Névrosée
Chapitre XII .......................................................................... 181
Chapitre XII
Il n’y avait pas trois semaines que les deux familles se trouvaient de retour à Paris, lorsqu’un matin, vers dix heures, un domestique des Dulaure arriva rue du Château-d’Eau, à l’hôtel de Lucien, dans une voiture de place lancée à toute vitesse.
Il demanda Mme Gerbier.
— Madame vient de sortir, dit la concierge – dont le ma-ri, de l’autre côté de la cour, grimpé sur une échelle, frottait avec une peau le bronze doré d’un candélabre. – Mais, mon Dieu, Firmin, qu’arrive-t-il ?
— Et M. Gerbier ? Est-il là ? questionna l’homme sans lui répondre.
— Pour sûr, qu’il y est, fit la commère en clignant de l’œil. Seulement, vu qu’il est rentré vers le coup de cinq heures du matin, il dort dans ce moment et il ne ferait pas bon aller le déranger.
— Ah bah ?… dit Firmin. Il ne se gêne donc plus pour faire la noce, vot’ bourgeois ?
La concierge eut un mouvement significatif des épaules – un de ces gestes pleins de l’atroce mépris par lequel les in-ferieurs se vengent de servir ceux qui, souvent, ne valent pas mieux qu’eux-mêmes.
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Firmin eut un ricanement canaille ; mais, tout à coup, sa figure reprit la gravité froide qui fait partie de la livrée, et il dit précipitamment :
— Allons, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mère Chau-four. Dites-moi où je peux chercher Mme Gerbier, car il faut que je la ramène à la maison. Notre madame se meurt.
La concierge eut une exclamation suffoquée, et elle agita si bien les bras que son homme, s’en apercevant, descendit de l’échelle et accourut. Mais avant que le couple fût revenu de sa surprise, Firmin, comprenant que Mme Gerbier était à la scierie, remontait dans son fiacre, et partait au grand trot.
Le valet de chambre prit un peu plus de précautions pour annoncer à Suzanne la terrible nouvelle. Mais, dès le premier mot, l’inquiétude de la jeune femme devint poi-gnante, car, dans l’état de faiblesse où se trouvait sa sœur, le moindre accident devait être fatal.
Son coupé stationnait à la porte. Elle prit Firmin sur le siège, et, toute pâle, elle murmura :
— Chez M. Dulaure. Vite… Vite !
Dès qu’elle eut tourné la grille du Luxembourg, elle aperçut, au coin de la rue de Fleuras, la voiture de Berger-Ricard et une autre, qu’elle ne reconnut pas, celle du plus cé-lèbre professeur de la Maternité.
Elle monta. Toutes les portes étaient ouvertes. Elle pas-sa auprès de deux hommes qui causaient à voix basse, dans un salon, près d’une fenêtre, et qui se turent brusquement lorsqu’ils la virent s’approcher. C’étaient les médecins. Une sœur de Saint-Vincent de Paul s’avançait vers eux pour leur demander des instructions.
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Toute tremblante, Suzanne fit deux pas dans la chambre à coucher, dont l’obscurité voulue la rendit une minute indé-cise.
Une grande silhouette sombre se leva au fond, près de la tête du lit, et s’avança vers elle. C’était Maxime. Les yeux de Suzanne, s’accoutumant à l’ombre que faisaient les volets et les rideaux fermés, purent constater l’indicible expression de douleur qui marquait cette fière et ferme physionomie.
Ils se prirent les mains, ne pouvant trouver un seul mot. Puis Suzanne dit :
— Nénette ?…
Et sa voix, qu’elle voulait faire très douce, se brisa en un sanglot aigu.
— Oh ! chut…, fit Maxime. Il ne faut pas qu’elle vous en-tende.
— Elle vit donc ! murmura la jeune femme, en s’élançant vers le lit.
Nénette reposait, parmi les blancheurs légères des draps fins, vivante encore, en effet, mais inconsciente, inanimée. Une crise effrayante, en lui enlevant, ainsi qu’à Maxime, l’espoir délicieux dont ils s’enchantaient depuis plus de cinq mois, l’avait ainsi amenée, d’un instant à l’autre, au bord même de la tombe. La sauver paraissait un effort interdit à la science humaine. Toute sa frêle existence se suspendait, prête à s’éteindre, parmi les fibres frémissantes de ses en-trailles déchirées. Une émotion, un seul mot, le plus faible mouvement, précipiterait hors des artères les derniers flots de son jeune sang, dans le cours impétueux duquel semblait tout à l’heure vouloir s’échapper sa vie.
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Quand la garde fut rentrée dans la chambre, Maxime en-traîna sa belle-sœur, car il n’y avait rien à faire, pour le mo-ment, qu’observer le repos le plus absolu.
Arrivée dans le petit salon, Suzanne se laissa tomber dans une bergère, et soulagea son cœur en sanglotant.
— Comment cela est-il arrivé ? demanda-t-elle. Hier en-core elle paraissait si bien portante, si gaie, si pleine de con-fiance…
— Nul ne pourrait le dire, lui répondit son malheureux beau-frère. Peut-être a-t-elle fait un faux pas dans sa chambre en se déshabillant, un effort en se mettant au lit… La femme de chambre assure que non. Je lui avais tenu compagnie dans le petit salon une partie de la soirée, puis j’étais descendu pour travailler jusqu’à minuit, lorsque les domestiques sont accourus effarés me dire que madame poussait des cris affreux… La pauvre petite !… Elle a beau-coup souffert.
— Mais que disent les docteurs ?
— Berger-Ricard s’y attendait. Il a toujours craint que Nénette n’atteignît pas le moment normal de sa délivrance…
— Mais aurait-on pu mieux s’y prendre ? Y a-t-il une cause déterminée à cette catastrophe ?
— Hélas ! la cause est lointaine, et nous n’y pouvions plus rien depuis longtemps. Étiennette a trop travaillé de la tête au moment où la femme, chez elle, se formait. Rien n’a contrôlé, restreint, pour elle, cette passion des livres, qu’elle avait, à un certain âge, comme d’autres ont la passion des fruits verts, de la valse et du piano. Ah ! quelle manie mau-dite !…
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Il laissa tomber sa tête dans ses mains, avec un acca-blement, dont Suzanne elle même ne devinait pas la profon-deur. Un instant après, il lui dit :
— Ma chère sœur, serez-vous assez bonne pour aller rue de Lille, parler à vos grands-parents, les préparer ?… Il n’y a que vous qui puissiez leur adoucir un coup pareil. Je crains que M. ou Mme d’Épeuilles n’arrive ici à l’improviste. À leur âge…, une si cruelle surprise…, la maladresse d’un domes-tique… pourrait les foudroyer.
— J’y cours, dit Suzanne.
Maxime ajouta :
— Inutile de recommander à votre délicatesse, n’est-ce pas ? que pas un mot ne soit prononcé devant eux sur les pronostics de Berger-Ricard et l’éducation de cette pauvre petite… Ce n’était guère leur faute, du reste. Le marquis a condamné plus d’une fois en ma présence l’instruction exa-gérée des femmes. D’ailleurs, vous, ils ne vous ont pas pous-sée de ce côté-là.
— Oh ! moi, je n’y prêtais guère.
Elle se leva. Lui aussi. Tous deux restèrent face à face, échangeant un de ces regards où l’âme humaine, dans son dégoût pour la lourdeur et la gaucherie des mots, essaie d’exprimer silencieusement la complication de ses souf-frances et sa sympathie désespérée.
Car aucune douleur n’est simple. L’aiguillon de celle qui survient réveille la brûlure de celles qui ne sont qu’en-dormies. En songeant à cette charmante femme, qu’ils ai-maient tant, et qui se mourait dans une chambre voisine, sans qu’aucun effort de leur volonté pût la retenir sur la
– 185 – terre, ils écoutaient s’élever au fond d’eux-mêmes le concert lamentable de leurs tristesses sans remède. Les inquiétudes, les étonnements douloureux, les tortures secrètes, la résigna-tion finale de son mariage, ressaisissaient le cœur de Su-zanne, dans une étreinte cruelle à la faire défaillir. Quant à Maxime, il sentait seulement aujourd’hui combien il avait souffert, sur les âpres sommets où règne la pensée impas-sible, de la chimère à jamais irréalisable pour lui, d’aimer un jour et d’être aimé.
« Hélas ! » pensait-il, « je n’aurai même pas le bonheur que possède mon valet de chambre, de me dédoubler dans un enfant qui serait à moi. »
Le séjour à Montvillers, et la charmante camaraderie avec ses petits neveux, avaient avivé sa soif d’abord vague, de paternité. D’ailleurs, un rêve avec lequel on vit durant plusieurs mois, ne devient-il pas plus cher et plus familier que les réalités, toujours décevantes en quelques points ? Maxime regrettait donc, avec une intense amertume, ce petit fantôme qui flottait à côté de lui durant ses veilles stu-dieuses, et qui, maintenant, s’était envolé pour toujours.
Étiennette demeura, pendant trois jours, dans un état de faiblesse telle qu’elle s’évanouissait à tout instant. Chaque fois, on la croyait morte. Puis le danger immédiat disparut. Le professeur de la Maternité cessa de venir matin et soir, et ne parut plus que toutes les vingt-quatre heures. Berger-Ricard reprit son air gaillard et satisfait. Le jour où il se remit à plaisanter, tout le monde comprit que Nénette vivrait.
— Comment, chère madame, lui dit-il, vous nous faites des frayeurs pareilles pour un méchant mioche qui ne se donne même pas la peine de venir au monde, et qui file à l’anglaise avant qu’on ait eu le temps de se faire présenter ! Il
– 186 – faudra nous en donner d’autres qui auront meilleur carac-tère. Moi, d’abord, je vous connais bien maintenant… Je vous en prédis une douzaine.
Maxime, qui suivit le célèbre médecin hors de la chambre, le retint au salon et causa longuement avec lui.
— Bah ! dit Berger-Ricard, comme ils se serraient une dernière fois la main, qui sait ? Est-ce que nous savons nous-mêmes, nous autres ? Quel âge a-t-elle, Mme Dulaure ?… Vingt-quatre ans. Elle peut encore se fortifier, et vous pré-senter, à vingt-huit ou trente ans, un luron, taillé en hercule. Cependant, dame !… il faut un peu de patience maintenant. Vous savez ce que je vous ai dit… Pas trop tôt, surtout, pas trop tôt.
Durant la convalescence d’Étiennette, qui se prolongea jusqu’au milieu de l’hiver, Maxime s’ingénia de toutes les fa-çons pour rendre à sa jeune femme le goût de la vie, à la-quelle elle semblait revenir comme à regret.
Il abandonna presque entièrement ses chères études afin de rester sans cesse à ses côtés. Il ne sortait que pour lui acheter des bibelots rares, des fleurs merveilleuses ou des livres nouveaux. Il domina son caractère entier, impatient, son penchant au persiflage ; il sut adoucir son ton naturelle-ment impérieux, cassant ; essaya de tourner en plaisanteries les boutades amères ou les farouches découragements d’Étiennette.
Car la jeune femme, échappée à la crise terrible qui avait failli l’emporter, demeurait sans force aucune, la proie de son imagination malade et de ses nerfs détraqués. Elle avait des journées entières de mutisme et de larmes, des colères folles, des fantaisies insensées. Pour un peignoir dont les dentelles
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étaient cousues autrement qu’elle ne voulait, pour une coupe de chine brisée, ou une visite vainement attendue, elle se dé-sespérait et regrettait la mort.
— Ah ! mon Dieu, disait-elle, ce serait fini maintenant, au moins ! Il s’en est fallu de si peu ! Mais je dois continuer cette misérable existence.
— Eh bien, et moi ? répondait Maxime. Tu ne songes donc pas que, si tu étais partie, je serais tout seul, tout seul !… et que je m’en irais par les rues, un gros crêpe à mon chapeau, torturé à chaque pas, à chaque rencontre, à chaque image, par le souvenir de ma petite Nénette.
— Toi ?… Oh ! toi, tu as ta science, reprenait-elle avec aigreur. Mais moi, je te demande un peu ce que je puis avoir pour m’attacher à la vie ? Un enfant, encore… Cela m’aurait amusée. Mais maintenant !… Dans quelques jours, je sortirai, je ferai des visites, je me promènerai au Bois ; tu t’en-fermeras de nouveau dans ton cabinet de travail ; et – joie suprême ! – nous reprendrons les « dîners des grands hommes. » Il faudra écouter vos éternelles discussions sur le transformisme, l’évolution, les causes finales, le subjectif et l’objectif ; rire des grosses farces de Masseran, rééditées pour la centième fois ; et reculer ma jambe afin de ne pas sentir sous la table le genou osseux de ce vieux squelette in-convenant qui se nomme Dufournel. Et je n’ai pas vingt-cinq ans !… Et cela pourra encore durer – sauf les grivoiseries de Dufournel – pendant peut-être un demi-siècle ! Ah ! quel en-fer que la vie ! Quel enfer de platitude et de monotonie !… Mais toi, Maxime, tu penses que je suis un monstre de parler de la sorte, et que, si le bonheur existe, il a été déposé dans ma corbeille de noces.
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— Le bonheur est en nous, répliquait doucement le jeune homme. Il te manque à présent parce que ta santé n’a pas repris son équilibre. Quand tu te sentiras complètement remise, tu seras toute surprise de le retrouver près de toi, ma chérie.
Il aurait bien voulu croire ce qu’il disait, le pauvre sa-vant. Mais il était rempli d’appréhensions lorsqu’il songeait au jour où Nénette et lui reprendraient les habitudes d’autrefois. Quelle serait alors leur existence ?
Pour distraire la jeune femme, pour l’empêcher de sortir et de se fatiguer trop tôt, Maxime ouvrit sa porte à toutes les relations mondaines de Nénette. Et il se demandait avec in-quiétude comment, plus tard, il débarrasserait son intérieur de ces allées et venues, de ces papotages, de ces cancans, de ces frou-frous, dont bruissait à présent la vieille maison de la rue du Luxembourg. Puis, s’il y parvenait, que deviendrait Étiennette ? Car, évidemment, c’était vers le tourbillon mon-dain que le désœuvrement, et, pour tout dire, l’ennui, le fu-neste ennui, allaient désormais entraîner la jeune femme. Que ferait alors le savant ? Changerait-il son existence ou la séparerait-il toujours davantage de celle de cette compagne, jadis si chère, avec laquelle il avait rêvé de vivre dans une si étroite communion de pensée ?
Une après-midi de février, comme Nénette, remise alors complètement, se trouvait seule à rêvasser sur sa chaise longue, le valet de chambre vint lui demander si elle voulait recevoir M. le vicomte d’Épeuilles.
— Oui, certainement, dit-elle.
Pendant les deux minutes qu’on mit à chercher le jeune homme au salon et à l’introduire auprès d’elle, Étiennette
– 189 – saisit vivement sous les coussins un petit miroir à poignée d’argent ciselé et une houppe à poudre de riz enfermée dans une boîte d’ivoire. Elle passa la houppe sur son visage – qui n’en avait guère besoin, étant fort pâle – rajusta ses cheveux, et ramena jusqu’à ses genoux la moelleuse fourrure blanche qui lui couvrait les pieds.
Quand Norbert entra, le miroir et la houppe avaient dis-paru ; Nénette sembla secouer une nonchalante langueur.
Durant tout le cours de sa maladie, elle n’avait pas vu son cousin. À vrai dire, elle l’avait un peu oublié – assez du moins pour ne pas se soucier du motif qui le portait à la né-gliger. Mais, quand elle entendit son nom, elle eut un tres-saillement. Toutes les petites aventures de l’été dernier re-prirent une importance énorme.
« Va-t-il me faire la cour ? » songea-t-elle, « Où en est-il avec Philippine ? Je vais me faire aimer, ce sera très amu-sant. Oui, cela m’occupera, je m’ennuie tant ! Et après ?… Eh bien ! je l’enverrai promener, je me moquerai de lui, je lui fe-rai de la morale… »
Il parut.
— Bonjour, cousine… Tu es donc guérie ? Quel bon-heur !… Te voilà plus belle que jamais.
Et, se penchant, sans façon, il l’embrassa sur les deux joues.
— Impertinent !… Vilain !… dit-elle en le repoussant.
Mais le geste même par lequel elle appuya ses deux mains contre le dolman bleu du hussard – car il était en te-nue – avait quelque chose d’engageant, de câlin.
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— Non, vrai ! s’écria-t-il en riant, il faut que je t’embras-se encore. Je suis trop content de te voir. Ah ! madame, ne faites pas la mauvaise… Vous êtes à ma discrétion.
Il avait saisi dans une seule main les deux frêles poignets de la jeune femme.
— Dis donc, Nénette, quand j’étais gamin…, tu te rap-pelles, chez grand’mère ?… je te prenais toujours ainsi les deux bras d’une seule main pour te montrer ma force supé-rieure… Et toi, sournoise, aussitôt que je t’avais lâchée, tu venais par derrière me donner un soufflet.
— Aujourd’hui, c’est changé, dit-elle gaîment. Je te les applique en face.
Elle lui effleura la joue du bout des doigts, sur quoi il voulut de nouveau l’embrasser.
— Grand fou ! cria-t-elle. Assieds-toi là et sois sage. Voyons, j’ai un tas de choses à te dire. D’abord, monsieur, pourquoi n’es-tu pas venu me voir depuis trois grands mois ? Tu sais que j’ai failli faire un fameux saut dans le noir.
— Et tu aurais été bien sotte de faire le saut.
— Non !… s’écria-t-elle, en joignant les mains avec un désespoir comique, il n’est pas permis d’être bête comme ce lieutenant de hussards !
L’attitude joyeusement gamine de Norbert – attitude qu’elle ne prévoyait pas – produisait chez Nénette une sensa-tion de délivrance, de résurrection, de gaîté. Pour la pre-mière fois depuis sa sombre entrevue avec la mort, elle se sentait jeune, elle se sentait jolie, elle se sentait légère, gon-flée d’espoir, prête à rire, à battre des mains, à courir, à s’envoler.
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C’était vraiment bon de voir tout près d’elle cette fine et martiale figure, dont les yeux rieurs exprimaient une admira-tion tendrement brutale pour sa personne. Cette familiarité de frère mêlée à ce confus désir d’amoureux, avait quelque chose de pardonnable et d’excitant. C’était dangereux et ce n’était pas coupable. On pouvait s’y abandonner un peu, rien qu’un peu, puisqu’on se sentait préservée par la monstruosi-té même d’un égarement invraisemblable, par la profondeur sans mesure d’une impossible chute.
Nénette se disait vaguement ces choses tout en ripostant aux plaisanteries de Norbert ou en lui posant de malicieuses questions sur sa vie, ses occupations, sur l’état de son cœur.
— Eh bien, et cette pauvre Philippine ?
Par le ton même de cette interrogation, elle écartait d’entre eux l’idée qu’il eût jamais aimé véritablement cette femme. Cela le mit à l’aise, et il se moqua aussitôt de son an-cienne passion.
— Philippine !… Ah ! j’ai encore eu de la chance avec elle. Tu ne sais donc pas ce qui s’est passé ? Mais ne t’étonnais-tu pas qu’elle ne vint pas te voir ?
— Non. Le comte et elle restent sur leurs terres, à chas-ser, jusqu’à Noël ; puis ils vont ensuite à Menton, assistent au Carnaval de Nice et ne rentrent à Paris qu’au printemps. Jamais je ne vois Philippine en hiver.
— Bon ! Mais en ce moment, elle est dans le Tarn, chez sa mère. Elle intente une action en divorce contre son mari.
— Son mari contre elle, tu veux dire.
— Pas du tout. Il ne l’a jamais soupçonnée. C’est elle qui s’est découvert des griefs contre lui. N’est-ce pas délicieux ?
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— Oui, mais si elle obtient le divorce, elle va te mettre en demeure de l’épouser.
— Je crois qu’elle y songe.
— Mon pauvre Norbert ! Eh bien, sais-tu, c’est bien fait. Tu n’as que ce que tu mérites.
— Quand elle sera vicomtesse d’Épeuilles, dit Norbert, c’est qu’il ne sera plus resté qu’elle et moi sur la terre, et en-core !… Car dans ce cas elle trouverait moyen de me trom-per avec l’Apollon du Belvédère ou une momie d’Égypte. Quelle femme !
Là-dessus, il se mit à faire de la comtesse de Berval un portrait moral et physique d’un goût extrêmement douteux, mais qui ne déplut pas à Nénette. Cependant, elle se retenait parfois de rire et l’interrompait mollement :
— Tais-toi donc, c’est mon amie. Voyons, tu l’as cepen-dant aimée… C’est très mal.
— Aimée !… J’ai eu un caprice pour elle. Quant à aimer, tu le sais bien, Nénette, il n’y a au monde qu’une femme que je puisse aimer, si elle me le permettait.
— Et qui donc ?
— Toi.
Il risqua ce petit mot d’un air dégagé, prêt à le reprendre comme une plaisanterie si elle se fâchait.
Mais Nénette ne se fâcha pas.
Elle se mit à rire et regarda malicieusement son cousin de ses beaux yeux bleus, à demi fermés, étincelants sous leurs cils bruns. Comme elle le trouvait charmant de jeu-
– 193 – nesse, d’effronterie galante et tendre, d’insouciance !… Dire qu’autrefois, pour elle, tout cela, c’étaient des défauts. Main-tenant, ça la changeait, ça la reposait. Elle en avait assez des spéculations sublimes, des unions d’âmes, de la solitude maussade, et des perpétuels sermons. Ah ! mon Dieu, oui ! elle en avait assez !… Elle pouvait bien se distraire un peu, n’est-ce pas ? puisque, après tout, elle était décidée à ne rien faire de mal.
Norbert admirait dans les regards de sa cousine cette jo-lie lueur de coquetterie et de défiance, qui sied si bien à cer-taines femmes, et qui embellissait singulièrement Nénette.
« Allons, » se disait-il, « le moment est donc venu. Je n’y comptais pas si tôt. »
Il y comptait si peu que, depuis quelques mois, il évitait de parti-pris la rue du Luxembourg. L’horreur qu’il éprouvait pour tout spectacle triste, pour toute impression pénible, le tenait éloigné de cette maison, que visitait la maladie. La grossesse de Nénette l’avait d’abord agacé ; les souffrances peut-être mortelles de cette belle jeune femme l’avaient en-suite, durant quelques jours, hanté comme un oppressant cauchemar ; enfin la pensée des langueurs qui suivirent avait dépouillé de tout charme à ses yeux l’image de sa cousine. Sous de vagues prétextes, il avait donc cessé toute visite. Au-jourd’hui, c’est par hasard qu’il était monté, parce qu’il pas-sait dans le voisinage, et qu’un remords l’avait saisi.
Et déjà, après un quart d’heure de causerie, il risquait une déclaration.
Rien, d’ailleurs, n’était plus naturel, plus conforme à son caractère.
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Pour que Norbert se sentît éperdument épris d’une femme, il n’était pas nécessaire qu’il y pensât même en mon-tant l’escalier. Comment donc aurait-il résisté à la flamme toute nouvelle pétillant dans les beaux yeux de cette Né-nette, qu’il retrouvait plus séduisante que jamais, et qu’il avait jadis, à plusieurs reprises, très ardemment désirée.
Elle se moqua de ses protestations d’amour, n’ayant pas même l’idée de s’en offenser, mais, simplement, refusant d’y croire. Pourquoi donc, s’il éprouvait pour elle un sentiment passionné, n’avait-il pas paru depuis plusieurs mois ? Com-ment expliquerait-il une pareille négligence ? C’était facile.
Norbert, en effet, assura gravement qu’il avait craint de s’enflammer toujours davantage, qu’il avait cherché la guéri-son dans l’oubli.
— Et tu n’as pas réussi, pauvre cousin ? lui dit ironique-ment Nénette.
— Je le croyais, s’écria l’officier. Oui, ma parole d’honneur, je croyais que ce maudit amour était mort, quand j’ai mis le pied dans ce salon…
Il se sentait absolument de bonne foi.
— Eh bien, dit Nénette, il n’y a qu’une chose à faire.
— Quoi donc ?
— Disparais encore pour un trimestre ou deux.
— Je ne peux plus…, murmura-t-il, très câlinement, en penchant son visage tout près du visage de Nénette.
Ils se regardèrent dans les yeux… Et toute leur vivacité taquine, toute leur volonté de plaisanter disparut dans la bru-
– 195 – tale réalité du frisson qui les fit tressaillir en même temps, quand se rencontrèrent leurs prunelles.
— Oh !… gémit tout à coup Norbert, qui se recula, les mains tremblantes.
Nénette ferma les paupières, en pâlissant. Puis, repous-sant la fourrure blanche qui recouvrait ses pieds, elle sauta hors de sa chaise longue, et se tint devant lui, toute droite.
Norbert venait d’apercevoir, en un éclair, les fleurettes brodées du bas de soie autour des fines chevilles et les pe-tites mules de satin. Il crut à une coquetterie voulue, perdit la tête et enveloppa de ses deux bras, sans quitter son fau-teuil, la taille de sa cousine.
Mais Étiennette se dégagea, saisie d’une épouvante sin-cère.
Assise maintenant à l’autre extrémité de la chaise longue et le front dans ses mains, elle demeurait immobile.
— Qu’est-ce qui lui prend ? se demanda Norbert, en-nuyé, refroidi. Est-ce qu’elle pose à la résistance après m’avoir mis le feu dans les veines avec ses yeux… Quels yeux !… Joue-t-elle la comédie des larmes ?… Mais qu’est-ce qu’elle croyait donc ? Je n’allais pas lui faire violence ici, dans son propre salon. Ah ! bien…, elle pleure, en effet. Si le mari monte, ce sera du propre.
Il s’assit à côté de sa cousine, écarta doucement les mains dont elle se cachait la figure, et rencontra un regard désespéré.
— Mon Dieu, ma pauvre Nénette, quelle drôle de petite femme tu fais ! On ne sait jamais où l’on en est avec ta diable d’imagination. Là, c’est fini… Je ne te dirai plus que je
– 196 – t’aime… Mais, au nom du ciel, sèche-moi tout ça !… De quoi aurons-nous l’air si quelqu’un vient ?
Elle tira de son déshabillé de surah crème un petit mou-choir parfumé, s’essuya les yeux, puis tordit machinalement, sans rien dire, ce chiffon entre ses doigts.
— Parle-moi, Nénette. Qu’est-ce que je t’ai fait ?
Pas de réponse.
— Veux-tu que je m’en aille ?
— Est-ce que je sais ce que je veux ? cria-t-elle, en se mettant à marcher avec agitation à travers la chambre. Si !… je le sais ! ajouta-t-elle avec un geste violent… Je sais que je ne veux pas être ta maîtresse !
— Et tu sens que tu le seras, dit tranquillement Norbert.
— Insolent !
— Et tu en meurs d’envie, reprit le hussard.
— Va-t’en !… s’écria-t-elle, furieuse de son aplomb et suffoquée de honte à se voir devinée.
Car c’était vrai. À la défaillance qui l’avait prise sous le regard passionné du jeune homme, elle sentait que toute sa propre coquetterie n’était que l’illusion du désir. Elle ne l’aimait pas cependant. Elle ne croyait guère à son amour, à lui. Et que devenait ce projet de faire souffrir Norbert, de venger les autres femmes, de briser sa fatuité contre un in-vincible obstacle ? D’ailleurs lui faisait-il seulement la cour ? Il n’en prenait pas la peine. Était-il donc si sûr de la voir tomber dans ses bras, comme cela, tout de suite, au premier mot qu’il prononcerait ? Elle cherchait des paroles pour
– 197 – l’humilier, pour le chasser… Mais il ne lui en venait pas ; celles qui venaient prenaient, en passant par ses lèvres, des intonations de caresse et de prière… Quelle situation !
Lui, cependant, sûr de son fait, joua le généreux, et vou-lut s’éloigner sans trop affirmer sa victoire.
— Tu es nerveuse, petite cousine, dit-il avec tendresse. Je t’ai fatiguée, taquinée… Pardonne-moi. J’aurais dû songer que tu es à peine remise… Tiens, regarde, je reste loin de toi, je ne parle plus. Étends-toi de nouveau sur ta chaise longue, puis je te dirai gentiment adieu.
Elle obéit, vraiment lasse, et subitement calmée par cette douceur. Puis Norbert demanda humblement la per-mission de lui poser sa fourrure sur les pieds. Ce fut avec le plus grand respect apparent qu’il s’acquitta de ce petit soin. Ensuite, il s’agenouilla près d’elle et lui baisa le bout des doigts, avec la ferveur d’un dévot qui touche de ses lèvres l’image de son idole.
La réserve même de cette caresse, alors que, depuis l’enfance, il ne la quittait guère sans lui donner, sur les deux joues, de gros baisers sonores et fraternels, fit courir dans leurs veines une sensation d’exquise volupté. Leurs regards, de nouveau confondus, s’amollirent.
Mais Étiennette aussitôt sonna, pour qu’on vînt recon-duire le vicomte.
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