Névrosée
Chapitre XIII ........................................................................ 199
Chapitre XIII
Les jours passèrent. La vie reprit, pour Étiennette, telle extérieurement que la jeune femme la décrivait dans une heure d’amertume. Les visites faites ou reçues, les préoccu-pations de sa toilette, les promenades au Bois, remplissaient sa journée. Une fois par semaine, Maxime réunissait autour de sa table ses amis « les grands hommes, » que Nénette, plus que jamais, observait par leurs petits côtés. Ces soirs-là, dès que le dernier hôte avait pris congé, elle lançait après eux, pour se distraire un instant, les flèches légères de sa moquerie, dont les fines pointes aiguës venaient percer le cœur de Maxime. Il lui était si facile, à cette créature jeune, élégante et parfaitement belle, de laisser tomber de haut son dédain sur des êtres dont tous les défauts étaient apparents et toute la grandeur invisible. Et les subtils sophismes fémi-nins, venant aider encore à la cruauté de son esprit, don-naient à ses jugements des apparences d’exactitude dont son mari lui-même demeurait parfois saisi.
Maintenant, d’ailleurs, elle ne l’épargnait pas plus que les autres. Seulement, lui, elle le raillait en face.
Elle éprouvait le besoin de le faire un peu souffrir, pour se venger sur lui de deux choses : d’abord de ce qu’elle ne l’aimait plus, ensuite de le sentir supérieur.
Le jour où elle pressentit qu’elle se donnerait à son cou-sin, l’irritation qu’elle nourrissait contre son mari prit la pro-fondeur d’une sourde haine. Tout près de le tromper, elle commença de le détester sincèrement.
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Maxime, par le seul fait qu’il était homme, et même en dehors de ses absorbantes préoccupations scientifiques, ne pouvait comprendre ce qui se passait dans cette âme de femme.
Son cœur, à lui, se fermait par degrés, après s’être ou-vert un instant pour souffrir. Deux bien chers espoirs en avaient été successivement arrachés : celui de partager un amour intellectuel, supérieur, et celui de voir grandir à ses côtés un être né de ses entrailles. L’indulgence et la résigna-tion venaient engourdir ces terribles blessures. Désormais, Maxime, acceptant l’inéluctable, l’éternel isolement de son être intime et sensible, ne vivait plus que pour penser.
Extérieurement, rien ne le troublait. Sa fermeté, douce mais indomptable, avait sauvegardé les habitudes qu’il ai-mait, la sécurité de son travail. Enfermé dans son laboratoire ou devant son bureau, il s’absorbait dans la poursuite de problèmes qui, par leur fascinante hauteur, lui faisaient ou-blier les complications, mesquines mais formidables, de l’existence humaine.
Étiennette maintenant sortait le soir. Elle allait à des dî-ners, à des bals, avec sa sœur et son beau-frère. Maxime n’y voyait pas de mal. Elle pouvait suivre ses goûts comme il suivait les siens, à lui. Il n’était plus jaloux des pensées de Nénette. Quant à son cœur et à son corps, il se sentait sûr qu’elle ne les livrerait pas. Pour le maintenir dans cette sécu-rité, Maxime avait, outre la noble confiance de l’homme d’honneur, la myopie morale du savant et l’aveuglement étrange spécial au mari blasé.
Un matin, comme il remontait à l’improviste de son ca-binet de travail, il surprit, dans la chambre à coucher, sa
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Vêtue d’une amazone de drap noir, et le petit chapeau d’homme sur la tête, elle ajustait dans l’échancrure à revers du corsage un plastron de satin blanc.
— Cette cravate ne va pas, disait-elle à sa femme de chambre. Apportez-moi donc les dernières que j’ai achetées pour monsieur.
Dans la glace, elle vit entrer Maxime, et elle pâlit.
Étonné de l’apercevoir dans ce costume, il remarqua très bien qu’elle se troublait. Puis une lueur de défi passa dans les yeux bleus de la jeune femme, et, se retournant, elle regarda son mari bien en face.
— Que signifie ?… commença-t-il.
— Rien.
— Rien ?… Mais cette tenue ?…
— Eh ! laissez-moi donc faire ce que je veux dans ma chambre, dit-elle avec impatience. Prenez ce que vous êtes venu chercher, et descendez, je vous en prie.
Elle se croisa les bras, et battit légèrement du pied sur le tapis.
— Vous n’allez pas monter à cheval ?
— Pourquoi pas, si cela me convient ?
— Les médecins vous l’ont défendu, Étiennette, et je m’y oppose absolument.
Elle continua son battement de pied, sans répondre.
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— En outre, qui vous accompagnerait ?
— Ah ! voilà ce qui vous inquiète, fit-elle avec un petit rire.
— Sans doute, je ne veux pas que vous vous affichiez.
— C’est pour cet été, à la campagne. Suzanne m’a dit qu’on aurait des chevaux de selle à Montvillers. Je sortirai avec Lucien et les enfants.
— Vous ne ferez pas cela, c’est impossible. Berger-Ricard vous dira quelles conséquences terribles le cheval peut avoir pour vous.
Nénette haussa les épaules.
— Ma chérie, promettez-moi de renoncer à ce projet.
— Allons, c’est bon… c’est bon ! dit-elle en voyant ren-trer la femme de chambre avec les cravates. Vous n’allez pas me faire une scène devant mes domestiques, peut-être !
Maxime sortit, mais, dès qu’ils se retrouvèrent en-semble, il insista pour obtenir une explication.
Elle avait changé de tactique, se montra fort gracieuse, et déclara qu’elle voulait seulement faire faire son portrait dans ce costume. Ce qui l’avait contrariée le matin, dans l’arrivée de Maxime, c’est qu’elle méditait de lui en réserver la surprise.
— Tu ne m’aurais pas fait plaisir, dit-il. Je ne te trouve pas bien en amazone. C’est avantageux pour la taille, mais ton visage y perd. Tu as les traits beaucoup trop fins ; puis tes cheveux sont si jolis ! Il ne reste rien de tout cela sous ce lourd chapeau d’homme.
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— Ce n’est pas l’opinion du peintre.
— Quel peintre ?
— Curieux !… Et la surprise ?…
— Mais puisque c’est fini, la surprise. Voyons, tu ne per-sisteras pas à te faire représenter en habit de cheval, toi qui n’as pas monté dix fois en ta vie ?
— Eh bien, j’y renonce. N’en parlons plus.
« Pourquoi s’est-elle fait faire cette amazone ? » se de-manda Maxime, « Et pourquoi m’a-t-elle menti à deux re-prises différentes ? Car elle a menti, c’est facile à voir. Elle n’y est pas habituée, la pauvre enfant. Quelle maladresse elle y a mise ! »
Les soupçons de Maxime, éveillés par cette histoire d’amazone, ne s’endormirent pas. Il parut n’y plus songer, mais il s’occupait à recueillir de petits indices pour reconsti-tuer la vérité. Un homme, dans leur entourage, avait la pas-sion du cheval : c’était Norbert. Mais Étiennette, malgré son indépendance de caractère, ne pouvait avoir l’intention ex-travagante de sortir seule avec son cousin.
— Pourquoi, dit un jour le savant à Suzanne, avez-vous mis dans la tête de ma femme qu’elle pourrait faire de l’équitation à Montvillers ? Vous savez bien que, depuis son accident, l’exercice du cheval lui est rigoureusement défen-du.
— me I l n’en a jamais été question, répondit M Gerbier. Je voudrais que Lucien se remit à monter, pour sortir avec ses fils, mais il engraisse, il devient paresseux… Les enfants se-ront réduits à s’amuser dans le parc avec leurs poneys, comme l’année dernière.
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— Vous n’aurez pas de nouveaux chevaux ?
— Pas un seul.
Quelques jours après, Maxime ouvrit, sans aucune ar-rière-pensée, un buvard appartenant à sa femme, pour y chercher une enveloppe. Une photographie se rencontra sous sa main. Elle représentait une statuette d’amazone. La pose de la femme, qui se penchait pour flatter le cou de sa mon-ture, l’allure de l’animal, offraient une certaine grâce manié-rée, beaucoup de chic, mais révélaient en somme peu de ta-lent chez le sculpteur. Et, tout à coup, un souvenir, qui fut un trait de lumière, traversa l’esprit de Maxime. Le petit carton vacilla dans ses mains. Une sueur froide mouilla le front de cet homme fort. Il s’assit, accablé.
Norbert d’Épeuilles faisait de la sculpture. Norbert d’Épeuilles modelait des petits chevaux, des petits jockeys, des petits piqueurs, le cor en bandoulière, des petites écuyères esquissant des pas espagnols… Norbert d’Épeuilles avait un atelier, remportait aux Expositions des mentions honorables, et l’on voyait, dans les vitrines des marchands d’objets d’art, des presse-papiers de bronze, signés par lui, et que ses amis déclaraient « pleins de galbe. »
C’était donc pour poser devant lui que Nénette avait commandé son amazone ! Elle entrait dans les idées, dans les goûts de ce bellâtre, à moitié militaire, à moitié artiste, et franchement libertin !… Elle s’enfermait avec lui dans son atelier ! Elle y rencontrait sans doute les petits officiers dé-bauchés que fréquentait Norbert, ou les écuyères de cirque qui lui servaient de modèles ! Dieu du ciel ! elle y courait peut-être des dangers plus grands encore !… Car enfin, s’ils ne faisaient rien de mal, pourquoi donc n’avait-elle pas dit, tout simplement, la vérité ?
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Maxime rejeta la photographie au fond du buvard et courut s’enfermer dans son cabinet de travail.
Il y demeura pendant de longues heures, en proie à des pensées tellement nouvelles que toute sa ferme volonté ne parvenait pas à y mettre de l’ordre. Brusquement, sans tran-sition, il passait d’une sécurité instinctive, irraisonnée, à une jalousie tout aussi involontaire, tout aussi aveugle. Le matin même, il ne soupçonnait pas sa femme ; maintenant, il se sentait affreusement sûr de sa culpabilité. Et, dans l’angoisse où le plongeait une pareille certitude, il entendait, au fond de lui, la voix froide de sa raison, condamnant à la fois et sa confiance évanouie et ses doutes nouvellement éveillés. Les uns n’avaient pas une base plus sérieuse que l’autre. S’il avait eu tort de trop laisser la jeune femme à elle-même, il ne serait pas moins déraisonnable en donnant une interpréta-tion criminelle à ses moindres démarches. Elle souhaitait d’avoir sa statuette en amazone et à cheval : le mal n’était pas grand. Elle avait menti, soit pour cacher cet enfantillage, soit pour surprendre Maxime en lui montrant l’œuvre une fois faite : c’était sans doute la plus grande faute qu’elle eût jamais commise. Elle entretenait un petit mystère avec son cousin : mais Norbert était un frère pour elle. L’amour, entre eux, serait monstrueux et invraisemblable comme un inceste.
Ces raisonnements n’apaisaient en rien l’horrible inquié-tude de Maxime. Et le philosophe s’irritait de sentir sa lo-gique totalement impuissante à diriger les mouvements de son âme. Il ne parvenait pas plus à enchaîner ses idées qu’à prendre une résolution. Dans le trouble subit où il était tom-bé, il ne sentait en lui que des impulsions violentes, aveugles, presque animales et physiques. S’il parvenait à leur résister, c’est parce qu’elles se trouvaient diverses et contraires. Car tantôt il eût voulu se jeter aux pieds de sa femme et la sup-
– 205 – plier d’anéantir par quelque évidence les soupçons qui le tor-turaient ; tantôt il méditait de lui arracher la vérité en la ter-rifiant ; tantôt il songeait à se débarrasser de Norbert, soit par un duel, s’il parvenait à le tuer, soit en le forçant à quitter Paris.
— Mais, s’écria-t-il enfin presque tout haut, ai-je donc perdu tout empire sur moi-même ? Est-ce en vain que je me serai appliqué toute ma vie à dominer mes réflexes ? Que fe-rais-je donc en face d’une preuve irrécusable ? Agirais-je comme une bête sauvage, ou comme un homme absolument maître de lui ?
La seule image que cette pensée éveilla dans son esprit suffit à le faire déraisonner un peu plus qu’auparavant. S’il devait voir Étiennette dans les bras de Norbert, nulle résolu-tion préalable, nulle volonté, nulle philosophie ne pourrait l’empêcher de frapper.
Il en arrivait à cette conclusion, lorsqu’un coup léger re-tentit à sa porte. Il tressaillit, et ne revint pas assez vite à la vie réelle pour répondre immédiatement. Mais comme on in-sistait, il se leva, ouvrit, et se trouva face à face avec Su-zanne. Elle était vêtue en toilette de dîner, fort élégante, et portait, sur ses cheveux châtains, une capote minuscule, faite de quelques roses pâles meurtries et d’un brin de dentelle.
— On m’envoie vous chercher dans les astres, dit-elle en riant. Nous sommes en retard… Mais, mon Dieu, Maxime, qu’avez-vous ?
Il hocha la tête, vaguement. Puis il se mit à la regarder, d’un air absent et douloureux, comme s’il souffrait de sa pré-sence, tout en ne la voyant pas, tout en demeurant, par la pensée, très loin d’elle.
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Mme Gerbier eut presque peur.
— Maxime !… Vous êtes malade ?
— Non, dit-il, faisant un effort. – Mais j’ai beaucoup tra-vaillé…
Il passa la main sur son front.
— Je me suis mis à écrire trop tôt en sortant de table…
— En sortant de table !… Mais il est sept heures moins le quart.
— Ce n’est pas possible ! s’écria Maxime, croyant qu’une heure à peine s’était écoulée depuis le déjeuner.
— Mon pauvre ami, dit sa belle-sœur, vous finirez par vous faire du mal. Quoi ! vous êtes resté enfermé toute l’après-midi dans cette pièce où donnait le soleil !…
Elle ouvrit la fenêtre toute grande. On était au commen-cement de juin, et la journée avait été très chaude. Un air dé-licieux, chargé d’une odeur d’herbe et de fleurs, arriva du Luxembourg et remplit la chambre.
— On aurait dû fermer vos persiennes à temps, reprit Suzanne, ouvrir la porte de la bibliothèque, qui est extrême-ment fraîche. Notre petite Nénette est un peu étourdie. Elle ne sait pas qu’un homme d’étude, ça doit être soigné, dorloté comme un enfant.
Elle revint vers lui, tournant autour du bureau avec un frou-frou de jupes soyeuses. Puis, s’approchant du siège où il s’était assis inconsciemment, elle passa sur la tempe de Maxime ses doigts frais et légers en lui disant :
— Eh bien, cela va-t-il mieux ?
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— Oh ! Suzanne, murmura-t-il, en étreignant cette petite main. – Oh ! Suzanne, pourquoi votre sœur ne vous res-semble-t-elle pas ?
Mais, au même instant, des voix joyeuses retentirent dans la bibliothèque. Étiennette et Lucien entrèrent en-semble.
— C’est comme cela que tu nous le ramènes ? demandè-rent-ils à Suzanne.
Il fallut expliquer à Maxime de quoi il s’agissait, car le savant ne songeait plus qu’une partie était arrangée pour le soir même.
Tous les quatre devaient dîner au Pavillon Chinois, à l’entrée du bois de Boulogne, et assister ensuite à la repré-sentation du cirque Laurencie.
Ce cirque particulier, depuis sa fondation, est demeuré fort à la mode. M. de Laurencie l’installa pour lui et ses amis, afin de satisfaire, d’une façon élégante et fastueuse, son goût passionné pour le cheval. Les jeunes gens du monde s’y exercent aux prouesses d’équitation que l’on accomplit dans les hippodromes. Ceux qui, par extraordinaire, possèdent des muscles, y font des tours de force. D’autres organisent des assauts d’armes, et raffinent le noble exercice de l’escrime, en ressuscitant les formes historiques du duel à l’épée depuis le Moyen Âge.
Chaque printemps, M. de Laurencie donne deux repré-sentations fort courues. À la première il convie les plus belles demi-mondaines, et à la seconde les plus élégantes mon-daines de la capitale.
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Norbert d’Épeuilles, son ami intime, et, comme lui, grand amateur de sport, fut, quelques années de suite, l’un des acteurs les plus brillants de ces fêtes bien parisiennes.
Ainsi le soir où ses deux cousines devaient assister à la représentation avec leurs maris, le nom du vicomte se trou-vait sur le programme à côté de ces mots : « ESCRIME ANCIENNE, l’Épée à deux mains. » Il devait simuler un duel au Moyen Âge avec Jacques de Laurencie lui-même. En outre, il paraissait incognito dans les exercices équestres.
Norbert avait apporté les plus grands soins à la mise en scène pour tout ce qui le concernait. Il comptait sur le triomphe de son adresse, de sa grâce martiale, de sa beauté rehaussée par de riches costumes, pour mettre à néant les dernières résistances de Nénette.
Car la jeune femme ne lui appartenait pas encore.
Depuis trois ou quatre mois, elle avait été vingt fois sur le point de tomber dans ses bras, et, toujours, au dernier moment, elle avait su faire naître quelque petite difficulté matérielle, qui l’arrêtait dans son propre élan et la préservait de la chute. Ainsi, jamais encore elle ne s’était trouvée seule dans l’atelier de son cousin. Sa résolution de poser devant lui en amazone – sur le grand cheval de bois qui servait à cet ef-fet, et que l’artiste, ensuite, animait de chic – devint le su-prême espoir du vicomte. Mais les soupçons éveillés chez Maxime par ce malencontreux costume, arrêtèrent Nénette, qui recula indéfiniment l’exécution du projet.
Pourtant, ni le jeune homme ni sa cousine ne doutaient que, d’un jour à l’autre, le dénouement allait se produire. Leur désir s’exaspérait dans cette attente, et ils ne son-geaient plus à se le cacher mutuellement. Les regards de Né-
– 209 – nette devenaient aussi fous que les aveux et les supplications de Norbert. Mais, tandis que ces regards, si troublants pour l’officier, lui disaient clairement : « Prends-moi, » l’attitude de la jeune femme, sa conduite, ses gestes, sa voix, la défen-daient encore.
« Je l’aurai cette nuit même, » se dit le vicomte d’Épeuilles, dans un transport de ses sens et de sa vanité lorsqu’il vit sa cousine descendre de voiture avec Suzanne et Lucien, devant le Pavillon Chinois, et qu’il put constater l’absence de Maxime Dulaure.
Au dernier moment, le savant s’était refusé à venir. Dans l’état d’esprit où il se trouvait, il craignit de passer toute une soirée entre sa femme et Norbert, et d’assister aux prouesses de ce beau et insolent garçon. Le sang-froid lui manquerait peut-être ; il serait incapable de rien observer. Et si, par ha-sard, il découvrait quelque indice trop évident de son mal-heur, à quelle action insensée ne se livrerait-il pas ? Il voulait se retrouver lui-même, tout peser, tout prévoir, avant de s’avancer comme un juge entre cette femme – sa femme ! – et cet homme, qui peut-être le trompaient.
Tandis qu’il demeurait au sein de l’obscurité, dans son cabinet de travail, oubliant de refermer la fenêtre ouverte par Suzanne, comme, dans la chaude après-midi, il oubliait de l’ouvrir, insensible à la fraîcheur de la nuit comme tout à l’heure à la chaleur du jour, – là-bas, à l’autre bout de Paris, rue François er I, dans le coquet petit cirque, l’orchestre d’amateurs entamait la valse d’ouverture.
— Que de jolies femmes ! C’est vraiment un tableau charmant, disait Lucien en promenant sa jumelle de gradin en gradin.
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Deux rangs de loges s’ouvraient, sans trop de symétrie, dans un décor circulaire représentant des façades rustiques du Moyen Âge. Entre les colonnettes de bois et les feuillages artificiels, s’épanouissaient, dans la légèreté des toilettes claires et sous le poudroiement des pierreries, les plus cé-lèbres beautés du grand monde parisien. Beaucoup de femmes étaient décolletées. Suzanne et Nénette, en robes de dîner montantes, comptaient parmi les plus simples.
De grands lustres anciens, en fer forgé, portant des bou-gies en porcelaine couleur vieille cire, d’où jaillissait la flamme du gaz, donnaient une éblouissante clarté. On était venu de très bonne heure, car il y avait peu de bonnes places. Il faisait déjà chaud. Les éventails palpitaient ; les longs faces-à-main d’écaille aidaient les jolis yeux myopes. Un gai bruissement de voix frissonnait le long des rangs. À chaque instant, un homme se levait pour céder sa place à quelque dame retardataire. Bientôt on ne vit plus d’habits noirs dans les loges ; ils étaient empilés au fond, près des portes, ou bien alignés tout autour de la piste, là où les falba-las des femmes eussent pu effrayer les chevaux.
— À quelle heure va-t-on commencer ? demanda Su-zanne. Si cela nous entraîne trop tard nous pourrons partir avant la fin.
— Oh ! pourquoi ? s’écria Norbert, qui n’avait pas en-core regagné les coulisses.
— Mais nous devons ramener Nénette, et Maxime pour-rait être inquiet.
— N’est-il pas entendu que, lorsque vous rentrez la nuit très tard, Nénette va dormir chez vous, rue du Château-d’Eau ?
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— Oui, quelquefois, pour un bal… Mais c’est tout à fait une exception.
— Eh bien, vous ferez une exception ce soir. N’est-ce pas, Nénette ?
— Oh ! moi, ça m’est égal. Je ne sais pas de quoi Su-zanne se préoccupe. Je n’ai pas encore vu Maxime inquiet.
— Il m’a paru souffrant, ce soir, fit Mme Gerbier.
— Quelle idée ! s’écria Nénette, avec un léger mouve-ment d’épaules.
— Ah ! voilà Jacques, s’écria Norbert, voyant entrer M. de Laurencie sur un superbe alezan. – Il faut que je coure m’habiller. À tout à l’heure.
Étiennette regardait M. de Laurencie faire valser, saluer, agenouiller sa monture. Elle écoutait les petits murmures d’approbation courir dans l’assistance devant les évolutions pleine d’aisance de ce cavalier parfait. Mais sa pensée n’accompagnait pas le regard de ses beaux yeux bleus…, sa pensée était ailleurs.
« Est-ce que je me trouverais heureuse si j’étais la femme de Norbert ? » se demandait-elle.
Rien que l’idée la fit sourire. Épouser Norbert… Quelle pitoyable destinée ! Elle l’aimait assez peu pour demeurer à son égard parfaitement clairvoyante. Et pourtant elle allait devenir sa maîtresse !… Elle le sentait… Tout son être fré-missait en évoquant les voluptés certaines et futures. Mais alors ?…
« Bah ! » se dit-elle en se sentant rougir de honte, « La vie est si bête !… »
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Elle promena ses regards sur toutes les fières créatures qui, autour d’elle, dressaient des fronts altiers et purs, sous les aigrettes de diamants.
« Tous ces visages sont des masques, » pensa-t-elle. « Ces femmes trouvent qu’un éclat de rire ou un battement de mains serait un acte choquant, du plus mauvais ton. Elles sourient à peine et semblent de dédaigneuses statues. Mais, hier, combien d’entre elles ont monté des escaliers douteux, dans des maisons à double entrée, et se sont cassé les ongles à boutonner elles-mêmes leurs bottines qu’avait détachées leur amant ? »
Et sa mémoire lui montra Philippine de Berval traversant le trottoir de la rue Littré, pour monter dans l’ignoble fiacre.
— T’amuses-tu ? demanda tout à coup la voix de sa sœur à côté d’elle.
— Tiens, toi, ma Suzanne, tu es bonne. Tu es la seule qui vaille quelque chose, murmura Nénette, dont les yeux se mouillèrent nerveusement.
Mme Gerbier ne fut pas surprise de constater que sa sœur se trouvait en pensée à cent lieues de la représentation, car elle l’observait depuis un moment. Mais un éclair singulier sécha les paupières de Nénette. Norbert entrait. Suzanne la vit, cette fois, très attentive, oublieuse des mots qu’elle ve-nait de prononcer, de son fugitif attendrissement.
« Mon Dieu ! » se dit Mme Gerbier, dont le cœur se serra d’épouvante.
Le vicomte d’Épeuilles montait le cheval sur lequel Maxime et Suzanne l’avaient vu passer un jour, aux Champs-Élysées. Deux amazones l’accompagnaient. C’étaient de jo-
– 213 – lies écuyères, portant des costumes orientaux de fantaisie – costumes d’ailleurs assez sommaires, et dont la seule partie absolument opaque était un corselet couvert de fausses pier-reries.
Quand elles galopaient, les gazes lamées qui les cou-vraient à peine ondulaient sur leurs maillots couleur de chair et les sequins dorés battaient doucement leur front. C’était à qui d’entre elles enlèverait, à la ceinture du padischah Nor-bert, le mouchoir dont un coin pendait entre les manches des poignards.
Lui, il était superbe. Son visage, à peine grimé, paraissait très jeune et très fin sous le turban. La petite veste de ve-lours couverte de broderies d’or et le large pantalon lui don-naient l’air d’un prince des Mille et une Nuits. Il ne poussait pas la couleur locale jusqu’à chevaucher accroupi sur la selle, à la mode orientale, mais ses immenses étriers complé-taient bien le riche harnachement de sa bête. Il maniait si habilement son cheval que jamais les petites odalisques ne lui auraient enlevé son mouchoir s’il n’y eût mis de la com-plaisance. Le public s’en rendit compte et l’applaudit à ou-trance ; d’autant que ce jeu équestre et ces costumes compo-saient une scène charmante. Le vicomte Norbert eut un suc-cès fou, et plusieurs dames s’oublièrent jusqu’à battre des mains, quand il revint saluer, puis qu’il sortit à reculons sur son cheval qui se défendait, s’ébrouait, les jarrets pliés, la queue balayant la terre.
Nénette ne vit plus rien jusqu’à l’entr’acte.
Il se fit une agitation dans la salle et les messieurs enva-hirent la piste. Lucien vint parler à ces dames.
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— Dites-moi, Lucien, demanda sa belle-sœur, vous qui avez vu la soirée des cocottes, quelle différence y avait-il avec ce soir, dans les toilettes, dans la tenue, dans l’aspect de la salle ?
M. Gerbier regarda autour lui, puis une seconde fois plus attentivement, et finit par dire :
— Quelle différence ? Mais… aucune. Non, vraiment, je ne vois pas.
À côté d’eux, une duchesse toute nouvellement mariée, disait à un monsieur déjà grisonnant :
— Alors on ne nous donnera décidément pas ce numéro du Modèle chez le peintre, qui a eu tant de succès la semaine dernière, devant ces demoiselles ? Oh ! marquis, insistez au-près de M. de Laurencie… Il paraît que c’est d’un raide !… Nous grillons toutes de voir ça.
— Mais, chère madame, répondait le marquis, je le sais bien. Vous êtes la vingtième, au moins, qui m’adressez les mêmes supplications. Seulement, il y a un obstacle. Le maître et seigneur de l’actrice qui a joué le Modèle ne veut plus que son idole se montre aussi… décolletée.
— Voilà un scrupule bien placé !… Que c’est en-nuyeux !… Mais vraiment, alors, c’était si fort que ça ?… Qu’est-ce qu’on y faisait donc, mon Dieu ?
Le monsieur grisonnant baissa la voix, et l’on entendit bientôt les petits rires mal étouffés de la jeune duchesse.
— Quelle chaleur ! murmura Suzanne. J’ai horriblement soif.
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— Il y a un buffet, dit Lucien. Mais voilà… Si vous y al-lez, vous perdrez vos places.
— Soyez bien gentil, mon petit Lucien, dit sa belle-sœur. Allez nous chercher un verre d’eau, que nous partagerons, Suzanne et moi.
Il partit, et revint avec deux verres d’orangeade, un dans chaque main. Il traversa, ainsi chargé, la piste, qui déjà se vidait ; il s’y trouva presque tout seul ; on rit, on l’applaudit, et il salua plaisamment, en ayant soin de ne pas chavirer ses deux verres.
La seconde partie du spectacle commençait par l’escrime ancienne.
Norbert reparut, dans un admirable costume mi-partie noir d’un côté, et, de l’autre, rayé noir et blanc, tout en ve-lours et en satin, avec l’immense toque de velours noir, à crevés blancs et à plumes blanches. Rien n’était plus élégant que ce mélange sévère. Jacques de Laurencie, dans son cos-tume ambre et vert sombre, ne produisit pas la moitié autant d’effet.
Les deux adversaires saluèrent le public, toque basse, la main gauche posant sur la poignée de la grande épée à deux mains.
Puis le duel commença.
Toutes les passes en avaient été réglées d’avance par un célèbre maître d’armes. Elles furent exécutées avec une ai-sance qui simula tout à fait l’imprévu. Les terribles épées, à chaque instant, semblaient prêtes à s’abattre sur un crâne, ou bien volaient horizontalement comme pour trancher une tête ; le combattant menacé parait, bondissait de côté ou se
– 216 – baissait pour éviter le coup. À la fin, Norbert d’Épeuilles dé-sarma M. de Laurencie, qui, courtoisement, comme il se trouvait chez lui, laissait la victoire à son adversaire.
Un tonnerre d’applaudissements éclata. Cette belle scène, d’un caractère scrupuleusement historique, excitait un véritable enthousiasme.
Étiennette regretta que cela prit fin si vite, car son cou-sin ne devait plus reparaître. Il avait eu, en somme, les hon-neurs de la soirée. Dans les exercices qui suivirent, elle cher-cha quel homme pourrait rivaliser avec lui en beauté, en souplesse, en mâle élégance. Elle fut heureuse de reconnaître qu’il n’y en avait point.
« Que nos mœurs modernes sont plates et bour-geoises ! » pensa-t-elle. « Autrefois, il fût venu déposer à mes pieds l’épée du vaincu, il aurait porté mes couleurs. On vi-vait, autrefois, on s’agitait, on se passionnait. Maintenant, on étudie, on pense… La belle affaire ! Non, vraiment l’existence humaine n’a jamais été plus rétrécie, plus mono-tone qu’à notre époque ! »
Vers une heure et demie du matin, quand la représenta-tion se fut terminée par un grand défilé, accompagné du fra-cas de la grosse caisse et des cymbales, le public s’engouffra dans deux escaliers fort étroits, qui formaient les seuls déga-gements.
Étiennette ne s’aperçut pas que, tout à coup, un flot de monde la séparait de sa sœur et de son beau-frère. Elle se laissait pousser, dépasser, absorbée qu’elle était par son évocation des siècles héroïques et par le dégoût de sa vie sans intérêt, sans but. Elle souhaitait quelque aventure im-médiate. L’idée lui vint de chercher Norbert, pour qu’il la
– 217 – menât visiter les coulisses, les écuries. Elle voulait voir de près ces écuyères d’hippodrome, qui, elles, du moins, con-naissaient le changement, l’imprévu, le caprice, et parfois le danger…
Une voix lui dit quelque chose à l’oreille, tandis qu’on la retenait doucement par le bras.
— Nénette, viens par ici. Il y a un souper pour les in-times. Tu restes, n’est-ce pas ? Et je te ramènerai. Viens donc.
— Ah ! c’est toi, Norbert, je te cherchais. Où donc est Suzanne ?
— Par ici… Viens, viens…
Elle le suivit. Il était de nouveau en habit, et paraissait très agité.
— Suzanne reste-t-elle à ce souper ? demanda Nénette.
— Bien entendu. Viens toujours.
Il lui fit descendre, puis remonter des marches, traverser un couloir, et elle aperçut de nouveau les lumières de la salle.
— Attends-moi là une minute, dit-il. Ne bouge pas. Je vais chercher Suzanne et Lucien. Surtout ne bouge pas !… On se perdrait.
Nénette vit devant elle les instruments et les pupitres de l’orchestre, et plus bas, la piste, encombrée par des mes-sieurs en habit et des actrices en costume. Elle reconnut quelques jeunes gens encore déguisés en sauvages, en Turcs, en clowns, en chevaliers moyen âge. Mais elle n’aperçut plus
– 218 – aucune femme de son monde. Pourtant c’était là qu’avait lieu le souper, car des domestiques apportaient des tables char-gées d’assiettes et de verres, des seaux à champagne, des pâ-tés énormes et des sandwichs en pyramide.
« Mais que fait donc Norbert ? » se dit Étiennette, qui commençait à s’inquiéter.
Tout à coup, son cousin reparut, l’air radieux.
— Et Suzanne ? Et Lucien ?
— Ah ! dit Norbert en éclatant de rire, il y a longtemps qu’ils sont partis.
La jeune femme s’assit, tremblante.
— Comment ? Qu’as-tu fait ? Est-ce que tu es fou ?
— Pas du tout. J’ai été leur dire que, séparée d’eux par la foule, tu avais accepté une place dans la voiture de Mme de Cerny, votre voisine de la rue du Luxembourg, et que tu m’avais chargé de les prévenir.
— Et Suzanne l’a cru ?
— Tout de suite.
— Tu en es sûr, au moins ?
— Mais, voyons, certainement. C’était tout naturel.
Une fois rassurée, Nénette s’amusa beaucoup de ce sub-terfuge.
— Mais regarde donc comme ils mangent en bas, dit-elle à Norbert. Ça rend affamé, rien que de les voir.
— Veux-tu descendre ?
– 219 –
Elle n’osa pas. Lui n’y voyait pas d’inconvénient.
— Ces messieurs, pour la plupart, me connaissent, ob-jecta-t-elle.
— Qu’est-ce que cela fait ? Tu es avec moi.
— Raison de plus.
Norbert eût trouvé piquant de la compromettre, de la promener à son bras parmi cette cohue de femmes équi-voques et de clubmen, qui s’agitaient et riaient sur le sable de la piste. Mais cette folle de Nénette eut une lueur de bon sens, et se refusa énergiquement à quitter sa cachette, dans l’étroite tribune de l’orchestre, derrière une contre-basse.
— Eh bien, je vais me procurer des provisions, dit son cousin.
Il remonta, un instant après, avec des petits pains au foie gras et une bouteille de champagne.
Elle but d’un seul trait tout un verre.
— Ah ! ça fait du bien !… Je mourais de soif. Mainte-nant, partons ; veux-tu, dis ?
— Minute ! murmura-t-il en dévorant les petits pains. Je défaillais, sais-tu ? Voilà quatre heures que je me démène. Mais toi, tu ne manges pas ? Veux-tu me permettre de t’offrir ?…
Il avait posé délicatement un sandwich sur une cymbale, et il le lui présentait.
— Quel souper ! dit Nénette en riant. C’est vraiment très drôle.
– 220 –
Mais ses derniers mots résonnèrent au milieu d’un si-lence subit, et elle s’arrêta, effrayée.
En bas, l’on venait de se taire pour écouter une chan-teuse excentrique. C’était une jeune femme, à figure de gar-çonnet vicieux, qui portait une perruque de cheveux blonds courts et plats avec un costume d’homme. Son petit corps grêle et fin se dessinait sous l’habit rouge de soirée, les cu-lottes et les bas noirs. Debout sur une table, elle regardait au-tour d’elle avant de commencer, et frappait doucement sur sa jambe droite avec son claque. Nénette remarqua ses yeux étranges, d’un bleu clair et froid – des yeux qui ne s’animèrent pas lorsqu’elle chanta, qui ne lancèrent pas les bêtes et lascives œillades des diseuses de refrains risqués, mais gardèrent leur scintillement d’acier, calme, cruel.
Cette femme récita, plus qu’elle ne chanta, des petits poèmes, excessivement raffinés de forme, et, dans le fond, tout pleins de cynisme et de mélancolie. De hideuses choses y étaient dites sur des rythmes très recherchés, avec des ca-prices de rimes qui sonnaient parfois comme de doux et dé-chirants échos. Les viveurs et les filles qui l’écoutaient l’applaudirent, l’acclamèrent, avec des rires et des hurrahs. Mais elle les contempla, du haut de sa table, laissant tomber sur eux, comme chargé de mépris, son pâle regard de sphinx, puis elle haussa les épaules.
— Qu’as-tu donc, Andréa ? demanda très haut Jacques de Laurencie. Nous ne t’applaudissons pas assez, ma belle ?
— Vous m’applaudissez trop, au contraire, car j’ai dû dire bien mal, ce soir.
— Pourquoi donc ?
— Parce que si j’avais bien dit, vous auriez pleuré.
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On rit plus fort.
Quelle bonne plaisanterie ! Pleurer des énormités que débitait Andréa… Mais ses chansons eussent désopilé la rate d’un trappiste !
— Elle a raison, chuchota Nénette à l’oreille de Norbert, qui se tenait tout près d’elle, le bras passé furtivement, dans l’ombre, autour de sa taille. Moi, elle m’a donné froid dans le dos.
— Eh bien, maintenant, veux-tu partir ? demanda son cousin d’une voix singulière.
— Non, non… Peut-être va-t-elle encore chanter, cette Andréa.
Étiennette se penchait, pour mieux la voir, entre les bar-reaux de la balustrade. Cette fille, avec ses habits de garçon, sa figure mince et blême, ses yeux pervers et tristes, sa voix fatiguée débitant des couplets cyniques avec une science horrible, exerçait sur la jeune femme une espèce de fascina-tion. Nénette, qui n’avait pas compris la moitié de ce qu’elle chantait, ne la comprenait pas elle-même, mais se sentait prise, en face de toute cette scène bizarre, par une curiosité âpre, malsaine. Un vertige d’imagination la saisissait, la te-nait penchée sur d’obscurs abîmes, plutôt pressentis qu’entrevus, dans une demi-fièvre où elle se trouvait bien.
Elle ne s’était pas aperçue, d’ailleurs, que Norbert venait de lui faire boire un second verre de champagne.
— Allons, viens-tu ? répéta son cousin, impatient.
— La voilà qui s’en va, murmura Nénette en soupirant de regret. Un monsieur l’emmène. Est-ce que c’est son amant ?
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Norbert éclata de rire.
— Son amant ?… À Andréa ?… Mais non, elle n’a pas d’amant.
— Comment ? fit Nénette étonnée. Elle est donc sage ?
— Tu dis des bêtises, cousine. Allons, viens. Mais ne te penche donc pas comme ça ! On va te voir.
Il lui prit le bras, presque en colère.
— Partons… C’est très dangereux pour une femme de regarder Andréa si longtemps.
— Tiens ! Pourquoi ?
Il ne répondit pas, et elle le suivit, un peu étourdie, mais l’esprit plein de hardiesse, et ne craignant plus d’être vue par personne. Le vin mousseux, les chansons risquées, le pêle-mêle sous ses yeux des habits noirs frôlant les maillots et les jupes courtes, et, plus que tout, ce tête-à-tête au fond de la logette obscure, cet égarement des mains de Norbert qui tremblaient en touchant sa taille, l’avaient jetée dans une ivresse légère, dans une exaspération de sa sensibilité, dont elle s’extasiait follement, souhaitant l’éterniser, se deman-dant pourquoi la vie ne serait pas toujours aussi intense et si l’on pourrait payer trop cher de pareilles sensations toujours renouvelées.
Un instant, elle s’arrêta devant le vestiaire, où les do-mestiques dormaient debout, tendit sa tête à son cousin, qui l’enveloppa d’une dentelle blanche, puis elle se trouva, près de Norbert, dans une Victoria qui filait très vite, le long des avenues désertes, sous une fraîche clarté d’aube.
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— Il fait jour, dit-elle comme dans un songe. Quelle heure est-il donc ?
— Près de trois heures.
— Grands dieux ! s’écria-t-elle, retrouvant sa présence d’esprit sous la vive caresse de l’air matinal. Et Maxime ?
— Puisqu’il te croit endormie chez Suzanne.
— Mais non… Pourquoi ?… Ce n’était pas convenu.
— C’est toujours convenu, n’est-ce pas, une fois pour toutes, quand tu rentres tard de soirée ? Maintenant, il ne t’attend plus que vers neuf ou dix heures.
— Qu’est-ce que je ferai jusque-là ?
Norbert se tut, se glissant contre elle, l’enveloppant de tout son corps dans cette voiture qui les berçait ; puis il roula sa tête sur l’épaule de la jeune femme et releva ses yeux vers elle – des yeux suppliants, des yeux fous.
Autour d’eux, c’était la solitude et le silence des quar-tiers riches de Paris, plongés dans le sommeil profond de la nuit finissante. Sous une lueur uniforme et bleuâtre, les lourdes maisons, portes closes, volets clos, ne laissaient rien deviner des songes ou des insomnies, des voluptés ou des angoisses, qui s’abritaient derrière leurs murs. Rien ne re-muait sur les trottoirs secs et vides, qui s’allongeaient inter-minablement. Ils aperçurent pourtant un chien, qui dormait, blotti contre le soupirail d’une cave, puis un pauvre être en haillons – un homme, sans doute – qui s’en allait, droit de-vant lui, comme affairé… vers quelle tristesse ou vers quel crime ?…
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Et toujours le pas du cheval sonnait dans les rues silen-cieuses, et le dos du cocher – un cocher de cercle, sûr main-tenant des dix francs qui paieraient sa longue nuit de veille – se dressait dans sa livrée sombre, imperturbable et imper-sonnel, parmi les blancheurs du matin.
Soudain, la voiture s’arrêta devant un jardinet précédé d’une grille, au fond duquel on apercevait une sorte de pavil-lon rustique.
Ce jardinet et ce pavillon, que Nénette reconnut tout de suite, avaient été détachés récemment d’un hôtel particulier, situé rue Legendre, près du parc Monceau. Depuis, on a bâti sur leur emplacement une énorme maison de rapport. Mais il y a seulement trois ou quatre ans, on les voyait encore, der-nier vestige du temps peu éloigné où toute cette plaine, con-sidérée par les Parisiens, comme la campagne, était couverte de villas et de jardins.
Dans ce pavillon, Norbert avait trouvé moyen d’établir un atelier de sculpteur, une chambre à coucher, une salle de douches, une mansarde pour son ordonnance et une écurie pour ses deux chevaux.
On se moquait, dans la famille, de son installation, où l’on prétendait que tout, même ses mouchoirs, était parfumé d’une odeur de litière.
L’officier en riait le premier, assurant que, grâce à d’in-nombrables visites féminines, c’était, après tout, l’opoponax, l’ylang-ylang et le foin coupé qui dominaient dans l’atmosphère.
— Comment ? nous voilà chez toi ? s’écria Nénette.
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Il lui tendait la main pour qu’elle descendît ; mais elle se blottissait dans l’angle opposé de la Victoria, voulant peut-être suppléer par l’énergie de son attitude à une résolution de résistance qu’elle ne sentait pas très solide.
— Mais, dit-il d’un air naturel, il faut nous abriter quelque part. Je finissais par geler dans cette voiture…, et en habit. Car j’ai oublié mon pardessus.
— Va donc en prendre un, et ramène-moi rue du Luxembourg.
— Nous y arriverions au moment où certaines boutiques s’ouvrent. Ton boucher, ta laitière, que sais-je ?… te ver-raient revenir avec moi. Ton mari le saurait peut-être… Tan-dis qu’en revenant toute seule, dans la matinée, tu auras l’air d’avoir dormi chez ta sœur.
— Mais Suzanne dira le contraire.
— À qui ?… Pourquoi ?… Tu t’arrangeras toujours avec elle.
— Mon Dieu ! murmura Étiennette, les larmes aux yeux, que faut-il faire ?
— Entre donc un instant, voyons, ne sois pas absurde… Tu es gelée, toi-même. Tiens, tu frissonnes sous cette den-telle. Viens, nous serons sages comme des images… Nous nous ferons une tasse de thé chaud.
Elle hésitait toujours. Mais le cocher, ennuyé par ce mystérieux colloque, et tombant de fatigue sur son siège, se retourna, grommelant :
— Monsieur a-t-il encore besoin de moi ?
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Nénette, gênée devant cet homme, n’osa lutter contre le geste de Norbert, qui l’entraînait sur le trottoir.
À peine y eut-elle posé le pied, que son cousin tendit une pièce d’or au cocher en le congédiant d’un signe. La voiture partit au grand trot.
Norbert ouvrit alors la grille basse du jardin, en saisis-sant la sonnette pour qu’elle ne tintât pas ; puis il prit le bras de la jeune femme, qui, tout émue, sans un seul mot, se lais-sa conduire dans la maison.
Un atelier de sculpteur emplissait les trois quarts de la bâtisse. Ils pénétrèrent de plain-pied dans cette vaste pièce, où le jour naissant n’avait pas encore dissipé les dernières ombres. La profusion des tentures, des portières, des para-vents, y maintenait des coins d’obscurité, que peuplaient des formes fantastiques. Un squelette entier de cheval, des man-nequins, des modelages ébauchés et laissés sur la selle, des panoplies, des armures complètes, prenaient, dans la dou-teuse clarté, des proportions de cauchemar. On s’attendait à les voir remuer. Nénette, peu superstitieuse d’ailleurs, voulut se croire impressionnée – avouant, pour dire quelque chose, une frayeur à demi sincère.
— Brr !… Je n’aimerais pas rester seule ici au crépus-cule.
— Tu n’es pas seule, murmura passionnément Norbert, qui la saisit tout à coup, sans préambule, dans le déchaîne-ment brutal d’un désir exaspéré.
— Que fais-tu ?… Je ne veux pas… Laisse-moi !… Al-lume une lumière.
Il balbutia :
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— Oui… Je vais l’allumer.
— Mais lâche-moi donc !
— Oui, je te lâche… Oui, je te lâche…, murmurait-il en l’étreignant plus fort.
— Norbert, laisse-moi !… C’est indigne !… Je te dis que je ne veux pas.
— Oh ! si…, tu veux…, tu veux…, bégaya-t-il, dissolvant toute résistance en l’ardeur de ses caresses.
Comme elle tentait un dernier mouvement de révolte, il dit très bas :
— Cesse donc de te mentir à toi-même, folle !… Tu as soif de mes baisers comme j’ai soif des tiens… C’est le bon-heur…
Il lui communiquait son délire… Soudain, il sentit qu’elle s’abandonnait, et, avec une sourde exclamation de triomphe, il l’emporta vers un divan.
Mais les bras dont elle l’entourait éperdument se crispè-rent d’épouvante.
La sonnette du jardin venait de retentir sous une pous-sée violente de la grille, et presque aussitôt, des coups impé-rieux, précipités, résonnèrent contre la porte.
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