Névrosée
Chapitre VII............................................................................ 95
Chapitre VII
Trois semaines plus tard, on lisait dans les Échos de tous les journaux mondains :
« Hier, à Sainte-Clotilde, a été célébré, devant une brillante assistance, le mariage de M. Maxime Dulaure, le savant bien connu, avec Mlle Étiennette Durand-d’Épeuilles. Les témoins de la mariée étaient le général comte d’Épeuilles, son oncle, et M. Lucien Gerbier, son beau-frère, le grand industriel. Les té-moins du marié étaient M. Dufournel, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, et M. Berger-Ricard, doyen de la Facul-té de Médecine. Toutes les illustrations du monde savant et l’élite du faubourg Saint-Germain assistaient à cette cérémonie. »
Des milliers de regards distraits parcoururent ces quelques lignes. Les lecteurs qui les étudièrent le plus atten-tivement furent ceux qui n’avaient rien à démêler avec la science et ne mettaient jamais les pieds dans un salon du noble faubourg. Ceux-là retinrent les noms, les titres, les gé-néalogies, et en parlèrent longuement dans des soirées au quatrième étage, entre deux verres de sirop.
Puis ce fut tout.
On oublia cet entrefilet, comme tant d’autres sem-blables. Courtes lignes, qui pourtant marquent le couronne-ment d’un rêve et parfois le début d’une éternelle désillusion. Qu’importe ! La vie suit son cours, unissant un couple après l’autre… Le but n’est pas qu’ils soient heureux, tous ces êtres
– 95 – qui s’ouvrent en souriant leurs bras. Le but est qu’ils s’étreignent, qu’ils donnent le jour à des êtres nouveaux, puis qu’ils se flétrissent et disparaissent. Jusques à quand ?…
Mais, dans la cruelle surprise des amants, qui voient leur chimère sublime se réduire à cette fonction ; dans le navre-ment suprême de leurs âmes prises à ce piège de la nature ; dans l’âpre duel de leur double néant stupéfait de s’entrevoir, il est tant de tragique grandeur, que jamais ne se lassera le cœur humain d’écouter des histoires d’amour.
Ah ! combien ils s’aimaient encore, ce Maxime et cette Étiennette, le soir d’automne sombre et mouillé où ils des-cendirent de voiture devant leur maison de la rue du Luxem-bourg, après leur long voyage de noce !
Durant trois mois, ils avaient erré par l’Europe, ne se fixant nulle part, quittant les bords d’un lac bleu pour un cha-let dans les sapins, et la solitude d’un logis de pêcheurs sur le rivage d’une mer tourmentée pour les merveilles artistiques de quelque fastueuse capitale.
Tout ce que la fantaisie du songe, tout ce que la grâce de la nature, tout ce que les résultats accumulés de la vieille ex-périence humaine, tout ce que la soif de savoir et l’ivresse de rêver, peuvent ajouter aux extases de la passion, tout cela, les deux époux venaient de le goûter ensemble. Ils l’avaient cherché, trouvé, recueilli, au hasard de leur course errante : tantôt sous quelque nuit radieuse de l’Adriatique, tantôt dans l’horrible silence des glaciers, tantôt parmi l’éblouissement de chefs-d’œuvre immortels, tantôt encore en face du mé-lancolique Océan.
C’est Maxime qui avait voulu faire ce capricieux voyage, sans route et sans but. Il sut inspirer à Étiennette ce goût de
– 96 – partir le matin sans trop savoir où l’on couchera le soir, de rester où l’on se trouve bien et de quitter ce qui ennuie, d’oublier en contemplant la nature toutes les descriptions des guides, et de dégager son esprit des admirations conve-nues.
Après quelques inquiétudes au sujet de bagages égarés, quelques suppositions timorées sur ce que leurs amis pense-raient d’eux, la jeune femme s’était laissé faire de très bonne grâce. Elle prit même tellement plaisir à cette vie de mou-vement, d’émotions, de perpétuels enthousiasmes, qu’elle éprouva comme un serrement de cœur le soir de son retour à Paris. Un affreux soir d’octobre, d’ailleurs, glacé, fangeux, d’une tristesse odieuse. À la gare, lorsqu’elle monta dans le fiacre éclaboussé, nauséabond qui la ramenait avec Maxime dans leur demeure commune, leur chez-eux, elle sentit sou-dain ses yeux se mouiller.
Était-ce fatigue nerveuse ? Était-ce un pressentiment ?
L’existence journalière, avec sa monotonie forcée, avec ses heurts imperceptibles mais incessants, qui usent l’amour comme une impalpable poussière use à la longue le diamant, commençait pour les deux époux.
Là seulement est la véritable pierre de touche de la ten-dresse. Qu’allait-il en résulter pour eux ?
Le lendemain même de leur retour, lorsque Étiennette ouvrit les yeux le matin, vers huit heures, elle aperçut le lit jumeau du sien vide à côté d’elle.
Maxime était déjà levé. Où était-il ?
Au cours de leur voyage, dans les lits d’hôtel, souvent fort étroits, elle ne faisait jamais un mouvement sans qu’il
– 97 – s’éveillât, et elle était sûre, en soulevant ses paupières, de rencontrer deux prunelles pleines de douce passion et d’attentive sollicitude. Aujourd’hui, dans cette chambre en-core presque inconnue pour elle, cette couche déserte et en désordre lui donna une sensation d’abandon.
Elle sonna, demanda son thé, que la femme de chambre lui apporta.
— Savez-vous où est monsieur ?
— Je crois que monsieur est descendu, madame.
Ah ! oui, c’est vrai, les deux étages… Et, en bas, ce sé-vère appartement de garçon, qui ne plaisait pas à Nénette.
Elle passa l’un des jolis peignoirs en surah et en den-telles de son trousseau, puis partit à la recherche de son ma-ri.
Un escalier intérieur, fort coquet avec ses tapis et ses tentures, reliait les deux appartements. Malgré cela, c’était un voyage pour aller de la chambre à coucher au cabinet de travail de Maxime. Il fallait traverser toute la grande biblio-thèque, qu’Étiennette, en la revoyant, trouva décidément lu-gubre.
Au bruit de la porte, Maxime leva sa belle tête, en ce moment chargée d’une intense préoccupation. L’expression de son visage, à la vue de sa femme, ne changea pas. Tout entier à quelque idée dominante, il s’écria :
— Figure-toi ce qui arrive, Nénette ! Viens un peu voir.
Il lui donnait ce surnom, qu’il avait trouvé ridicule en l’entendant pour la première fois, et dont maintenant il ne
– 98 – séparait plus les syllabes de la gracieuse image adorée de sa jeune femme.
Mais elle demeura toute droite, sans s’approcher, de l’autre côté de son bureau.
— Tu te rappelles bien, continua-t-il, mon hypothèse sur le rôle des fibres cortico-striées dans la région grise centrale du cerveau, et sur l’existence, dans la couche corticale, de foyers isolés d’excitation motrice ?… Tu sais les expériences que je comptais faire pour…
Arrivé là, il remarqua la singulière attitude de Nénette, et s’interrompit pour lui demander :
— Qu’est-ce que tu as donc, ma chérie ?
— Vous ne m’avez seulement pas dit bonjour, répondit-elle avec un ton maussade.
Maxime demeura un instant abasourdi. Cette vétille glis-sée entre les hautes pensées qui le passionnaient, le déso-rienta. Il se passa la main sur le front, comprit, et, souriant avec indulgence : Ah ! que tu es femme tout de même ! dit-il en se levant pour l’embrasser.
Elle recula devant ses bras tendus.
— Ce n’est pas gentil ce que vous me dites là.
— Pas gentil ?
Il rit et redevint l’amoureux des premier jours.
— Pas gentil ?… Mais si, Nénette ! Qu’y a-t-il de plus gentil qu’une femme, qu’une petite femme comme toi ?… Mais je ne veux pas que tu me dises vous, comme dans ton
– 99 – faubourg Saint-Germain. Est-ce que tu vas me bouder ? Ce serait la première fois.
Elle se laissa câliner d’assez bonne grâce. Mais une lé-gère blessure lui resta – un commencement de jalousie pour cette science qu’elle avait courtisée elle-même, et qu’elle en viendrait peut-être à détester comme une rivale.
Au hasard, Étiennette plongea les doigts dans le mon-ceau des lettres accumulées pendant l’absence de son mari, et dont il prenait connaissance lorsqu’elle était entrée.
— Qu’est-ce que tu me disais donc tout à l’heure ? fit-elle d’un air distrait, tout en déchirant quelques enveloppes.
— Mais, ma chérie, quelque chose d’une importance ca-pitale pour moi. Une de mes hypothèses de prédilection, sur le cerveau, a été reprise par un médecin américain. Il a fait les expériences que je comptais entreprendre, et les a faites avec un plein succès. De sorte que j’ai à la fois la satisfaction d’avoir vu juste et le regret de n’avoir pu mettre en lumière moi-même ma propre théorie. Voilà ce qu’il en coûte de tomber amoureux, et de courir le monde pendant trois mois avec une petite femme adorée, qui vous fait oublier tous vos plus chers travaux…
Elle dit sèchement :
— Oh ! mais vous n’avez pas tardé ce matin à les re-prendre.
Sans vouloir remarquer la disposition agressive où se trouvait la jeune femme, le savant poursuivit :
— Songe donc ! Cet Américain a eu la chance de rencon-trer un sujet merveilleux : un malade dont le cerveau avait été mis à nu par une dégénérescence de la boîte crânienne…
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Étiennette s’assit avec un léger soupir d’impatience.
— Ce que je raconte là paraît te fatiguer. Peux-tu suivre mon explication ? demanda Maxime avec sollicitude.
— J’aimerais mieux que tu choisisses un autre moment, mon ami. Les domestiques attendent mes ordres. C’est à peine si je connais notre appartement… J’ai affaire par-dessus la tête.
— Soit. Va, ma chérie. Je te demande bien pardon…
Il la suivit des yeux, non sans un imperceptible senti-ment de malaise, tandis qu’elle sortait d’un air presque irrité.
« L’ai-je donc contrariée involontairement ? Qu’a-t-elle ? » se demanda-t-il.
Pendant quelques minutes, le menton sur sa main, il ré-fléchit, et ses réflexions se terminèrent par un sourire.
Il se rappelait de petits froissements semblables qui, au cours de leur voyage de noce, s’effaçaient sous leurs baisers.
« Les femmes n’entendent jamais ce qu’on leur dit, » songea-t-il, « mais seulement ce qu’elles ont dans la tête. Qu’importe ! Il est si doux et si facile de les consoler. »
Pour la première fois depuis que Maxime avait rencontré Nénette, il disait « les femmes, » en songeant à elle.
Jamais encore, jusqu’à cette heure, il n’avait voulu re-connaître en elle les défauts de ce sexe « aux cheveux longs, aux idées courtes, » comme dit la vieille sagesse hindoue.
Lorsqu’elle avait débité devant lui ces jolis raisonne-ments faux que les femmes déroulent avec leur délicieux aplomb, et qu’elle-même alourdissait encore d’un brin de
– 101 – pédanterie, il s’était peint le plaisir futur d’éclairer son intel-ligence. Quand elle avait trahi la déconcertante mobilité de ses pareilles, il s’était réjoui de ce que, chez elle, le savoir n’excluait pas le caprice et la grâce. Quand elle avait voulu l’absorber, esprit et cœur, dans sa propre personnalité tyran-nique, il avait trouvé doux d’être si complètement aimé.
En somme, après deux mois de fiançailles et trois mois de mariage, ce fin psychologue ne connaissait pas encore la compagne qu’il s’était donnée.
Sa surprise fut donc très grande lorsque, plus tard, es-sayant de revenir sur le récit de cette expérience qui le pas-sionnait, et développant devant sa femme sa théorie des fibres cortico-striées, il se vit reçu avec la même froideur dis-traite. À qui Nénette en avait-elle ? À la substance grise du cerveau ?… ou à lui-même ? En général, elle s’intéressait à ses poursuites. Il se creusa vainement la tête, ne comprit pas, et, comme d’ailleurs la jeune femme se montrait aimable en dehors des questions de science, pour quelques jours il ne lui parla pas de ses travaux.
Étiennette, qui, depuis tant de semaines, voyait cet homme supérieur uniquement préoccupé d’elle-même, lui en voulait en secret d’une première distraction. Et cette distrac-tion était mal tombée, juste au moment de leur retour, alors qu’elle accourait vers lui, de la chambre où elle s’était éveil-lée toute seule, et sous une impression un peu mélancolique.
L’égoïsme, chez la femme, n’a d’égal que sa puissance de dévouement. Comme elle donne tout, elle veut tout. Elle peut livrer à son amant, avec un sourire, son honneur, ses biens, sa vie. Mais elle le torturera durant des années pour une parcelle de cette âme d’homme dont elle ne se croira pas
– 102 – la maîtresse, pour un seul repli du cœur qu’il voudra sous-traire à son empire.
Tout au contraire de l’homme, la femme n’est jamais dominée par aucune passion plus forte que l’amour. Elle peut se tromper elle-même, croire que l’ambition, la religion, l’art, remplissent entièrement son cœur… Si elle était capable de s’examiner avec clairvoyance, elle reconnaîtrait que les es-poirs, les consolations, les joies, puisés à de telles sources, empruntent leur saveur âpre ou douce à quelque intime pen-sée d’amour.
Étiennette, en son goût sincère pour la science, avait dépensé les ardeurs que les vierges de vingt ans amortissent dans la fureur des bals, la folie des chiffons, et parfois – de plus en plus rarement à notre époque – dans les extases age-nouillées au pied de la croix, derrière les tristes murs d’un cloître. Suivant les siècles, l’idéal change, aussi bien pour la jeune fille que pour les nations et pour l’humanité. Depuis quelques années, c’est la substance poudreuse des livres qu’on donne en aliment à cette créature tourmentée dès l’enfance par la vocation toute puissante de la maternité. Elle s’attache à cette proie avec l’intense avidité de ses chastes et mystérieux désirs. Elle s’y trompe si bien quelquefois qu’on la voit – navrant spectacle ! – sacrifier sa beauté même à cette stérile passion, et se flétrir dans l’étude comme une pauvre plante à laquelle son atmosphère naturelle a manqué. Sous une influence desséchante, elle devient un être sans sexe et sans grâce, dont l’ingrat aspect décourage le capri-cieux Amour lui-même.
La belle Étiennette n’eût jamais été si loin. Mais sa facile intelligence l’avait fait se prendre à ce piège d’orgueil. Le travail intellectuel lui coûtait si peu ! Elle croyait vraiment
– 103 – aimer le savoir pour lui-même. Durant ses fiançailles, elle s’acharna plus que jamais à l’étude pour le bonheur de voir passer au fond des yeux de Maxime cet éclair d’étonnement ravi, qui semblait à la fière amoureuse le plus délicieux des hommages.
Le jour devait nécessairement venir où de pareilles sen-sations s’émousseraient, disparaîtraient pour elle. Ce jour-là, Étiennette cesserait de s’intéresser à la science. Les efforts, d’une ardeur extraordinaire, accomplis pour vaincre l’inattention, l’indifférence, la mollesse et la frivolité fémi-nines, ne pouvaient être payés par le seul plaisir de savoir, par des constatations abstraites. Jamais aucune femme ne fera de sacrifices pour une semblable récompense.
Maxime le savait parfaitement d’ailleurs. Il avait pro-clamé ces vérités-là toute sa vie. « La femme, » disait-il, « ne peut aider l’homme sur le terrain intellectuel qu’en ne l’entravant pas. Et cela même lui est presque impossible. »
Seulement, Maxime, étant amoureux d’Étiennette, croyait qu’Étiennette était une exception.
En novembre, lorsque les premiers salons s’ouvrirent, les nouveaux mariés firent leurs visites de noce. C’était une corvée pour Maxime. Mais il s’y soumit de bonne grâce, tâ-chant seulement de la restreindre aux plus strictes nécessités de la politesse. Cependant le carnet d’Étiennette semblait inépuisable. Les d’Épeuilles connaissaient donc tout Paris ! « Faudra-t-il recevoir et fréquenter tous ces gens-là ? » se demanda le savant avec inquiétude. « Je croyais que Nénette avait le monde en horreur. »
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— C’est vrai, lui dit-elle, lorsque j’étais jeune fille, mais mariée, c’est bien différent.
Ce raisonnement féminin, qui abasourdit Maxime, était exact. De nouveaux goûts naissaient en elle, et surtout celui d’absorber son mari, de l’arracher à ses travaux, d’affirmer sa conquête. Elle le voulait constamment occupé d’elle. L’attrait scientifique était usé, avait donné tout ce qu’elle souhaitait, à sa curiosité, à son orgueil. Maintenant ce qui l’amusait, c’était de voir si le savant l’aimerait assez pour graviter à sa suite en des sphères toutes différentes. Chaque après-midi, elle découvrait des courses nouvelles où son ma-ri devait l’accompagner, et dès qu’à ses côtés il mettait le pied dans la rue, elle éprouvait une sensation délicieuse de victoire.
Maxime, après avoir poussé la complaisance plus loin qu’il ne s’en fût jugé capable, voulut résister doucement. N’obtenant rien, il trancha net, exprima son intention irrévo-cable de se remettre au travail, et de s’y remettre sans inter-ruption.
— Étiennette, dit-il à sa femme, je te demande pardon de ne pouvoir te satisfaire. Il y a un malentendu entre nous. C’est ma faute, sans doute. Je ne t’ai pas comprise. Je re-nonce à sonder jamais la complexité du caractère féminin. Chez nous autres hommes, le goût de l’étude ne s’allie guère aux puérilités mondaines. Je te croyais l’esprit assez élevé, assez indépendant, pour te soustraire à des codes ridicules… Je ne te blâme pas d’aller t’asseoir successivement dans cin-quante salons pour y écouter et y débiter des fadaises, puisque je découvre que cela te fait plaisir… Mais renonce désormais, je te prie, à l’espoir de m’y conduire.
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— Ainsi, dit Étiennette, quatre mois à peine après notre mariage, vous ne sauriez supporter pour moi quelques heures d’ennui ?…
— Je le ferais volontiers pour vous…
(Maxime répéta, en appuyant, ce pronom pluriel, qui dans l’intimité, le blessait.)
— … mais malheureusement cela m’est impossible. Je suis surchargé de travail. Mon cours va s’ouvrir au Collège de France, et je ne veux pas l’entreprendre sans y apporter, avec toutes leurs conséquences, les découvertes récentes faites sur le domaine de la biologie. Je prépare un rapport pour l’Académie des Sciences, qui ne peut être retardé. Son-gez, ma chère amie, que je suis seul en France à m’occuper de certaines questions. J’ai la conscience de les avoir éclai-rées de lumières nouvelles. Si je ne présente pas au plus tôt mes conclusions à notre Institut, je laisserai l’étranger nous enlever cette petite gloire… Rappelez-vous comment l’on m’a devancé en Amérique, pour certaines expériences, du-rant notre voyage de noce.
— Vous revenez encore sur ce voyage, dit Étiennette. Il ne fallait pas le faire. Il ne fallait pas vous marier si vous ne vouliez changer en rien votre existence.
« Quoi ! » pensa Maxime, « entendrai-je sortir de sa bouche ces récriminations oiseuses qu’affectionnent les femmes ?… et si tôt ! »
Il se contenta d’affirmer froidement sa résolution de ne se créer aucune obligation mondaine.
— Nous n’aurons donc pas d’amis ! s’écria la jeune femme.
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— Au contraire, dit le savant, nous n’aurons, si vous le voulez bien, que de vrais amis, et pas de relations.
Il lui expliqua le rêve qu’il avait fait de grouper autour d’elle une élite d’esprits supérieurs et de cœurs sûrs. Ces gens-là, il est vrai, n’étaient pas de ceux qui inscrivent sur leur carnet les jours des dames à la mode et qui n’oublient jamais de poser une carte ou de rendre une visite de diges-tion. Ce serait même difficile de les réunir. Les assemblées mondaines les effarouchent, par suite de l’ennuyeuse médio-crité que produit le nombre dans l’espèce humaine. Quand la foule augmente, le niveau intellectuel descend à proportion. Mais en s’appliquant à un choix très strict… Il lui cita les noms d’hommes illustres, ses fidèles amis. Étiennette eut un charmant sourire en songeant qu’on la croyait capable de comprendre et d’entretenir ces géants de la pensée.
Elle sut gré à son mari de cette flatterie suprême qui consistait à vouloir lui amener, à elle, comme à une jeune prêtresse de la Science, les hiérophantes les plus fameux de l’austère divinité.
Ses grands yeux bleus se tournèrent vers lui, avec un de ces rayonnements pleins de fierté, rares maintenant, mais dont elle le grisait au temps de leurs fiançailles.
— Ah ! dit-elle, j’entendrai donc des conversations inté-ressantes, je vivrai dans une atmosphère exceptionnelle… J’avais rêvé cela en t’épousant. Et puis… Au fait, pourquoi ne me parles-tu plus de tes travaux ?
— Mais, hier encore, j’ai voulu t’expliquer quelles trans-formation physico-chimiques le phénomène de l’activité in-tellectuelle produit dans le cerveau, et…
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— Ah ! toujours cet éternel cerveau !… s’écria-t-elle avec un léger mouvement d’épaules.
— Tu vois bien, dit Maxime, dont le regard se glaça.
— C’est vrai ! reprit-elle. Je n’ai jamais entrevu la science comme tellement bornée dans ses horizons ! Je ne suis pas aussi savante que toi…
Du coin de l’œil, elle le vit sourire, et ce sourire l’irrita.
— … Mais je ne me contenterai jamais d’étudier durant des mois la fonction d’une malheureuse petite fibre ou la composition d’une cellule microscopique. Tiens ! par exemple, quand je suivais ton cours, eh bien, pourquoi est-ce que cela m’intéressait tant ? Parce que, en quelques se-maines, j’ai vu se dérouler toute l’évolution de la biologie…
— C’est-à-dire, interrompit Maxime, le résumé de toute la science humaine, le résultat de travaux séculaires.
— Justement ! s’écria Nénette.
Elle n’avait pas du tout compris le sens de cette réponse, mais, la considérant comme un argument en sa faveur, elle poursuivit imperturbablement :
— Et encore, à côté de ton cours de biologie, j’en suivais d’autres : Deux d’histoire, un de littérature étrangère, un d’archéologie…
— Revenons donc aux visites que tu comptais faire, in-terrompit son mari.
Elle tressaillit et le regarda. Il avait mis dans cette inter-ruption comme une nuance de dédain.
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— Des visites ? dit-elle. Eh, comment veux-tu que j’en fasse, puisque tu refuses de m’accompagner ? Je ne suis ja-mais sortie seule, et je n’oserais pas même prendre un fiacre. J’aurais peur du cocher. Jamais de ma vie je n’ai parlé à un être de cette espèce.
— Si c’est ta seule objection, petite Nénette, dit Maxime d’une voix adoucie, nous trouverons moyen d’arranger cela.
Dans la journée, il s’absenta sans dire où il allait, et, le soir, comme ils étaient à table, on vint dire que le cocher de madame demandait à se présenter.
— Mon cocher ? dit Étiennette surprise, en regardant son mari.
— Oh ! ne te monte pas la tête, fit Maxime. Je t’ai sim-plement loué un coupé au mois. Seulement, il est convenu avec le loueur que le cocher doit te convenir et qu’il portera une livrée à ton chiffre, une livrée que tu choisiras.
— Ah ! c’est gentil de ta part ! s’écria Nénette. Tu m’avais dit que nous ne pouvions pas avoir de voiture.
— Oui, mais tu m’as fait ce matin une objection très juste. Tu n’as pas été élevée à discuter avec des cochers de fiacre. Je n’ai pas pu me représenter ma petite femme dans une de ces sales voitures, supportant les impertinences de ces hommes grossiers…
— Que tu es bon, Maxime ! dit-elle, touchée par cette at-tention.
On fit entrer le cocher, qui se glissa dans la chambre avec des précautions pleines de respect, et qui salua en se dandinant, son chapeau appuyé des deux mains sur l’estomac.
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Il était jeune, fort convenable, et paraissait même assez bien stylé.
— Je voudrais une livrée olive à lisérés jaunes, déclara Nénette, lorsqu’elle eut observé avec satisfaction le visage rasé du cocher, et ses cheveux partagés au milieu de la tête, puis ramenés vers chaque tempe en deux plaques brunes et luisantes.
L’homme regarda Maxime avec un demi-sourire de doute.
— C’est que… N’est-ce pas une voiture verte que mon-sieur à choisie ?
— Oui, répondit M. Dulaure. Ma pauvre Étiennette, tu es restreinte pour la couleur à la doublure du coupé.
On fixa les autres détails, que Maxime écrivit sur sa carte avec l’adresse d’un tailleur, puis il remit ces indications au cocher et le congédia, lui recommandant d’être prêt le plus tôt possible.
— C’est bien bourgeois, la voiture verte, dit Nénette lorsque l’homme fut parti. Mais, ajouta-t-elle, habillé correc-tement, ce garçon n’aura pas trop mauvais air.
— J’ai fait pour le mieux, dit le savant.
— Oui, tu es très gentil, fit-elle avec indulgence. Que veux-tu ? On ne peut pas demander du style à un coupé de louage. Comment sera le cheval ? C’est là ce qui m’inquiète.
— Je l’ai vu, dit Maxime. C’est une bête qui a dû être belle, mais, dame…, un peu usée maintenant. Cependant elle a encore de l’allure.
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Étiennette eut un petit hochement de tête résigné.
Les yeux fixés sur la nappe, sans rien dire, elle jouait machinalement avec le couteau d’argent qui venait de lui servir à couper une orange.
Maxime la contemplait, désappointé, cherchant à re-trouver son regard.
— Viens dans le petit salon, dit-elle, en se levant tout à coup, après un léger soupir.
Il la suivit.
À quoi songeait-elle ? Ce pénétrant observateur s’en in-quiétait vainement. Il n’aurait pu le dire.
Pour la première fois de sa vie, lui qui méprisait les femmes, croyant trop les connaître, il se sentit déconcerté devant le vide ondoyant de l’une d’entre elles. Celle-ci, suc-cessivement, depuis quelques heures, lui avait reproché la spécialisation de ses recherches scientifiques, s’était plainte de faire des visites sans lui, avait redouté grossièreté des co-chers de fiacre ; et, lorsque, pensant lui procurer la plus agréable surprise, il lui offrait une voiture de louage, soudain elle se représentait les équipages irréprochables, aux pan-neaux armoriés, aux laquais décoratifs, qu’elle ne pouvait point avoir.
Et pourtant elle était la plus intelligente de toutes celles qu’il avait jamais rencontrées !…
Quand Maxime pénétra dans le petit salon, il jeta les yeux sur le portrait de Fragonard, et il s’en voulut de blâmer sa jeune femme.
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N’avait-elle pas, dans le sang, de mystérieuses exi-gences, qui contrariaient les tendances plus élevées de son esprit ? Sa beauté fière, si semblable à celle de cette aïeule, de cette marquise, ne réclamait-elle pas le luxe des carrosses doublés de satin et des robes de soie pompadour, aux nuances fines, aux frêles bouquets jetés sur des fonds pâlis ? Ne gardait-elle pas dans sa mémoire, vaguement encombrée par les souvenirs séculaires, des images de fêtes somp-tueuses et de frivolités exquises ?
Lui, Maxime, ne sentait au fond de son être que l’im-pulsion d’un effort unique, celui des générations modestes, laborieuses et volontaires, lentement parvenues du servage antique jusqu’à la domination intellectuelle du monde, jusqu’à la souveraineté de la pensée.
Il s’approcha du siège où la jeune femme était assise, feuilletant une revue, et il plaça ses deux bras autour d’elle.
— Ma chérie, fit-il, d’une voix profonde, presque trem-blante, dis-moi que tu pourras être heureuse avec ton vieux savant, dis-moi que tu ne lui en veux pas de t’avoir épousée.
Elle rit gentiment de la question, mais elle ne parut pas surprise qu’on pût la lui poser.
— Je ne te donnerai pas le luxe matériel qui serait digne de ta beauté, reprit Maxime, mais je t’en donnerai un autre digne de ton esprit. Je te donnerai le luxe des idées excep-tionnelles auxquelles n’atteint pas la foule, le luxe des entre-tiens élevés, des fréquentations supérieures, des amitiés il-lustres, de la gloire peut-être…
Ce fut tout près de son oreille qu’il chuchota ce dernier mot.
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— Oh ! la gloire…, fit Étiennette, c’est quelque chose encore de trop brillant, de pas assez sérieux pour toi. Tu ne lui feras jamais d’avances… Et ce n’est pas elle, vois-tu, qui risquera le premier pas.
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