégant, et la dernière façon inventée par le tailleur en renom, être beau si l’on peut – et encore cela n’est pas bien nécessaire, – être brutal et câlin, s’adresser tout de suite aux sens et bien faire voir qu’on méprise absolument tout le reste… Oui, voilà ce qu’il faut aujourd’hui pour réussir au-près des femmes.
— Ces pauvres femmes ! dit Suzanne. Savez-vous que vous êtes sévère pour elles. Heureusement vous reconnais-sez qu’il y a des exceptions.
— Oui, fit-il – la regardant encore bien en face, de son singulier regard, à la fois aigu et voilé, scrutateur et impéné-trable.
Elle allait nommer Étiennette. Un bizarre sentiment de gêne la retint. Les réticences de son beau-frère finissaient par l’impressionner. Pour remettre la conversation sur un
– 137 – terrain où elle se trouvât plus à l’aise, la jeune femme nom-ma de nouveau son cousin, Norbert d’Épeuilles.
— Vous savez qu’il parle de donner sa démission.
— Pourquoi ? demanda Maxime.
— Il prétend que le métier d’officier en temps de paix est le plus stupide de la terre. Trois ou quatre fois, il a cru que la guerre allait éclater. Cela lui faisait prendre patience. Mais il commence à dire que c’est fini, qu’on ne tirera plus l’épée…
— Qu’il se fasse envoyer au Tonkin ! s’écria Maxime avec une certaine vivacité.
Suzanne rit tout bas, d’un air qui voulait être malicieux.
— Au Tonkin ?… Il n’y a pas de danger ! Ce n’est pas ce-la qu’il veut. Il aime trop son Paris, le petit cousin. C’est parce qu’il est question d’augmenter son grade, mais de l’envoyer en province, que le beau Norbert se prépare à don-ner sa démission.
— Et que dit à cela le général ?
— Oh ! mon oncle est désolé. Les d’Épeuilles ont été mi-litaires de père en fils depuis quatre siècles.
— Ne peut-il donc rien sur le vicomte ?
— Lui ?… Est-ce que Norbert l’écoute ? Qui est-ce qu’il respecte, au fond, mon cousin, je vous le demande ? Pour un peu, il traiterait son père de vieille baderne. D’ailleurs, par-faitement indépendant du général. Il possède la fortune de sa mère, l’héritière des Roquebrune. Il est assez riche, Norbert, et, d’ici quelques années, il fera un mariage d’argent, vous verrez ça.
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— Dites donc, Suzette, pour une bonne petite créature comme vous, vous avez la langue assez dure en parlant de votre cousin.
— me Il me fait de la peine, dit M Gerbier. Cela me dé-concerte, m’effraie, de voir ce caractère dans notre famille. Mes grands-parents, mon oncle, qui lui ont toujours cédé, vont peut-être avoir du chagrin à cause de lui.
Elle se tut un instant, puis reprit à voix basse, très grave :
— Ce que je vais vous dire, Maxime, est pour vous seul, n’est-ce pas ? Eh bien, si Norbert ne veut pas quitter Paris, s’il va donner sa démission, c’est qu’il a une intrigue avec une femme du monde. Lucien le sait de bonne source et craint un gros scandale. Ce qui me rend si sévère pour ce garçon, c’est qu’au fond il se moque de l’amour, et s’en vante. Il n’est même pas capable d’éprouver une grande pas-sion. Pour un caprice d’une heure, il perdrait une femme…, une femme de son monde…, la femme de son meilleur ami…, peu lui importe !
— Quelle terrible psychologie est la vôtre ! dit Maxime, au fond point fâché de l’entendre dire ce qu’il supposait de-puis longtemps.
— Je ne fais pas de psychologie, mon ami, reprit-elle. Je sais.
Un moment après, il prit congé d’elle. Comme elle lui faisait remarquer qu’il avait manqué sa promenade en l’écoutant bavarder, Maxime lui dit :
— Mais non, je vais tout de même au Bois.
— Vraiment ? Il est bien tard.
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— Je prendrai un fiacre.
— Alors vous ne marcherez pas. C’était votre seul but. Pourquoi y allez-vous ?
Elle s’amusait gentiment de cette contradiction du sa-vant avec lui-même. Mais il parut contrarié de son insis-tance. Elle appela les enfants pour faire diversion.
Quand il eut embrassé ses petits neveux, Maxime sauta dans une Victoria de louage qui passait à vide. Mme Gerbier l’entendit qui disait : « Aux Acacias. »
« Aux Acacias ! » se dit-elle. « Lui, aux Acacias, prenant la file. Ah ! bien, voilà du nouveau. »
Dulaure, cependant, ne prit pas la file en arrivant au Bois. Il fit attendre le cocher près de la grille, et gagna à pied l’avenue des Acacias. Une vague obsession le tourmentait. Il avait envie de revoir cet équipage au luxe si pompeux, si sûr, dans lequel trônait sa femme – la femme d’un modeste sa-vant. L’apparition de Nénette dans un cadre si différent de celui qui était le sien, de celui où il aimait à la voir, l’étonnait comme une révélation inattendue. Pourquoi n’avait-elle pas épousé un homme comme le comte de Serval, qui lui eût donné la fortune, le rang ? Qui donc s’était trompé ? Elle ?… ou lui ?… ou tous les deux ?… Est-ce qu’elle le regretterait, par hasard ?…
Il marchait lentement sur la partie de la promenade ré-servée aux piétons, et regardait, l’une après l’autre, toutes les voitures. Sa vue, peu habituée à ce spectacle, s’y em-brouillait, s’y fatiguait. La double file descendait, remontait, et, sans cesse, il fallait porter les yeux tantôt sur un courant, tantôt sur l’autre. Il s’irritait devant cette exhibition, se de-mandait quel plaisir tous ces gens pouvaient trouver à circu-
– 140 – ler ainsi au pas, comme on le fait – Dieu sait avec quelle im-patience ! – dans une rue très encombrée. Mais, sur sa tête, les dômes embaumés des acacias laissaient tomber tomme une pluie de parfums. À sa droite, les petites allées s’enfonçaient sournoisement sous les feuillages… Il eût vou-lu rencontrer Nénette, l’arracher à cette cohue malsaine, l’entraîner dans quelqu’un de ces frais sentiers, et là, lui dire encore, ainsi qu’aux jours d’autrefois, tout ce qu’elle éveillait dans son âme.
Soudain il l’aperçut.
Elle se tenait toujours à la droite de Mme de Berval, dans la superbe voiture. Mais, comme l’équipage de la comtesse se trouvait dans la file descendante, allant vers Paris, Maxime s’en voyait séparé par toute la largeur de la file as-cendante. D’ailleurs, ces dames ne regardaient pas de son côté. Toutes deux se tournaient vers le trottoir des cavaliers, causant avec Norbert d’Épeuilles, qui caracolait à leur por-tière. La conversation paraissait pleine de gaîté.
Une douleur aiguë traversa le cœur de Maxime lorsqu’il vit Nénette, inconsciente de sa présence, à lui, rire et s’entretenir avec cet homme, ce fat sans âme, ce banal sé-ducteur de femmes.
Dire que c’était son cousin ! Dire qu’il la tutoyait en ce moment même !
Tout l’irritant supplice que cette familiarité imposait à Maxime au cours de ses fiançailles ressuscita pour lui, tout à coup.
Il n’en avait pas souffert depuis son mariage, car, possé-dant l’art de tenir les gens à distance, il avait su empêcher le
– 141 – vicomte de trop encombrer son intérieur. L’officier ne venait pas souvent rue du Luxembourg.
« Mais, » songeait à présent Maxime, « Nénette a cent occasions de le voir au dehors ; chez ses grands-parents, en visite, à la promenade… »
D’un brusque effort, il chassa l’odieuse jalousie qui nais-sait malgré lui, en lui.
« Quoi ! » se dit-il avec un remords, « moi la soupçon-ner ! Même de coquetterie ! Quelle abomination ! Si elle était capable d’oublier jamais ses devoirs, ce ne serait pas pour un bellâtre comme ce Norbert. Elle le connaît à fond. Elle le juge comme fait Suzanne… Comment ! mais je crois bien… Elle le lui dit, en face ! Ma pauvre Nénette ! ma pauvre chérie ! Elle si foncièrement honnête !… Je ne la rends déjà pas trop heu-reuse, avec mes manies de vieux savant… Est-ce que je vais l’espionner, maintenant ?… Est-ce que je vais prendre auprès d’elle le vilain rôle d’un jaloux ?… Il ne me manque plus que cela… Mais elle me détesterait à la fin, et elle aurait bien rai-son. »
En réfléchissant ainsi, Maxime rejoignit son fiacre et se fit ramener rue du Luxembourg. Le mauvais cheval qui le traînait le déposa devant sa porte un peu en retard pour le dîner. Il trouva ses amis, Berger-Ricard, Dufournel, Masse-ran, d’autres encore, réunis dans la bibliothèque. Cette grande pièce servait en été de salon, parce qu’elle était fraîche et gaie, avec ses vastes baies ouvertes sur la verdure du Luxembourg.
Étiennette y circulait, gracieuse et blanche comme les statues, avec sa robe en surah crème, couverte de guipures. Elle avait l’air joyeux et reposé. Son mari trouva ce soir-là
– 142 – ses yeux bleu foncé si candides et si doux qu’il ne put s’empêcher de l’embrasser devant tout le monde. Il voulait anéantir sous cette caresse toutes ses cruelles pensées.
Lucien et Suzanne parurent. L’industriel avait pris au mot les instances de Maxime auprès de sa femme et se mon-trait enchanté d’être admis au « dîner des grands hommes. » Ses allures bon enfant, sa respectueuse timidité devant toutes ces gloires, l’adorable simplicité de sa femme, firent accepter le couple avec la meilleure grâce du monde par les convives habituels.
La conversation garda son tour ordinaire, allant des spé-culations les plus hautes à la fantaisie la plus extravagante, avec le primesaut, la verve, la profondeur, d’esprits très di-vers mais également supérieurs, qui ont assez de confiance en eux-mêmes et les uns dans les autres pour paraître élevés sans orgueil et simples sans médiocrité.
Quand on servit le café dans la bibliothèque, la lumière de cette belle journée de juin s’éteignait, et les domestiques apportèrent des lampes. Un cri de protestation s’éleva. Il fal-lut les remporter. La clarté était encore suffisante pour cau-ser, fumer et déguster le moka. Et c’était un si beau spec-tacle, ce jour qui s’effaçait, ces étoiles qui s’allumaient au-dessus des profonds ombrages, tranquilles et noirs, du Luxembourg.
Une espèce de silence recueilli régnait, dans la douceur de cette admirable soirée, lorsque la porte s’ouvrit à deux battants, tandis qu’une voix retentissante annonçait :
— me M. le comte et M la comtesse de Berval.
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Il y eut, parmi ce groupe d’intimes – ce groupe si uni qu’on s’y permettait le silence et la rêverie – comme un sur-saut de stupeur.
Dans l’ombre, Maxime chercha des yeux Étiennette, pour lui lancer un regard de reproche. Il ne distingua que la robe blanche de la jeune femme qui flottait, onduleuse, au-devant des nouveaux venus.
— Je suis peut-être indiscrète…, murmurait précipi-tamment la petite comtesse.
— Du tout, du tout, chère Philippine, répondait tranquil-lement Mme Dulaure.
Le maître de la maison tendit froidement la main et fit apporter de la lumière.
Comme il se retournait, après avoir répondu tant bien que mal aux politesses du comte, il se heurta contre Berger-Ricard, qui s’évadait précipitamment.
— Vous ne partez pas si tôt, mon cher maître ?
— Mais si… mais si… Je suis obligé… J’avais oublié de vous dire…
Et, bredouillant une incompréhensible excuse, le célèbre docteur se précipita dans l’antichambre, suivi par Maxime consterné.
À l’intérieur de la bibliothèque, M me Dulaure procédait aux présentations :
— M. le comte de Berval… M. Dufournel, notre illustre secrétaire perpétuel. M. Masseran, le célèbre voyageur… Mme la comtesse de Berval.
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— Oh ! dit Masseran, adossé contre une cheminée, sa crinière de lion rejetée en arrière, inutile de nous présenter… J’ai déjà rencontré madame.
— Tiens, où donc ?… fit Nénette étonnée.
— Je ne me souviens pas…, dit, en hésitant, la com-tesse.
— Où donc avez-vous rencontré Mme de Berval ? de-manda Maxime, qui rentrait.
« Tant mieux, » songeait-il, « Masseran la connaît. Me voilà sauvé de ce côté. Car il a l’ironie féroce avec les impor-tuns. »
Dans le silence de la grande bibliothèque, retentit la voix profonde de Masseran, « le célèbre voyageur » :
— Mais, j’ai rencontré madame – à moins que je ne me trompe fort – dans une forêt du centre de l’Afrique, vers les sources du Congo. Elle était même, suivant la mode de ces pays-là, beaucoup moins vêtue qu’aujourd’hui, ce qui lui y allait beaucoup mieux. Une simple ceinture de plumes – du meilleur goût du reste, – des colliers très compacts, beau-coup trop compacts…
— Mais, monsieur…, s’écria la petite comtesse furieuse.
— Comment, madame, reprit Masseran avec le plus grand calme, ce n’était pas vous ?… Je me serais donc trom-pé ?… Une ressemblance, alors… Oh ! une bien frappante ressemblance…
Suzanne et Lucien, pouffant de rire, se tournaient vers une fenêtre, faisaient semblant d’admirer le paysage, et tâ-chaient de ne point éclater. Le comte de Berval, un petit
– 145 – homme chauve, élégant et borné, maître des requêtes au Conseil d’État, tortillait ses gants, et, par une vieille habitude de duelliste réputé, se demandait s’il ne les jetterait pas à la figure de Masseran.
Étiennette entraînait Philippine et lui disait :
— Ne l’écoute donc pas, ma chérie. Il est insupportable, ce grand homme. Son bonheur est de faire grimper les gens à l’arbre.
Et Masseran chuchotait à Maxime :
— Si je la connais ! Elle me fait traquer partout pour que je me montre à ses soirées. J’espère bien que maintenant elle n’y reviendra plus.
La porte s’ouvrit de nouveau, et la voix du valet de chambre annonça :
— M. le vicomte d’Épeuilles.
— Oh ! mais, tout le faubourg alors !… murmura Masse-ran. Moi, je fais comme Berger-Ricard, je me sauve.
Les autres habitués du « dîner des grands hommes » ne tardèrent pas à disparaître également. Il ne resta, avec les Berval et Norbert, que Lucien Gerbier, sa femme et le vieux Dufournel. Cet octogénaire, comme l’avait remarqué Né-nette, aimait la société des jolies femmes. Le frou-frou de leurs jupes, leurs mines coquettes, leurs menues flatteries, l’enchantaient. Il demeura là jusqu’à onze heures, lui qui, ré-gulièrement, faisait venir à dix heures sa voiture, avec l’homme de confiance attaché à sa personne, qui le ramenait chez lui.
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Suzanne Gerbier, voyant la physionomie sombre de Maxime et comprenant à moitié ce qui se passait, voulut res-ter jusqu’à la fin, s’efforça de mettre tout le monde à l’aise, de montrer de la gaîté, de l’animation. Elle tâcha de détour-ner la conversation lorsque la comtesse de Berval tenta de persuader à Étiennette que cette immense bibliothèque ferait une admirable salle de danse. Mais Nénette saisit la balle au bond. « Certainement. Quelle excellente idée ! L’hiver pro-chain elle donnerait une grande soirée musicale et dan-sante. »
Elle poussa la hardiesse jusqu’à en appeler à son mari lui-même.
— N’est-ce pas, Maxime, que Philippine a raison ? Il faudra que nous donnions un bal.
— La comtesse de Berval a toujours raison, quoi qu’elle dise, répondit Dulaure en s’inclinant d’un air glacial.
La froideur du savant, d’ailleurs, ne semblait être remar-quée par personne, si ce n’est par Suzanne, qui en souffrait. Mais Norbert et Étiennette rivalisaient d’entrain. Lucien, qui, durant le dîner, s’était imposé, en présence des grands hommes, un silence assez pénible pour lui, se rattrapait avec usure. Philippine de Berval coquetait avec le vieux Dufour-nel, dont le visage ridé se transfigurait. Le comte de Berval, enfoncé dans un angle, écoutait, ou dormait peut-être. Per-sonne ne s’inquiétait du maître de la maison.
À la fin, Maxime, sous prétexte de mettre la dernière main à un travail pressé, et déclarant qu’il allait revenir, céda la place, s’exila lui-même de sa chère bibliothèque.
Étiennette remarqua son manège, comprit qu’il ne re-viendrait pas, qu’il la laissait seule en face des gens qu’elle
– 147 – avait pris sur elle d’inviter, « Il me le paiera ! » se dit-elle. Toute la surexcitation nerveuse qu’elle dépensait depuis une heure à le braver, se tourna en colère violente.
« Comment ! » pensait-elle, « il reçoit ses amis, et je ne pourrais quelquefois réunir les miens, chez moi ! »
Elle continua de sourire à ses hôtes, mais sa figure, mal-gré elle, se crispait. Elle perdait le fil des plaisanteries.
— Qu’as-tu donc tout à coup ? demanda Philippine. Tu n’es plus à ce que nous disons.
— Laissez-la, dit Norbert. Elle comprendra demain ma-tin. Ces gens de science, voyez-vous, ne sont jamais à ce qu’on fait autour d’eux.
— Eh ! laisse donc la science tranquille ! Elle m’assom-me, la science !… s’écria Nénette.
— Et les savants aussi, va, ma pauvre cousine, c’est bien facile à voir, murmura l’officier près de son oreille.
Suzanne, inquiète de l’état d’esprit où elle voyait sa sœur, aurait bien voulu lui parler à part, un instant, avant de s’en aller. Elle n’en trouva pas l’occasion, et dut suivre Lu-cien qui l’entraînait.
Tout le monde, à ce moment, était dans l’antichambre. Lorsque Nénette eut embrassé sa sœur sur le seuil de la porte, elle se retourna très vivement et demeura pétrifiée de ce qu’elle aperçut.
Derrière le comte de Berval et le domestique l’aidant à passer son paletot, Norbert posait une mantille sur les épaules de la comtesse. Mais, en croisant la mantille, il atti-rait contre lui Philippine, lui murmurait quelque chose à
– 148 – l’oreille, et baisait tendrement cette oreille. Nénette eut la présence d’esprit de parler très haut vers l’escalier pour avoir l’air d’être encore occupée de Suzanne, afin qu’ils ne pussent pas supposer qu’elle les avait surpris.
— Eh bien donc, adieu, ma chérie, lui dit la comtesse, qui lui tendit ses joues avec un calme parfait.
— Au revoir, Nénette, fit Norbert.
Il fit mine de vouloir aussi être embrassé, et comme sa cousine se reculait brusquement :
— Oh ! dit-il, en s’inclinant. Madame…
Il ajouta :
— Voilà ce que c’est ! On ne m’embrasse plus, moi, de-puis qu’on a goûté à l’arbre de la science.
Sur cette équivoque plaisanterie, il disparut dans l’es-calier.
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